Sullivan Lord Editeur

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jeudi, décembre 24 2009

Le Règne des Immortels, chapitre premier

CHAPITRE UN : LE RETOUR DU JUSTE

On n’entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traiteurs, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.

VOLTAIRE, Il n’y en a plus.

15 août 2008. Pour le touriste lambda, la Louisiane se résumait au berceau du Jazz, au fameux quartier français de Bâton Rouge et à sa cuisine épicée, comme le typique Jambalaya, voire aux traditionnels bals costumés. Cependant, depuis le passage de l’ouragan Katrina durant l’été 2005, de tristes images s’étaient ajoutées à cette aquarelle bucolique. Celles de ruelles entières détruites, de toitures arrachées, puis de cadavres flottant au gré des eaux noirâtres, à cause du raz-de-marée consécutif. Certains quartiers furent notamment démolis à plus de soixante pour cent, mais grâce à la persévérance des différents maires, l’ambiance d’autrefois fut partiellementrestituée. Et si les Cajuns étaient toujours aussi courtois et accueillants et que le climat demeurait généralement chaud et humide, les choses devenaient très différentes lorsque les ténèbres s’étendaient sur les plantureux jardins coloniaux.

En effet, dès que la nuit étendait son linceul sur la cité, on pouvait se demander si quelque chose ne tournait pas de travers dans les ruelles étroites et tortueuses de la vieille ville. Et ni la pègre, ni les cultes Vaudou ne semblaient responsables de cette étrange recrudescence de violence. Ce n’était plus un secret pour le Vatican depuis longtemps, la Nouvelle-Orléans cultivait l’incroyable statut de plaque tournante numéro un du tourisme de sangsues, comprenez de vampires.

Aussi, ne fallait-il pas se fier aux apparences de ces venelles charmantes parce que l’endroit demeurait plus dangereux qu’un coin isolé d’Europe de l’Est comme la Roumanie. Qui plus est, comme les Balkans s’enlisaient dans une énième guerre interminable, quelques-uns de ces anciens immortels s’étaient relogés ici, se gavant de sang chaud. Ainsi, derrière les blêmes façades des richissimes demeures, par-delà les arrière-cours enténébrées et les artères surmontées d’obsolètes balconnets en fer forgé, les buveurs de sang, secondés par leurs familiers, régnaient en maîtres.

Cela dit, depuis environ trois semaines, l’ambiance changeait peu à peu parce que rien ne semblait arrêter la collecte effrénée d’un mystérieux amasseur de scalps poussiéreux. Au summum d’un entraînement quotidien, puis lâché dans la région avec deux alliés, le traqueur Nathaniel Leroy faisait effectivement un excellent travail d’abattage. Des confins de la rivière Mississippi jusqu’aux abords du lac Rocklacke, il délogeait, puis débarrassait la région de toutes les engeances vampiriques possibles et imaginables. Et, phénomène exceptionnel depuis des décennies, les vampires craignaient cet adversaire.

D’heure en heure, une angoisse sourde gagnait les morts-vivants, atteignant des proportions quasiment pharaoniques. Cette indicible frayeur, ce glacial sentiment d’insécurité, cette paranoïa aiguë, étaient devenus tels que plusieurs d’entre eux, les plus puissants, cela va sans dire, avaient décidé de quitter la région le soir même.

« Un mois de vacances à la Nouvelle-Orléans, ça vous requinque un homme, » pensa Leroy en débarquant devant la maison d'un ancien vampire. Visiblement, l’attrait de ce jeu de cache-cache mortel le tenait en haleine, mais nul n’aurait pu dire si son visage, au nez aquilin et à la mâchoire volontaire, exprimait un authentique sentiment de joie ou si le flic expiait la mort de sa sœur via ce processus cathartique bancal. Il avait mis trois jours pour localiser l’endroit, mais maintenant, et lors de cette affreuse nuit pluvieuse, Nathan devait nettoyer cet énième nid purulent.

Planqué derrière une haute haie de bougainvillées dans la propriété délaissée d’en face, Leroy observait tranquillement sa cible. Une heure déjà qu’il était en liaison radio avec deux hommes de la Confrérie de Cérinthe, l’organisme pour lequel il travaillait depuis peu. Une caméra optique, installée juste au-dessus de son oreillette, leur assurait de surcroît une liaison visuelle. Ses deux comparses, des Italiens à peine majeurs, s’étaient garés dans une ruelle adjacente, gérant la logistique à partir de leur van, prêts à intervenir au cas où, même si Nathan doutait sérieusement de leur efficacité.

Certes, ils étaient sympas, un peu comme des copains de chambrée qu’on se plaît à voir la semaine à l’armée mais qu’on ne ramènerait aucunement chez soi le week-end, de peur de se fâcher avec sa dulcinée. Faire de la planque, commenter ses actes et lui dire combien il s’avérait fantastique, voilà ce à quoi se résumaient les activités de ces deux trublions. À nouveau, Leroy observa la villa à l’aide de ses lunettes nocturnes, réfléchissant à la meilleure façon de mener son assaut.

La maison bourgeoise que Nathan épiait, était une grande demeure coloniale de trois étages de haut ; unhâvre vampirique qui avait mystérieusement échappé à la furie de Katrina. Autrefois, on la surnommait la villa des Lamont, une richissime famille d’exploitants de coton, de « grands » patrons qui avaient asservi leurs ouvriers de couleur pendant des années, comme beaucoup d’autres. Hormis un immense jardin qui entourait la maison et une vaste serre en verre à l’arrière des lieux, Nate ne cessait de scruter la façade et la terrasse qui se hissait en haut de quelques marches.

Au premier, trois balcons en fer forgé s’étendaient devant chacune des fenêtres ; chaque ouverture étant rigoureusement fermée pour d’évidentes raisons. Comme se plaisait à dire Leroy, les damnés brunissaientsous les rayons du soleil comme du pop corn dans une casserole à feu vif. Au second, de petites fenêtres rondes, également closes, attestaient de la présence d’un vaste grenier ou d’un quelconque observatoire. Pendant un moment, Nate pensa grimper surle toit avant de se dire qu’il fallait dénicher une meilleure voie d’accès, d’autant qu’il ignorait ce qui se trouvait à l’intérieur de ces pièces. La Confrérie l’avait correctement briefé, mais ils ne possédaient pas de plans récents de l'antre. Qui plus est, ces gentils enfoirés ne lui faisaient pas encore entièrement confiance.

À nouveau, ses lunettes d’observation nocturne revinrent vers ce patio qui donnait sur la principale porte d’entrée. Une porte où se trouvaient deux gardes, deux vampires qui attendaient patiemment le départ de leur Maître. Sous le porche, à l’abri du vent et des trombes pluvieuses qui s’abattaient inlassablement sur la région, ils discutaient innocemment, tels des mafieux qui cherchent à tuer le temps sans pour autant sympathiser. Au rythme où la pluie tombait, les cercueils du cimetière avoisinant allaient bientôt flotter dans les rues comme cela arrivait régulièrement dès que le niveau d’eau montait, pensa le flic.

Engoncé dans une tenue noire protectrice qui dissimulait la chaleur de son corps, le cou recouvert d’une anti-canine, Nathaniel Leroy se mit à réfléchir au moyen d’alpaguer les deux pipelettes. Ses vêtements, entièrement trempés, le faisaient déjà grelotter. Pour l’heure, sa seule consolation se résumait au fait que ces glaciales trombes d’eau camouflