Sullivan Lord Editeur

jeudi, décembre 24 2009

Le Règne des Immortels, chapitre premier

CHAPITRE UN : LE RETOUR DU JUSTE

On n’entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traiteurs, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.

VOLTAIRE, Il n’y en a plus.

15 août 2008. Pour le touriste lambda, la Louisiane se résumait au berceau du Jazz, au fameux quartier français de Bâton Rouge et à sa cuisine épicée, comme le typique Jambalaya, voire aux traditionnels bals costumés. Cependant, depuis le passage de l’ouragan Katrina durant l’été 2005, de tristes images s’étaient ajoutées à cette aquarelle bucolique. Celles de ruelles entières détruites, de toitures arrachées, puis de cadavres flottant au gré des eaux noirâtres, à cause du raz-de-marée consécutif. Certains quartiers furent notamment démolis à plus de soixante pour cent, mais grâce à la persévérance des différents maires, l’ambiance d’autrefois fut partiellementrestituée. Et si les Cajuns étaient toujours aussi courtois et accueillants et que le climat demeurait généralement chaud et humide, les choses devenaient très différentes lorsque les ténèbres s’étendaient sur les plantureux jardins coloniaux.

En effet, dès que la nuit étendait son linceul sur la cité, on pouvait se demander si quelque chose ne tournait pas de travers dans les ruelles étroites et tortueuses de la vieille ville. Et ni la pègre, ni les cultes Vaudou ne semblaient responsables de cette étrange recrudescence de violence. Ce n’était plus un secret pour le Vatican depuis longtemps, la Nouvelle-Orléans cultivait l’incroyable statut de plaque tournante numéro un du tourisme de sangsues, comprenez de vampires.

Aussi, ne fallait-il pas se fier aux apparences de ces venelles charmantes parce que l’endroit demeurait plus dangereux qu’un coin isolé d’Europe de l’Est comme la Roumanie. Qui plus est, comme les Balkans s’enlisaient dans une énième guerre interminable, quelques-uns de ces anciens immortels s’étaient relogés ici, se gavant de sang chaud. Ainsi, derrière les blêmes façades des richissimes demeures, par-delà les arrière-cours enténébrées et les artères surmontées d’obsolètes balconnets en fer forgé, les buveurs de sang, secondés par leurs familiers, régnaient en maîtres.

Cela dit, depuis environ trois semaines, l’ambiance changeait peu à peu parce que rien ne semblait arrêter la collecte effrénée d’un mystérieux amasseur de scalps poussiéreux. Au summum d’un entraînement quotidien, puis lâché dans la région avec deux alliés, le traqueur Nathaniel Leroy faisait effectivement un excellent travail d’abattage. Des confins de la rivière Mississippi jusqu’aux abords du lac Rocklacke, il délogeait, puis débarrassait la région de toutes les engeances vampiriques possibles et imaginables. Et, phénomène exceptionnel depuis des décennies, les vampires craignaient cet adversaire.

D’heure en heure, une angoisse sourde gagnait les morts-vivants, atteignant des proportions quasiment pharaoniques. Cette indicible frayeur, ce glacial sentiment d’insécurité, cette paranoïa aiguë, étaient devenus tels que plusieurs d’entre eux, les plus puissants, cela va sans dire, avaient décidé de quitter la région le soir même.

« Un mois de vacances à la Nouvelle-Orléans, ça vous requinque un homme, » pensa Leroy en débarquant devant la maison d'un ancien vampire. Visiblement, l’attrait de ce jeu de cache-cache mortel le tenait en haleine, mais nul n’aurait pu dire si son visage, au nez aquilin et à la mâchoire volontaire, exprimait un authentique sentiment de joie ou si le flic expiait la mort de sa sœur via ce processus cathartique bancal. Il avait mis trois jours pour localiser l’endroit, mais maintenant, et lors de cette affreuse nuit pluvieuse, Nathan devait nettoyer cet énième nid purulent.

Planqué derrière une haute haie de bougainvillées dans la propriété délaissée d’en face, Leroy observait tranquillement sa cible. Une heure déjà qu’il était en liaison radio avec deux hommes de la Confrérie de Cérinthe, l’organisme pour lequel il travaillait depuis peu. Une caméra optique, installée juste au-dessus de son oreillette, leur assurait de surcroît une liaison visuelle. Ses deux comparses, des Italiens à peine majeurs, s’étaient garés dans une ruelle adjacente, gérant la logistique à partir de leur van, prêts à intervenir au cas où, même si Nathan doutait sérieusement de leur efficacité.

Certes, ils étaient sympas, un peu comme des copains de chambrée qu’on se plaît à voir la semaine à l’armée mais qu’on ne ramènerait aucunement chez soi le week-end, de peur de se fâcher avec sa dulcinée. Faire de la planque, commenter ses actes et lui dire combien il s’avérait fantastique, voilà ce à quoi se résumaient les activités de ces deux trublions. À nouveau, Leroy observa la villa à l’aide de ses lunettes nocturnes, réfléchissant à la meilleure façon de mener son assaut.

La maison bourgeoise que Nathan épiait, était une grande demeure coloniale de trois étages de haut ; unhâvre vampirique qui avait mystérieusement échappé à la furie de Katrina. Autrefois, on la surnommait la villa des Lamont, une richissime famille d’exploitants de coton, de « grands » patrons qui avaient asservi leurs ouvriers de couleur pendant des années, comme beaucoup d’autres. Hormis un immense jardin qui entourait la maison et une vaste serre en verre à l’arrière des lieux, Nate ne cessait de scruter la façade et la terrasse qui se hissait en haut de quelques marches.

Au premier, trois balcons en fer forgé s’étendaient devant chacune des fenêtres ; chaque ouverture étant rigoureusement fermée pour d’évidentes raisons. Comme se plaisait à dire Leroy, les damnés brunissaientsous les rayons du soleil comme du pop corn dans une casserole à feu vif. Au second, de petites fenêtres rondes, également closes, attestaient de la présence d’un vaste grenier ou d’un quelconque observatoire. Pendant un moment, Nate pensa grimper surle toit avant de se dire qu’il fallait dénicher une meilleure voie d’accès, d’autant qu’il ignorait ce qui se trouvait à l’intérieur de ces pièces. La Confrérie l’avait correctement briefé, mais ils ne possédaient pas de plans récents de l'antre. Qui plus est, ces gentils enfoirés ne lui faisaient pas encore entièrement confiance.

À nouveau, ses lunettes d’observation nocturne revinrent vers ce patio qui donnait sur la principale porte d’entrée. Une porte où se trouvaient deux gardes, deux vampires qui attendaient patiemment le départ de leur Maître. Sous le porche, à l’abri du vent et des trombes pluvieuses qui s’abattaient inlassablement sur la région, ils discutaient innocemment, tels des mafieux qui cherchent à tuer le temps sans pour autant sympathiser. Au rythme où la pluie tombait, les cercueils du cimetière avoisinant allaient bientôt flotter dans les rues comme cela arrivait régulièrement dès que le niveau d’eau montait, pensa le flic.

Engoncé dans une tenue noire protectrice qui dissimulait la chaleur de son corps, le cou recouvert d’une anti-canine, Nathaniel Leroy se mit à réfléchir au moyen d’alpaguer les deux pipelettes. Ses vêtements, entièrement trempés, le faisaient déjà grelotter. Pour l’heure, sa seule consolation se résumait au fait que ces glaciales trombes d’eau camouflaient les variations de température de son organisme, empêchant les sens ultra développés des vampires de le repérer. Sa mâchoire carrée compacta davantage le chewing-gum qu’il martyrisait depuis un moment pour se détendre. « Un mâchouillon, pensa-t-il pour passer le temps. Voilà le terme francisé du chewing-gum, une appellation à priori officialisée, mais que personne n’avait jamais utilisée. Sacrés Frenchies ! »

Pour la première fois depuis son escapade en Louisiane, Leroy voulut demander leur avis aux deux guignols qui le suivaient partout. Toutefois, il se limitait à recevoir les indications de la Confrérie, sans pouvoir leur parler. Le moindre mot de sa part risquerait de le faire repérer car les immortels, surtout deux anciens de ce genre, bénéficiaient de facultés auditives fortement amplifiées. « Plus ils sont vieux, plus leurs écoutilles fonctionnent, » s'amusa Leroy. Allez y comprendre quelque chose. Vision accrue et odorat extrême complétaient le tout. Nate devait donc redoubler de prudence.

Un sourire traversa son visage en repensant à Karine. Quelques mois plus tôt, le policier avait débarqué au Cours Mabillon avec un joli collier d’ail autour du cou, une parure confectionnée par sa petite amie. Ce jour-là, tous les membres de la Confrérie de Cérinthe l’avaient brocardé pendant dix bonnes minutes à propos de la quasi-inutilité de ce processus antique. Certes, ce remède de grand mère contre les vampires fonctionnait à petite dose, notamment en injection car l’ail bénéficiait de facultés anti-coagulantes, mais un tel collier ne servait strictement à rien. Pour quelle raison ? L’odeur pestilentielle qui s’en dégageait prévenait les vampires qu’un rigolo approchait à grands pas. Et généralement, le clown en question se faisait croquer avant même d’avoir pu sortir un pieu de sa besace.

Frissonnant comme jamais, le chasseur se concentra de nouveau sur sa tâche, réajustant ses lunettes d’observation vers les deux gorilles en vestes de cuir longues. Le premier damné, un blond relativement imposant, mesurait environ un mètre quatre-vingt-dix. Avec ses cheveux longs, bouclés et les reflets de sa splendide chemise en satin bleu, il ressemblait à un chanteur de rock. Le second vampire, un brun aux cheveux courts, de type méditerranéen, parlait avec de grands gestes saccadés. Tout en grillant une cigarette, il mimait des claques qu’il aurait mises à un interlocuteur invisible. Actuellement, ce non-mort présentait son dos à Leroy, un avantage non négligeable qui ne durerait que quelques instants. Une aubaine qui ne se reproduirait sans doute pas.

Avant d’agir, Nathan se rappela que chacun des damnés tenait un petit pistolet-mitrailleur, vissé au creux des doigts. « Quelle inélégance de la part de morts-vivants aussi âgés, souffla Leroy. Qui plus est, l’un d’eux continue à fumer, juste pour le geste car la nicotine n’a plus aucun effet sur lui depuis belle lurette. Le monstre réactivait ses fonctions pulmonaires juste pour le plaisir de rajouter une couche de goudron sur deux organes morts. Et dire qu'il y a peu, j'étais aussi accro que lui, » pensa le flic.Fidèle à ses mauvaises habitudes, Nathan opta pour une approche directe, fracassante.

Ce faisant, Nate empoigna son pistolet-arbalète avec fermeté, refermant ses doigts sur le manche. Mentalement, il compta jusqu’à cinq en sprintant dans la direction de ses cibles. Peu d’armes s’avéraient aussi létales que ces carreaux face à des vampires, notamment grâce à leurs pointes ciselées dans de saintes reliques, similaires à cellesqu’employaient feu les célèbres frères Delcruz.

En repérant un mouvement furtif au milieu de la haie d’en face, le blond leva un regard intrigué. Nullement impressionné, Leroy releva son arme avec une précision déconcertante, indubitablement surnaturelle. Surpris par ces bruits de pas saccadés qui ricochaient dans les flaques d’eau, le brun voulut se retourner en sentant un trait d’arbalète lui transpercer violemment le dos. Son corps s’embrasa. Son mégot, désolidarisé de ses dents en flammes, s’éteignit dans une flaque d’eau, aussitôt recouverte par ce tas de cendres noires que furent ses os. Le pistolet du vampire ricocha sur le macadam trempé, effectuant deux rebonds avant de glisser dans un bouquet d’hibiscus trempés.

Enragé, le rockeur aux cheveux d’or releva son PM à l’instant même où un carreau d’arbalète se logea dans sa gorge. Déséquilibré, le mort-vivant appuya sur la détente comme un fou, sans prendre le temps de viser. Une rafale de balles jaillit du canon du pistolet-mitrailleur, déchirant la quiétude des lieux sans atteindre Nate. Quelques gargouillis sanguinolents sortirent de la bouche du blond lorsqu’il vérifia que sa protection tenait toujours le coup. Paranoïaque au possible, ce damné protégeait précieusement son cœur à l’aide d’une plaque d’acier renforcé, attachée à son torse.

Le pied de Nathan frappa le vampire à la main en le désarmant, puis au plexus, sans parvenir à le projeter véritablement en arrière. Légèrement désorienté, le monstre attrapa la tige qui lui transperçait la gorge et la brisa d’un geste furieux. Du sang se déversa à gros bouillons sur son torse en glougloutant de manière abjecte. Alors, il adopta une apparence hideuse, plus féline que jamais, signe d’une rage naissante.

Surpris par la vélocité du monstre, Nathan fit un ou deux pas en arrière avant de braquer son pistolet-arbalète vers lui. Plus rapide, le damné décocha un violent coup de pied dans l'arme de Leroy, la faisant exploser en un millier de débris. Cette fois-ci, chasseur et chassé se retrouvaient à armes égales. Le blond se mit à sourire vicieusement, ses ongles devinrent griffes, ses canines s’allongèrent de concert. Respirant comme un bœuf pour reprendre son souffle, le flic détailla le vampire, estomaqué par sa résistance, sa vitesse et sa force. Sa blessure au cou ne le gênait déjà plus, les morceaux de bois de la Sainte relique expulsés. À n’en point douter, ce buveur de sang devait être aussi puissant, aussi rapide que le Duc Charles Ruthwen en personne, un vampire que Leroy avait combattu au début de sa carrière.

Cette seconde d’inattention fut propice à Boucles d'Orqui se jeta sur Nate avec une frénésie redoublée. Il fut si rapide que Nathan n’eut pas le temps de réagir, trop englué dans ses réflexions. Ébahi par la frénésie du damné, le chasseur roula avec lui dans les flaques d’eau boueuse du patio, protégeant ses organes vitaux des mortels coups de griffes du monstre sanguinaire. L’espace d’un instant, Nathan sentit son anti-canine, pourtant faite d’acier renforcé, se déchirer sous la hargne du non-mort et voler en éclats. Désormais, sa gorge ne possédait plus aucune protection et il saignait de toutes parts. Bref, ses ennuis ne faisaient que commencer.

« Tu as tué l’un des plus puissants d’entre nous, vil mortel, tonna l’Ange déchu. Tu n’auras pas cette chance avec moi. Je suis Lest…»

Le vampire renâcla en comprenant qu’un pieu s’était impeccablement figé dans son dos. Nathan roula sur le côté, se défaisant de la prise du monstre. La mine défaite, le vampire tenta d’attraper ce pieu qui lui vrillait le corps en effectuant de grands moulinets maladroits, bondissant dans l’herbe, mû par l'instinct de survie.

« Ne te fatigue pas. Celui-ci est spécial ! souffla Nathan, du bois traité chimiquement. Une fois entré dans le corps d’un vampire, il se dissout dans l’organisme et le détruit en quelques secondes. Désolé de te l’apprendre, mais tu es déjà mort. »

En cas d'extrême urgence, un mécanisme situé à l’avant-bras gauche de Nathan pouvait éjecter un pieu. Et il venait de l’employer en le plantant au bon endroit, c’est-à-dire dans le cœur de la sangsue. Première fois que Nate usait d’une telle technique. A priori,il n’aurait jamais cru être capable d'y parvenir, tant l’exercice paraissait infaisable.

« Sale traître » ! pesta le rockeur en hurlant d’agonie. Il se tordit de douleur sous l’effet du liquide, un mélange d’anti-coagulants et d’eau bénite qui lui bouffait déjà le cœur, les poumons et les organes de l’intérieur. « Comment peux-tu faire ça à un vampire comme moi ? Moi qui suis un Dieu parmi les autres vampires ? »

Le monstre beuglacomme un fou, expulsant la décoction de son organisme en la vomissant, cicatrisant automatiquement la plaie causée par le pieu, tout en défiant la mort. Sans coup férir, Nathan actionna un autre mécanisme au niveau de son poignet droit. Une minuscule arbalète de métal déploya ses ailes, lançant un carreau d'acier qui se planta dans la poitrine du vampire, juste au-dessus des côtes. Une auréole de sang, rouge vif, colora les plis soyeux, azurés de la chemise en satin du rockeur aux cheveux longs. Le regard empli de haine, le monstre désira changer de forme, se débattant avec l’énergie du désespoir contre cette ultime bassesse du mortel.

Les yeux dans le vague, le vampire toucha la plaque protectrice qui protégeait son torse un court instant, comme pour se rassurer tout en crachant du sang, mais il ne palpa qu’un minuscule trou. Visiblement, Nathaniel Leroy venait d’accomplir l’impensable, lui transperçant le coeur de part en part à l’aide de ce pieu métallique, spécialement étudié pour pourfendre ce type de protection archaïque. Le blond n’eut pas le temps de réciter une prière satanique que son corps se mit à brunir soudainement, se changeant en une sculpture d’os noirs, sitôt créée, sitôt soufflée par le vent.

« C’était moins une sur ce coup-là », pesta Nathaniel en regardant les restes éparpillés du vampire et de son arbalète. Au sol, on n’apercevait plus qu’une plaque de métal, autrefois destinée à lui protéger la poitrine. Le chasseur sortit quelque chose d’une de ses bottes, puis assembla les pièces d’un nouveau pistolet-arbalète.

« Si cette plaque avait été intégrale, je serais sans doute mort depuis longtemps. Et pour répondre à ta question, ajouta-t-il à voix haute en s'adressant au tas de cendre tout en reprenant son souffle, si tu avais été moins bavard et moins pompeux, c’est moi qui serait par terre et non l’inverse.

- T’endors pas sur tes lauriers, Nate ! murmura une voix dans son oreillette, il y en a d’autres. Et ne t’étonne pas si ces buveurs de sang se sont changés en poussière immédiatement. Ils étaient si vieux qu’ils ont pris plusieurs siècles en quelques secondes.

- Je m’en doutais un peu, Michelangelo, le railla le flic. Merci quand même pour ta participation active.

Cette même nuit, quelques heures plus tôt, en France. Au milieu des sinistres restes de l’ancien dôme du lieu-dit « le Manège », d’antiques affiches, collées avant la guerre civile française, se battaient dans les bourrasques. Ces reliques fortement abîmées, jaunies par le soleil et délavées par la pluie, témoignaient de l’époque lointaine où ce lieu culturel appartenait encore aux humains. Collé contre un pan de mur démoli, fortement grisé par la pollution, le visage jovial d’un antique clown riait de toutes ses dents avec deux jolis impacts de balles au milieu du front. Aucun saltimbanque ne déambulait plus ici depuis des années, mais malgré cela, le site survivait toujours. En ces temps troublés, seule la clientèle avait changé. En effet, l'ancien lieu de spectacle était devenu « Le Manège ensorcelé », une boîte de strip-tease plutôt étrange, exclusivement réservée à des clients spéciaux.Enfuie sous les les ruines de l’ancien édifice, cette boîte de nuit flambant neuve demeuraità l’abri des regards indiscrets des Grouillants, comprenez des mortels, puisqu’elle n’accueillait que des créatures surnaturelles ou des démons. Vu l’heure avancée, les monstres s’y amusaient déjà en nombre.

« Est-ce que tu sais qui c’est, Monsieur Esper ? » balbutia le soulard démoniaque pour se rendre intéressant aux yeux de son comparse de boisson. Il se gratta les cornes avant de commencer son récit.

« Vas-y raconte » lança le vampire qui l'accompagnait. Avec ses petits yeux noirs imbibés d’alcool, son visage lacéré de toutes parts et sa langue pendante, Tom le Balafré ne payait guère de mine. Adossé à une table, quasiment camouflé dans une zone d’ombre, son visage errait du chat mort qu’il buvait vers cette barre métallique où se trémoussait cette danseuse à trois seins qu’il croyait avoir vue dans un vieux film de science-fiction.

« La pauvre Bellinda, pensa-t-il. Après un début de carrière foireux à Hollywood, la voilà qui secouait ses fesses dans ce bouge pour gagner une maigre pitance. En même temps, il ne restait plus grand chose des USA. »

Emmitouflé dans de nouveaux haillons, un bonnet à demi propre sur le sommet du crâne, le vieil immortel semblait presque heureux. De toute façon, dès que Tom s’imbibait d’alcool, il devenait forcément heureux. Son camarade reprit son monologue, plus obnubilé par le débit de ses propres paroles que par la poitrine remuante de la danseuse.

« Lorsqu’il est arrivé ici, cinq années plus tôt, Monsieur Esper s’est rendu compte de la puissance tellurique du lieu. Certes, les affrontements durant la guerre civile française avaient détruit de nombreuses bâtisses, dont les immeubles des rues avoisinantes. Et il ne subsistait qu’un morceau du dôme du manège, un pan prêt à s’effondrer, paraît-il. Mais globalement, les étages inférieurs, notamment les caves, tenaient bon. Alors, Monsieur Esper a décidé d’investir cet endroit en demandant gentiment aux squatters qui vivaient là de déguerpir.

- Y avait des squatters ? » lança Tom, qui ne comprenait rien à la conversation, mais faisait mine de suivre, les yeux dans le vague. « Pour sûr qu’il y avait des squatters. Tout un troupeau d’humains qui se cachait là pour éviter les rafles du Général Laval et de ses sbires. Bien évidemment, ces réfugiés qui vivaient de rapine ont refusé de partir. C’est toujours comme ça avec les humains. Ils sont faibles physiquement mais quelles grandes gueules. Bref, devant leur refus, Esper usa de ses dons démoniaques et les sacrifia un à un. Ensuite, il a protégé cet endroit des mains des autres Grouillants en y apposant quelques antiques runes dotées d’un immense pouvoir.

- Mais pourquoi tu me racontes tout ça ? Tout le monde le sait déjà, non ? répliqua le Balafré sans quitter les trois seins qui se trémoussaient dans son champ de vision.

- Ben pour faire la conversation comme deux potes, quoi. Et le démon enchaîna de plus belle. Du coup, pour les survivants et les civils qui se terraient dans le voisinage, le Manège s’est transformé en un lieu maudit. Ce site est devenu si maléfique que même en cas de pilonnage intensif, aucune bombe ne parvient à l’atteindre. Ainsi, même si un pilote d’avion chevronné vise le lieu, son missile explose immanquablement dans les cieux, ne recouvrant le dôme que d’éclats épars et inoffensifs, voire de poussière. Bien évidemment, une escouade de l’armée rebelle a tenté de se pointer ici pour en savoir davantage, mais aucun d’entre eux n’en est jamais revenu, rigola le monstre.

- Excuse-moi de te couper la parole mon pote, mais tu devrais nous resservir un peu de ta gnôle, » essaya Tom pour se débarrasser des parlotes ennuyeuses du gars. Sur ce, son collègue se reversa un verre d’alcool et l’avala d’un trait, oubliant Tom avant de reprendre son histoire.

« Après quelques travaux d’intérieur, dont la réfection de certaines salles, puis l’installation d’une scène centrale pour que les clients se rincent l’œil sur les danseuses à gros seins, Monsieur Esper ouvrit son antre. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à inviter ses amis et des clients potentiels, tous de nature démoniaque, of course. - Houlà, évite de parler anglais, j’ai déjà du mal à suivre, répliqua Thomas Durbin, sans même lever les yeux vers l’autre type, trop obnubilé par les fesses rebondies de Bellinda qui se dandinaient de-ci de-là. D’ailleurs, si je me souviens bien, tout ce que tu me racontes est écrit sur ce vieux parchemin qu’on peut voir contre l’un des murs lumineux, là-bas, » fit le Balafré en levant son doigt. En effet, une calligraphie colorée narrait la légende du nouveau Manège ensorcelé. Du moins, pour qui savait la déchiffrer.

« Tu as bien raison, mon gars ! » lança l’autre poivrot au moment où sa tête frappa la table. La seconde suivante, il dormait comme un bébé, complètement murgé. Tom allait enfin avoir la paix, trop heureux de pouvoir profiter de ce spectacle charmant et sans accompagnement sonore. La mine défaite, ilsouleva la bouteille du poivrot, se rendant compte qu’elle était quasiment vide.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Tom avait aidé Charles Ruthwen à assassiner Laéticia Bastet, l’Impératrice vampirique. Et pendant que l’Impur se rinçait l’œil sur cette incroyable série de tétons qui se trémoussaient au-dessus de lui, des images éparses revenaient parfois dans son esprit, tels de lointains songes brumeux. Tandis qu’il matait les fesses fermes de la danseuse, il les vit rapetisser à mesure qu’elle se rapprochait d’une barre plus éloignée.

Une nuée de lumières colorées, issues de multiples stroboscopes métalliques, brillèrent un instant devant l’étrange et néanmoins sensuelle Bellinda. Ce panorama changeant rappela au Balafré l’écume blême de l’océan. Ainsi, pour la énième fois de la soirée, Tom revit la scène, incapable d’admettre la disparition de son meilleur ami. La tête avachie sur le comptoir, son esprit rêvassa un instant, se souvenant de ce douloureux passage. À demi-saoûl, il remordit dans son chat puant la charogne, faisant gicler du sang sur ses frusques.

Juste après le crash de l’avion de Bastet, surnommé le Bennou, Tom le Balafré et Jébédiah Stane émergèrent des flots, nageant au milieu d’une kyrielle de vagues déchaînées. Si les deux damnés avaient miraculeusement survécu à l’explosion, Thomas devait malgré tout aider son compagnon d’infortune, sévèrement touché. Tant bien que mal, Durbin retenait le corps de son allié afin de l’empêcher de disparaîtredans les eaux noires.

Le fier guerrier gémissait tout en tentant de rester digne. Malgré la douleur, Stane ne bougeait quasiment pas, même si ses membres s’engourdissaient un à un, à cause des eaux sinistrement froides. Qui plus est, le Noir ne cessait d’avaler des tasses d’eau salée, peu ragoûtantes. Terrifié, Tom jeta un regard aux environs houleux à la recherche de son ami de toujours, le Duc Charles Ruthwen, sans l’apercevoir. Pour ne rien simplifier, Jébédiah pesait son poids car Tom ne s’avérait pas aussi carré que Charles. Ses petites épaules rondes, en cul de bouteille, ne lui permettraient pas de tenir bien longtemps. En temps normal, le clochard aurait pu le porter sans aucun mal, un vampire ayant généralement la force d’une vingtaine d’hommes, mais Thomas saignait de toutes parts.Pour parachever le tout, il avait usé de son sang en activant ses pouvoirs surnaturels dans le Bennou.

Les petits yeux noirs et malicieux du Balafré se perdirent de nouveau dans le lointain. À droite comme à gauche, il n’aperçut que des kilomètres et des kilomètres de vagues noires et remuantes qui se confondaient avec les cieux d’encre. Quoique incapable de s’orienter pour déterminer s’ils nageaient près des côtes ou non, Tom fit en sorte de garder le moral. Une pluie battante et glacée, véritable nuée de hallebardes, lui cingla le visage, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit de plus. « Nous sommes en vie, pensa-t-il. C’est déjà un bon début et ce crachin importe peu. Mais bon sang, où est-il ? hurla Tom, Où est passé cet ostrogoth de Duc ?

- Il a coulé, murmura Stane, je l’ai vu couler à pic tout à l’heure. Il semblait très amoché. »

Une vague de quatre mètres de haut recouvrit les deux vampires, les immergeantdix mètres plus bas, dans une eau encore plus glaciale. Sous la rudesse de la déferlante, le corps de Stane échappa des doigts du Balafré. Tom nagea prestement dans les flots, parvenant à l'attraper au poignet avant de le remonter à la surface, non sans effort. Certes, les corps vampiriques résistaient à d’incroyables variations de température, mais lorsque le précieux fluide vital qui les animait se faisait rare, leur sensibilité au froid paraissait rejaillir. Et au vu des quantités de sang qu’ils avaient brûlées dans le précédent combat, la température de l’eau égalait celle d'une crique polaire.

L’horrible gueule, atrocement abîmée de Durbin, émergea des flots pour la centième fois. En empêchant Jébédiah de couler, il goûtait tout autant que lui à ces liquides salés qui lui donnaient envie de gerber. Bon sang, il crevait tellement de soif qu’il aurait bu n’importe quel rafraîchissement sanguin, même non alcoolisé. Hésitant sur la conduite à adopter, Tom essaya de discerner une quelconque bande de terre ou même le corps de Charles. En vain. Pour la première fois depuis longtemps, le vampire Impur affrontait un dilemme cornélien. Soit il sauvait Jébédiah Stane, un type sympa qu’il ne connaissait pas plus que ça, soit il recherchait son vieux comparse de toujours. Bien évidemment, cette pluie glacée et ces dantesques vagues ne lui facilitaient pas les choses.

« Vacherie ! éructa Tom. J’ai perdu mon bonnet en laine troué dans la flotte. Du coup, comme tout chauve qui se respecte, j’ai froid auhaut du crâne. Et ce salopard de crachin est encore plus gelé qu’une vierge d’Alaska.

- Tu penses que Charles s’est noyé ? murmura Stane, moribond.

- Charles est un bon nageur, crois-moi. S’il veut s’en sortir, il pourra le faire, maugréa le Balafré. C’est encore une histoire de gonzesse, je parie. C’est toujours des histoires de gonzesses avec lui.

- Que veux-tu dire ? marmonna le Noir aux muscles puissants, ne comprenant rien au propos de l’autre immortel, le visage collé avec dégoût contre le torse puant du clochard.

- Je pense qu’il a coulé délibérément. Le Duc voulait mourir. J’ai essayé de capter son esprit durant un court instant, mais il a rompu la liaison télépathique.

- Qu’allons-nous faire, Tom ? Je me vide de mon sang comme un porc. Je ne vais pas tenir longtemps si je ne bois pas quelque chose. Je dois me régénérer au plus vite. Et à cause de ce satané froid et de ce sel de merde, mon corps ne guérit pas !

- Je sais. Bon, on va essayer de sauver nos culs, répliqua Tom en évitant à Stane de couler à nouveau.Nous verrons ensuite. Tu arriveras à nager quelques minutes tout seul si je te laisse barboter un peu ? Disons, trois minutes ?

- Ça devrait aller, mais j’ai vraiment besoin de sang. Je me sens faible. Très faible.

- Les hommes de la Féline ne t’ont pas loupé, on dirait. Surtout ce salaud de Dvorak.

- Reste là, mon grand, je vais nous chercher à boire. »

Alors, Tom plongea dans les remous, disparaissant dans les eaux opaques et glacées. Sous la surface huileuse, amalgame de tant de pollution, le damné se mit à nager commeune raie manta. Dans les méandres de l’océan, il pratiqua la brasse, allongeant les mouvements pendant plusieurs minutes, slalomant ici ou là, jusqu’à ce qu’il aperçoive ce qu’il désirait. À cinquante mètres en dessous de lui, deux grands requins blancs, leur odorat extrême alertés par le goût du sang des deux immortels, surgissaient des abysses. Les squales, larges prédateurs à l’œil mort, glissèrent doucement dans leur direction, avalant rapidement les mètres, la gueule grande ouverte, prête à les dévorer. L’un d’eux fila vers Tom, s’apprêtant à le dépecer lorsqu’il vit le Balafré jaillir vers lui, les canines en avant. Bizarrement, le requin sembla surpris de voir que ce gaillard, vêtu d’oripeaux troués, nageait très vite. Ensuite, il devina les ridicules dents jaunies du damné se plantant dans sa peau épaisse, puis la déchirant furieusement. Le monstre des profondeurs effectua plusieurs mouvements furtifs pour choper le bras ou la jambe du vampire. Sans succès.

Le sang du requin, qui mesurait cinq bon mètres de long, jaillit dans la bouche asséchée du Balafré telle une fontaine de jouvence, le revigorant comme jamais. Le terrible squale, la mâchoire claquant dans les flots, se débattit tant bien que mal, bougeant ses nageoires et sa queue dans de vains mouvements frénétiques pour briser les os de son agresseur. À n’en pas douter, Thomas Durbin s’avérait plus agile, plus impitoyable et plus rusé que lui. Agonisant, le prédateur des mers se retourna sur le dos, s’avachissant dans des tourbillons d’eau rougeâtres et ensanglantées, mordu par plus fort que lui, une immense plaie béante de vingt bons centimètres de profondeur sur le côté.

Bien que repu, Tom leva les yeux un instant vers la surface obscure, cherchant le second requin blême. Dans leur lutte acharnée, les deux prédateurs avaient immanquablement dérivé vers le fond de l’océan. Du coup, le vampire ne distinguait plus le corps de Jébédiah qui flottait pourtant quelque part au-dessus de lui. Il pouvait avoir dérivé d’une centaine de mètres, peut-être plus. Sans omettre que l’obscurité de ce ciel d'ébène n’arrangeait rien. Même doté de formidables sens accrus, Tom n’y voyait goutte.

Alors, le liquide carmin du squale afflua dans les terminaisons nerveuses du vampire, cicatrisant mystiquement ses moindres entailles. Immédiatement, ses sens se décuplèrent. Il put sonder les abîmes comme jamais à la recherche de son allié d’infortune. En le repérant, Thomas tenta de réprimer un frisson d’angoisse car l’autre prédateur de sept mètres se dirigeait vers Stane à toute allure.Toutefois, le Black aux tatouages tribaux et aux muscles d’acier ignorait tout du danger, pataugeant tant bien que mal à cause de ses multiples blessures, se vidant innocemment de son hémoglobine en indiquant la route à suivre au terrible squale.

Le requin redoubla de vitesse en fonçant vers sa proie, salivant à l’idée du festin à venir. Sa gueule s’ouvrit béatement, terrible armada de dents aiguisées, prête à enlever les deux jambes de sa victime. D’un mouvement surnaturel, Tom se propulsa avec une vitesse hors norme, sublimépar tous ces litres de sang chaud qu’il venait d’ingurgiter. Quoi que nageant extrêmement vite, l’ancien soldat arriverait trop tard.

Il se lança malgré tout, se débattant comme un beau diable en poussant sur les muscles de ses bras et de ses jambes dans un ultime effort. L’espace d’un instant, il se remémora les champs de bataille de Verdun. Il se revit, tirant sur ses multiples adversaires pour les empêcher de prendre sa vie, se souvenant que la caractéristique première du mortel qui sommeillait en lui, était de survivre.

« Attention, » hurla l'Impur par télépathie, dans l’espoir de prévenir Stane. Son appel atteignit l’autre vampire une demi-seconde trop tard. Les mâchoires du requin firent mouche en se refermant sinistrement sur les deux jambes du pauvre Jébédiah. Le Noir imposant sentit qu’on le tirait vers l’arrière avant de comprendre ce qui se passait exactement. Ensuite, sa peau fut déchiquetée par les incroyables dents triangulaires du grand requin blanc de sept mètres de long dans une nappe d’hémoglobine tiède.

Premier chapitre du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009


Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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Le Regne des Immortels, Chapitre second

CHAPITRE DEUX : CE GENTILHOMME DE BALAFRÉ

Il est des gens dont l’approche équivaut à tous les maléfices.

VICTOR SEGALEN.

À la Nouvelle-Orléans, Nathaniel Leroy se releva, puis rechargea un carreau dans son pistolet-arbalète avant de marcher vers l’entrée principale sous une pluie battante. Les rafales de balles des deux sangsues l’avaient annoncé. Aussi, il défonça la grande porte d’un unique coup de pied bien placé. La puissance potentielle du Juste ainsi que sa force surnaturelle, faisaient de lui un être capable de lutter à armes égales contre les vampires. En pénétrant dans le corridor lambrissé, Nate repéra deux damnés vêtus de costumes traditionnels africains aux couleurs vives et chamarrées. Bien sûr, les deux Noirs imposants intervinrent de concert. Le premier fit feu vers le flic au jugé, envoyant une rafale de balles s’écraser au-dessus de sa tête dans un horrible crépitement sec.

Pour toute riposte, le Black reçut un trait d’arbalète en plein cœur. Sous la douleur, le géant de basalte fracassa la porte adjacente d’un vestibule en disparaissant dans les manteaux et les échardes de bois, geignant comme un animal blessé. Le second fit également feu. Les balles déchirèrent les parois boisées, faisant craqueler tout un pan de mur, mais Nate plongea à nouveau au sol.

Profitant de cette diversion, l’Africain se mit à courir comme un fou furieux en filant à l’autre bout du couloir pour monter à l’étage. Ses pieds parcoururent trois marches avant qu’un lancer de dague ne lui transperce la nuque. Le visage figé par un horrible rictus, il retomba mollement sur les lattes du parquet en levant des yeux révulsés vers le haut de l’escalier en bois. Curieusement, Leroy constata que les chairs, les organes et les os du vampire ne se mettaient pas à pourrir et à se désagréger. Circonspect, il se pencha sur le corps de sa victime, récupérant sa dague bénie en faisant craquer les vertèbres du monstre avec une pointe de sadisme.

« Il me faudrait une arbalète à répétition comme les fabriquent ces mecs d’Hollywood, » maugréa Nate en attendant ce curieux spectacle de décomposition spontanée qui tardait à venir. Généralement, tous les vampires mouraient d’une façon différente. Certains vous explosaient au visage comme si la puissance qu’ils détenaient se libérait soudainement en déchirant leurs chairs, d’autres encore se liquéfiaient comme s’ils fondaient sous l’effet d’un quelconque acide interne, les derniers s’enflammaient comme du petit-bois sec. Mais curieusement, ce corps-ci demeurait intact. Pour plus de sécurité, Nathan décida de le décapiter parce que tout cela commençait à l’inquiéter sérieusement.

Férocement, il replanta sa dague dans la nuque du monstre, l’enfonçant jusqu’à la garde en se couvrant d’hémoglobine. Pendant qu’il s’affairait à sa tâche, une ombre massive se glissa dans son dos. Une chaise en bois d’acajou s’écrasa violemment sur le haut de son crâne et Leroy s’écroula sur le dos, à demi groggy. Son pistolet-arbalète ricocha dans le couloir, glissant à six bons mètres de ses doigts.

Sur le point de tomber dans les vapes, Nathan contempla brièvement le visage de son agresseur, découvrant avec stupéfaction qu’il s’agissait du second Black. Une expression étrange et féroce courait sur le visage déformé, perclus de douleur et de haine de son adversaire. Le trait qui vrillait sa poitrine, au demeurant musclée, ne le gênait pas outre mesure. Après sa visite dans le porte-manteau, il désirait s’occuper de Nate et lui faire des mamours.

« Il y a une méprise, murmura Nathan, en tentant de reprendre ses esprits. J’ai dû me tromper de maison…

- Je vais te tuer à petit feu, fit le damné en s’emparant d’une immense épée à deux mains, suspendue en guise de décoration. Humblement, je reconnais n'être guère doué pour manier les pistolets. Feu mon collègue, également. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes ici. Cependant, la prochaine fois que tu voudras occire l’un d’entre nous, assure-toi que ta victime est bien décédée.

- Vache, ton patron doit te payer au nombre de mots savants que tu débites, souffla Nate, qui tentait de reprendre ses esprits. Je n’ai pas tout compris à ton charabia. J’ai fait peu d’études, tu sais… »

La lame de l’épée fendit l’air, éventrant le plancher à l’endroit même où se trouvait la tête de Nathan précédemment, faisant voler un incroyable tas d’échardes en tous sens. Leroy se rejeta en arrière, évitant de justesse qu’un autre coup ne le sectionne en deux, preuve que l'arme n'était définitivement pas factice. Désarmé, il attrapa une petite armoire basse dans l’entrée, la lançant sur le front de son adversaire aux vêtements colorés. Le bois éclata dans un craquement sec, suivi d’un bruit de vaisselle pilée, déséquilibrant le Noir un court instant. Une brève seconde qui lui permit d’entrer dans l’une des salles du rez-de-chaussée.

Évidemment, le flic possédait d’autres armes, totalement inefficaces, puisque les pieux et autres traits d’arbalète ne tuaient pas ces morts-vivants. La situation se corsait. Quant à sa dague, elle était restée plantée dans la nuque du second quidam. Bref, il devait trouver de quoi se battre à armes égales. Et rapidement. À tout hasard, il s’équipa d’un pieu, poussant une série de voilages partiellement opaques qui l’empêchaient de voir quoi que ce soit, avant de déboucher dans une superbe et vaste chambre aux lumières tamisées de couleur bleue. Çà et là, de grands chandeliers dotés de bougies et quelques néons azurés éclairaient la salle.

En dépit de cette ambiance feutrée, quelques jolis tableaux et les formes mouvantes de larges bustes en marbre apparaissaient ici ou là. Un doux feu de cheminée crépitait dans l’âtre tandis que des halètements marqués résonnaient quelque part, conférant à cette pièce, un aspect à la fois intime et malsain. C’est à ce moment précis que Nathan distingua un grand lit sur lequel un vampire aux cheveux courts prenait une jeune et jolie jeune femme aux cheveux d’or en levrette.

« Désolé, plaisanta Nate, en les observant tel un jeu de Lego lubriques. J’ignorais que c’était occupé. Je pensais tomber sur un repaire exclusivement gay. Je me renseignerai davantage la prochaine fois. »

Non décontenancé, l’immortel repoussa les fesses de sa partenaire en la laissant tomber sur la moquette, vulgaire chaussette usagée, avant d’arracher un drap du lit pour s’en faire une tunique. Le choc sourd des côtes du damné résonna contre le pieu en bois d’aulne de Nathan. Une marée de sang épaisse et chaude, juteuse au possible, recouvrit la main du chasseur. Surpris par son exceptionnelle vitesse, le vampire réprima un frisson avant que son corps n’explose.

Le souffle de la déflagration fut tel que Leroy fut projeté à l’autre bout de la pièce avant de s’écraser contre un mur. La jeune femme courut vers les voilages, entièrement nue, ses fesses rondes rebondissant au gré de sa course alors que les poutres et les rideaux autour prenaient déjà feu.

« J’ai l’info ! gueula soudainement Mitch dans l’oreillette de Nathan. Ce ne sont pas des vampires normaux, mais des Maîtres vaudous. Il est probable que leurs cœurs ne soient pas au même endroit que les autres. Voilà pourquoi tu n’as pu les tuer !

- Super, » murmura Nathan en entendant le Black qui venait de surgir en tranchant les voilages d'un coup d'épée. Avec un sourire sadique, le monstre chopa la blonde sans le moindre mal.

« Nate, la nana ! cria Roberto, installé dans cevan où il observait la scène grâce à la caméra optique. Il va la tuer ! »

À l’idée de se remémorer la suite, Tom eut envie de vomir, revenant de plain-pied dans le club de strip-tease de Monsieur Esper. Son numéro terminé, Bellinda, la succube métamorphe, quitta la scène. Le vampire Impur la suivit du regard en scrutant la décoration sordide de l’établissement.

Avec ses grands néons colorés, jaunes et bleus, dont la lumière provenait de luminescents Xandariens, le Manège ensorcelé n’affichait que des objets étranges appartenant à des dimensions parallèles ou surgis d’un lointain passé. On pouvait notamment apercevoir un vieux loup-garou empaillé, totalement mité, installé dans une cage évoquant la prise d’un grand fauve. Plus loin, l’épée, tout du moins la réplique de l’épée du Roi Gùlan IV, trônait fièrement sur l’un des murs, scintillant de mille feux. On distinguait également la partie supérieure du crâne osseux d’un grand Dragon gris qui ornait le bar, incrusté dans le bois par des procédés mystiques. Les orbites géantes de la défunte créature, serties de faux joyaux, observaient tranquillement les jolies pompes à bières finement gravées.

« Un vrai cimetière, » pensa le Balafré. Principalement des reliques d’autres espèces qui furent assassinées par les vampires au cours des siècles. La seule chose qui l’étonna vraiment fut ces tableaux épars, accrochés ici ou là et qui dépeignaient des scènes torrides et glamour entre des damnés consentants. Dégoûté par les dessins de ces aquarelles sexy, lui qui était célibataire depuis trop longtemps pour en parler, l’Impur mordit de nouveau dans son chat alcoolisé. Ses canines arrachèrent une oreille infecte, pleine de vers.

« Ah, la vache ! gueula-t-il à moitié bourré. Il est pas frais, ce chat ! On m’a refilé de la camelote. » Sur ce, le gaillard tenta de se relever, manquant de trébucher sur son pote d’un soir, le démon cornu. Heureusement pour lui, son compagnon de beuverie dormait toujours depuis dix bonnes minutes.

Le Balafré tituba sur plusieurs mètres, prêt à engueuler l’aubergiste de tout son timbre avant de tomber lourdement sur le plancher tel un tas de vieux chiffons puants, emporté par un misérable croche-pied. Avec un horrible craquement sec, son nez explosa contre le marchepied doré du comptoir. Du sang âcre, coulant de son nez plein d’hémoglobine, se déversa dans sa bouche tuméfiée. Àmesure qu’il tentait de se relever péniblement, les éclats de rire des autres pochetrons résonnèrent un peu partout.

Sous la colère, Durbin comprima ses poings en trouant ses mitaines de ses ongles pointus, prêt à en découdre avant de se rappeler alors la sacralité de ce lieu. Un sortilège, lancé par le Mage Esper en personne, empêchait les monstres de se battre. Du moins, c’est ce que prétendait la légende, sûrement pour éviter les querelles inutiles. Tom releva sa face ravagée, hideuse au possible, vers l’individu qui venait de le faire ridiculement chuter, distinguant une jeune femme brune aux cheveux noirs et bouclés. Elle était assez jolie, même très jolie. À la couleur de sa peau, il devina qu’il s’agissait d’une vampire.

« Pas de mal, » baragouina le Balafré, heureux de découvrir le visage enchanteur de sa dominatrice.

Il détailla le corps de la damnée très longuement, s’attardant sur sa poitrine généreuse, engoncée dans un corset serrant, puis le galbe de ses hanches et de ses cuisses qu’on devinait derrière les voilages d’une superbe robe rouge.

« Désolée, murmura la jeune vampire aux yeux d'émeraude, trop amusée pour être confuse. Je ne vous avais pas vu. Pourtant, j’aurais dû vous sentir…

- Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle. J’ai une constitution très résistante, » lança Thomas Durbin, au moment même où du sang gicla de son nez à la manière d'une fontaine ardente. Il plaqua une main sur son appendice meurtri, empêchant son fluide vital d’éclabousser son interlocutrice. Un sourire abruti s’installa sur son visage répugnant. Cependant, cinq doigts ne suffisaient pas à contenir les flots de mucus ensanglantés qui jaillissaient en tous sens. Son autre main fut nécessaire pour tempérer les giclées de son pauvre pif agonisant.

Aux alentours, les derniers rires se calmèrent un à un. Visiblement, les clients attendaient une baston qui ne viendrait pas ; ils se remirent donc à causer de choses et d’autres. Les deux individus purent ainsifaire plus ample connaissance. Pour lui faciliter la tâche, Mélanie Leroy se retourna vers son verre, abandonnant ce pauvre hère inintéressant et moche comme un pou à son triste sort. Non seulement, il puait la charogne mais de surcroît il se vidait de son sang comme un porcin.

« Excusez-moi, » fit le monstre en s’approchant d’elle. La jeune immortelle le dédaigna en jouant avec l’ombrelle de son cocktail rougeâtre, faisant mine de ne pas l’avoir entendu.

« Excusez-moi, » répéta-t-il, en attrapant carrément le verre de la vampire où flottaient deux orbites globuleuses.

Mélanie leva un sourcil dans sa direction, visiblement dérangée par ce larcin digne d'un goujat de la pire espèce. « De toute évidence, cette bombe sexuelle ne désirait pas lui répondre, ni même converser avec lui de la pluie et des retombées atomiques, pensa l’Impur. Qu’importe, il allait lui parler.

- Oui, répondit-elle malgré tout, faisant un effort surhumain pour paraître polie. C’est gentil de tenir mon verre, mais je pense qu’il sera plus en sécurité dans ma main plutôt que dans celle d’un soûlard…»

Complètement rond, le Balafré l’observa avec le plus incroyable, le plus intense et le plus abruti des visages. Toute une vie de banqueroutes financières et de conquêtes féminines fantasmées, se concentrèrent dans les quelques mots qu’il prononça avec le plus grand calme.

« Dis-moi, est-ce que tu baises ? » cracha Durbin, sûr de son coup. Il venait de trouver la pute la plus excitante de ce fourbi et il ne comptait pas la laisser partir avec un autre client, même si son nez partait en vrille. Qui plus est, il avait largement de quoi la payer en nature. Une clé de douze avec une tête de lapin au bout, comme il se plaisait à le dire.

« Ben alors, salope ? » ajouta-t-il en exhibant ses petites dents noircies et jaunâtres, avec des morceaux de viande de chat pourris accrochés çà et là. La moindre des qualités du Balafré ? Il savait parler aux femmes. « Tu ne réponds pas ? Tu préfères parler avec ta langue, je parie. »

Pour toute réponse, Tom sentit une gifle, dure comme l’acier, s'aplatir sur son pauvre visage ligaturé de toute part. L’impact fut tel qu’il décolla à l’autre bout de la pièce, s'écrasant grossièrement sur une table qui se brisa au milieu d’éclats de verre. Éclaboussé, un jeune couple se recula brusquement, comprenant que cette bataille ne les concernait nullement. Le Balafré, aucunement impressionné, se releva d’un bond, comme revigoré par cette douche d’alcool. Ses ultimes mèches de cheveux sales et ébouriffées, totalement humides, se mirent à rebiquer.

« Une pute sado-maso ! grogna-t-il de plaisir. J’adore ça. Choisis ta chambre bébé et mon corps d’athlète est à toi !

- Tu es vraiment dur de la feuille, toi, râla Mélanie, comprenant que ce tocard allait insister davantage et que ce quiproquo risquerait de durer un long moment. Je ne suis ni une danseuse à trois seins, ni une pute, espèce d’abruti ! »

Alors qu'elle s'apprêtait à répliquer physiquement, une poigne coriace enserra le poignet de Mélanie. Une Goule Noire, qui n’avait de Goule que le nom vu son incroyable force, la regarda dans le blanc des yeux, prête à frapper si nécessaire. Celui qui lui faisait face était Radone, l’un des impressionnants videurs du Manège.

« Arrête ça tout de suite ! articula le porte-flingue en serrant les dents. Le boss te tolère car il apprécie tes toiles. Quant à ce poivrot et en dépit de son apparence, il possède de bons appuis politiques. Alors, si vous voulez vraiment vous battre, vous sortez de ce lieu maintenant ou je me charge de vous balancer à l’extérieur…

« C’est bon, souffla Mélanie, déçue de ne pouvoir en découdre ici même. Je sors.

- Idem, ajouta le Balafré. Le froid, ça m’excite un maximum. Mon appendice devient gigantesque lorsqu’il est malmené…»

À la Nouvelle-Orléans, un hurlement féminin résonna dans une des chambres de la résidence Lamont. Le Maître vaudou relâcha le corps sans vie de l’innocente, un large sourire sadique dénudant ses canines impeccablement blanches. Le corps nu et mou de la jolie blonde s’écrasa sur la moquette, les vertèbres brisées. Quant à Leroy, il serait le prochain sur la liste.

« Et merde, » vociféra Nathan, tout aussi furieux contre le damné que contre lui-même. Àla recherche d'une quelconque planche de salut, il vit qu'un antique katana se tenait sur un présentoir, accroché dans le dos du molosse. Cependant, Nate devrait faire un bond au-dessus du lit pour l’attraper en risquant un méchant coup d’épée. Il tenta de gagner du temps.

« Pourquoi tu as fait ça, espèce de salopard ?

- Pour le fun, » ricana le Black.

Empli d'une rage sans limite, Nathan décrocha le katana par télékinésie. Le monstre d’onyx eut à peine le temps de bouger qu’il sentit une pointelui perforer les intestins à trois reprises avant de rejoindre la main du flic. Surpris, le géant tituba sur deux mètres en dégobillant un bon litre de sang avant de s’écrouler à genoux en sentant sa tête se défaire de son cou sous le fil de cette lame aiguisée. Leroy attrapa la tête remuantede la chose, puis jeta cette trogne hurlante dans les flammes de la cheminée. Le crâne, dont la machoire s'agitait toujours en l'insultant copieusement, s’immola illico, ne vibrant qu’une dizaine de secondes avant d'émettre de brefs cris d’agonie. Le corps fit quelques mouvements convulsifs avant de se changer en poussière.

Pas le temps de souffler que les enjambées de l’autre vampire résonnaient déjà dans le couloir. Le Juste n'ayant pas eu le temps de le décapiter intégralement, cette satanée poupée brave gars fonctionnait de nouveau parfaitement. Qui plus est, la chambre bleutée prenait feu de toute part et le flic ne pourrait pas rester là très longtemps, il sortit donc de la pièce pour affronter le danger en face. Le Noir, libéré de cette daguequi lui trouait la nuque, sprintait maintenantle long de l’escalier ascendant. Ni une, ni deux, Nathan balança une grenade incendiaire avant de se plaquer au sol. Sans pour autant arrêter de grimper, le vampire sentit le projectile de métal lui démettre une épaule. La grenade ricocha sur deux, trois marches, le souffle de l’explosion expédiant le type et l’ensemble de l’étage dans les flammes de l’enfer.

« En général, ce genre de sbire s’enfuyait toujours à l’opposé de l’endroit où se trouvait son Maître pour lui laisser le temps de filer, » se souvint Leroy. Pour preuve, trois jours plus tôt, un vampire très puissant du nom de Corvacavait faussé compagnie au chasseur de cette manière. Depuis, Nathan faisait gaffe à ne plus commettre ce genre de bévue. Autrement dit, le grand manitou, le créateur de toutes ces engeances, se trouvait sans doute à la cave. Nathan marcha vers la porte en question lorsque que quelqu’un l’interpella par télépathie.

« Descendez, n’ayez crainte. Je vous attendais, » fit une voix masculine, posée.

Inquiet, Nathan scruta les environs. Le rez-de-chaussée, tout comme l’étage de la maison, s’embrasait déjà. Autrement dit, il bénéficierait de quelques minutes tout au plus pour finir sa besogne. Leroy se demanda s’il ne se jetait pas, tête la première, dans un piège grossier. Cependant, il descendit malgré tout ce qui ressemblait à une volée de marches en bois, branlantes à souhait.

Une odeur abjecte, viciée, imprégnait les antiques murs de torchis, recouverts d’épaisses toiles d’araignée. Au fur et à mesure qu’il glissait dans cette sinistre cacophonie de craquements stridents, il se demanda ce que cette cave pouvait receler de si terrible. En bas du vieil escalier termiteux, le Juste poussa une petite porte, également en bois, puis débarqua dans une sorte de laboratoire sinistre, recouvert de poussière.

Çà et là, on apercevait du matériel de biochimiste sur de grandes tables, des becs Bunsen, des vases à bec, des cornues, des pipettes et de grands réceptacles en verre. Certains bocaux, dont le contenu paraissait vivant, semblaient provenir tout droit d’un film d’horreur des années trente. Plusieurs d’entre eux, étiquetés et référencés, résultant d'indicibles expériences, reposaient dans une grande armoire métallique entr’ouverte. Quelqu’un ou quelque chose les avait donc soigneusement entreposés là. Demeurant aux aguets, Nate repéra une silhouette anthropoïde, étrangement silencieuse, qui se trouvait derrière une des tables. Il la jaugea, l’arme au poing, prêt à faire feu.

Il était grand et brun, plutôt costaud. Son visage sévère se couvrait de petites stries, la conséquence d'anciennes balafres ou d’une quelconque maladie de peau non traitée. L’homme ne paraissait pas armé et présentait un visage amical. Il portait un manteau long et plusieurs mèches de cheveux courts jaillissaient d’un large chapeau. Ses yeux gris, sans âge, témoignaient de nombreuses batailles, mais à en juger par la couleur de sa peau, légèrement ambrée, ce gars n’appartenait manifestement pas au genre vampirique. La dépigmentation dûe à l’absence des rayons du soleil amoindrissait toujours leurs couleurs de peau, se rappela Leroy. Toujours. Et ce gars venait de prendre un bain de soleil, voire de se faireune séance d’UV récemment.

« Vous n’êtes pas un vampire, murmura Nathan.

- Eh non ! » répliqua l’homme en se levant.

Nathan affina sa visée pour être sûr de faire feu en premier.

« Qui êtes-vous ?

- Celui que vous deviendrez peut-être un jour, Nathan.

- Vous connaissez mon nom ?

- La Confrérie de Cérinthe m’espionne, donc je fais de même. J’ai longtemps travaillé pour eux, vous savez. Je les connais très bien et aucune de leurs procédures débiles ne m’est inconnue.

- Je ne suis pas sûr de tout comprendre, balbutia Leroy. Vous êtes un ancien chasseur ?

- En effet.

- Et vous vivez au milieu de vampires ?

- Disons plutôt qu’ils travaillent pour moi. Vous avez tué quatre de mes protecteurs, ce n’est pas mal pour un jeunot comme vous. »

Une voix angoissée, provenant de l’oreillette, résonna dans l’ouïe de Nathan.

« Nathan, tue-le ! C’est lui la cible ! Ne te laisse pas embobiner ! »

Leroy laissa son arme dans la direction du type, pas vraiment convaincu par les paroles de Michelangelo, dit Mitch, la tortue ninja du Vatican.

« Ils vous disent de me tuer, pas vrai ? » Aucunement intimidé, le type s’alluma une cigarette.

« Qui êtes-vous ? trancha, Nate, braquant toujours son arme de poing.

- Vous ne tirerez pas, Nathan. J’ai étudié votre dossier en long, en large et en travers. Vous avez un peu plus de trente ans. Vous êtes flic et vous venez de demander un congé exceptionnel, le temps de donner un coup de main à la Confrérie. Vous vivez à Scylla dans cet endroit bucolique qu’on appelle les Contrées de la Déesse Arduinna. Vous aviez une sœur qui se prénommait Mélanie. Une artiste peintre de renommée mondiale et qui est soi-disant décédée dans des circonstances étranges. Vos antécédents médicaux vous ont forcé à abandonner la clope car vous avez chopé un cancer. Bizarrement, vous semblez en pleine forme pour un mourant. »

Nathan ne répliqua pas, surpris par l’étonnante véracité des paroles de son mystérieux adversaire. L’homme reprit son discours.

« Dernièrement, vous avez tué un prêtre, mais vous ne vous en êtes toujours pas remis. Au vu de votre éducation catholique, vous en avez logiquement déduit que flinguer du vampire pouvait peut-être vous permettre d’atteindre la rédemption. Personnellement, j’en doute mais si c’est votre leitmotiv perso, pourquoi pas. Et comme vous le dites, le hic en question, c’est que je ne suis pas un vampire…

- Nate, tue-le, bordel ! » blasphémèrent de nouveau les voix de ses alliés, installés dans le van. Cependant, Leroy débrancha l’oreillette ainsi que la caméra optique pour s’entretenir avec le mystérieux inconnu.

Je ne vais pas me répéter toute la nuit et je déteste jouer au perroquet, Monsieur Mystère. Qui êtes-vous ? s’énerva le flic en visant la poitrine du gusse, le doigt sur la détente de son 9 millimètre parabellum. Et que savez-vous au sujet de ma sœur ? Pourquoi dites-vous qu’elle est prétendûment décédée ?

- Je dois y aller, Nathan. L’étage brûle et ces braves pompiers cajuns ne vont pas tarder à arriver. Après la catastrophe d’il y a trois ans, une maison en feu, c’est de la bagatelle pour eux. Et ils risquent d'avoir tout autant de travail dans les prochains jours. Désolé de briser votre moral mais si les vampires du coin ont décidé de prendre la poudre d'escampette, c'est à cause du nouvel ouragan qui s'approche et non à cause de vous. Mais nous nous reverrons bientôt, je vous rassure.

- Je ne suis pas sûr que vous ayez compris, le railla Nathan en réaffirmant sa prise sur l’automatique, ne sachant pas si ce type bluffait ou pas. C’est moi qui tiens le flingue ! »

Projeté contre l’armoire métallique avec une incommensurable violence, Nathan pulvérisa une dizaine de bocaux en verre, puis s’écrasa au sol, au milieu des bruits cristallins, la peau écorchée. Alors que des morceaux de verre se logeaient déjà sous sa peau, mise à vif, il sentit son corps se soulever et heurter l’armoire trois fois de suite. La brutalité des impacts fut telle qu’à chaque coup, il crut sa dernière heure arrivée. Visiblement, ce mortel maîtrisait la télékinésie mieux que lui. Largement mieux même.

« Je pourrais vous apprendre quelques trucs si vous acceptiez de reconnaître votre étroitesse de vue…murmura l’homme.

- C’est donc vous le DRH, ici ? Je comprends mieux pourquoi vous parlez si bien. Comme je le disais à vos hommes, j’ai toujours été un mauvais élève... »

L’armoire métallique, maintenant vide, s’effondra sur le corps du flic dans un ignoble fracas. Une épaule démise, trois côtes fêlées, Leroy repoussa le meuble d’une main en tentant de se relever au milieu des morceaux de verre et du liquide poisseux qui recouvraient désormais le sol. Çà et là, des choses indicibles, libérées de leur prison ébréchée, rampaient déjà autour de lui. Le chasseur se traîna sur le côté, recherchant son adversaire du regard avant de recevoir une invisible pluie de coups.

« Il n’est pas nécessaire d’être armé pour être dangereux, Leroy. Vous devriez le savoir, » ajouta l’inconnu.

Alors, tous les objets de la pièce partirent vers Nate. Il se lança sur le coté avec véhémence, évitant un large bureau en métal plein de dossiers qui se fracassa contre le mur dans un vacarme infernal. Le flic hurla, comprenant que sa cheville venait d’être heurtée par quelque chose. Une seconde volée, armada de couteaux et d’autres ustensiles, s'envolèrent vers lui et il se protégea avec ses avant-bras comme il put ; nouvelle vague de bleus, d’ecchymoses et de blessures diverses. S’il ne se réveillait pas maintenant, il était mort.

« Je pense qu’une nouvelle démonstration serait inutile, n’est-ce pas ? » le railla son adversaire, sûr de lui.

Le nez en sang, la vue trouble et les bras blessés, Leroy rechercha son pistolet du regard. Celui-ci avait rebondi à une dizaine de mètres et il s’avérait trop faible pour user de ses pouvoirs psychiques. À demi KO, Nate attrapa son flingue de secours, un petit calibre qu’il gardait dans sa rangers. Leroy cracha du sang de manière abondante en sentant le contact froid du métal dans sa paume rassérénée.

« Stop ! » articula-t-il, tant bien que mal tout en tirant sur sa cible, sans l’atteindre.

Le visage tuméfié, les yeux hagards, Nathaniel visa le dos du quidam qui ouvraitla porte de l’escalier pour rejoindre l’étage. L’homme au chapeau s’arrêta un instant, comme pour le défier, sans se retourner pour autant. Puis, il poursuivit son ascension en lévitant au-dessus des marches.

Le doigt de Nate se contracta douloureusement sur la détente. Bizarrement, il dut faire un effort surhumain pour conserver son arme en main. En effet, une autre scène, extraite de son passé, remplaça celle-ci, le tétanisant complètement. Durant un court moment, Nathan revit le prêtre sur lequel il dut faire feu pour sauver sa sœur, plusieurs mois plus tôt. Une nuée de gouttes de sueur perlèrent sur son front en revoyant Marco Delcruz, celui qui lui permit de développer son plein potentiel. Le vicieux télépathe usait de ses souvenirs contre lui en le replaçant dans la même situation que jadis. Incapable d’agir, le doigt crispé sur la détente, Nathaniel Leroy abaissa le canon de son arme vers le sol. La silhouette du gars disparut dans l’embrasure de la porte en le saluant d’un revers de chapeau.

« Merde, » râla Nathan. Non seulement, il n’avait pas alpagué cetype mais de surcroît, d’épaisses fumées noires envahissaient la pièce. Et ce monoxyde de carbone lui serait aussi fatal que ses blessures. À demi assommé, il reprit connaissance lorsqu’une poutre en flammes s’effondra en travers du laboratoire, écrasant les petites monstruosités qui s’animaient partout. En voyant ces choses affreuses et difformes se rapprocher de lui, Leroy reprit ses esprits. Il se mit à tirer vers elles, les faisant exploser dans un concert de cris et de mugissements sanglants. Toutes les salles du rez-de-chaussée brûlaient, de même que les deux étages au-dessus de sa tête. À court d’idée, Nate remit son oreillette en place. Son corps le faisait tant souffrir qu’accomplir ce simple exercice lui parut insurmontable. Le gadget crépita, comme fichu, et le flic aperçut les premières flammes entrer dans la cave. Cette fois-ci, Juste ou pas, sa survie ne tenait qu'à un fil.

Chapitre second du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009.


Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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dimanche, novembre 29 2009

A qui profite Twilight ?

Depuis quelques temps, les adolescentes (et leurs grandes soeurs) n'ont plus que ce mot à la bouche : Twilight, Twilight, Twilight. Si on élude l'aspect "tendance" du film avec un acteur qui plaît à toutes les jeunes filles en fleurs (effet totalement similaire à Roméo + Juliette de Baz Luhrmann avec Léonardo Di Caprio en star montante), on peut se poser la question, très judicieuse : à qui profite Twilight ? Cet effet de mode me rappelle sans mal cette période durant laquelle les spécialistes d'Hollywood se demandaient pourquoi Shakespeare devenait-il "hype" ? Ce n'était pas Shakespeare qui était soudainement devenu populaire en 1996 car il est intemporel, mais bien Di Caprio. Et oui, le beau Léo, comme elles le surnommaient, drainait des tonnes et des tonnes d’ados devant Shakespeare (elles avouaient d’ailleurs avoir vu plus de trois fois chacune ce nouveau Roméo). La question amène ainsi la même réponse que pour le film de Baz Luhrmann. Oui, Robert Pattison est à la mode. Aucun doute là-dessus. Et le mythe du vampire me direz-vous ? Même réponse que précédemment, il est intemporel. A qui profite donc Twilight ? A Pattison, incontestablement.

Sullivan Lord     



lundi, décembre 29 2008

Biographie de Sullivan Lord

En l'espace de trois romans, Sullivan Lord est devenu une référence dans le domaine de la littérature fantastique et de la Science Fiction. Elégie pour un vampire, oeuvre lyrique par excellence, s'est d'ailleurs classée dans le top 7 des meilleurs romans vampiriques de tous les temps, aux côtés des oeuvres d'Anne Rice (Entretien avec un vampire), de Richard Matheson (Je suis une Légende) ou de Bram Stoker (Dracula).

Originaire du Nord Est de la France, Sullivan Lord a publié son premier texte professionnel à l'âge de seize ans, collaborant à divers magazines, principalement consacrés aux univers imaginaires (Chroniques d'Outres Monde, Casus Belli) ou à l'occultisme (Science et Magie). Féru de cinéma fantastique, il a également travaillé dans les domaines audiovisuels (AK Vidéo) ainsi que pour la télévision (MCM).

Il est l'auteur d' « Elégie pour un vampire » (un roman couronné par feu Paul Guth en 1996, mais également encensé par le pourtant très critique Maurice G. Dantec). En parallèle, il écrit et réalise « Le Manoir des Maldoror », un moyen métrage d'épouvante. Il fait ainsi ses premières armes derrière la caméra dans cet autre domaine qu'il maitrise également. Après Elégie, premier tome de son triptyque vampirique, Sullivan Lord enchaine avec « Les Saigneurs Cardinaux », qui obtiendra également d'excellentes critiques et la reconnaissance du public.

Alors qu'il planche sur « Utopia, penser nuit gravement à la santé », un roman de SF atypique, Sullivan Lord travaille également sur le jeu online adapté de ses romans fantastiques. Obnubilé par la mise en ligne de ce jeu, il néglige totalement la promotion de son nouvel ouvrage. Celui-ci n'aura qu'une couverture médiatique minimale, pour ne pas dire proche du néant. Malgré ce démarrage catastrophique et grâce à un bouche-à-oreille sans précédent des lecteurs, Utopia est aujourd'hui l'un des titres les plus vendus de l'éditeur. Le jeu online, quant à lui, fut définitivement abandonné (même si, peut-être que d'autres développeurs s'y interresseront de nouveau, un jour prochain).

Sullivan Lord rencontre alors la société de production STB qui lui donne carte blanche pour créer une série d'animation de Science Fiction. Naitra alors Netcorp Agency, un pur produit d'humour et d'action, avec des dialogues percutants comme il les affectionne. Après ce passage dans l'univers audiovisuel, Sullivan Lord revient au domaine littéraire. Il s'apprête ainsi à publier « Le Règne des Immortels », le dernier et ultime tome de sa trilogie vampirique. Figure de proue des romanciers indépendants, Sullivan Lord est un auteur inclassable, un amoureux de la littérature de genre. Un romancier souvent copié, rarement égalé.

OEUVRES PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE

- ELEGIE POUR UN VAMPIRE, Tome 1 du triptyque vampirique, roman (2001)

- LE MANOIR DES MALDOROR, Moyen métrage (scénario, réalisation) (2002)

- LES SAIGNEURS CARDINAUX, Tome 2 du triptyque vampirique, roman (2003)

- MYSTERES ET DIABLERIES EN CHAMPAGNE ARDENNES, nouvelle (2003)

- UTOPIA, Penser nuit gravement à la santé, roman (2005)

- NETCORP AGENCY, Série d'animation (Bible, pilote, scripts de 26 épisodes) (2007)

- LE REGNE DES IMMORTELS, Tome 3 du triptyque vampirique, roman (février 2009)


Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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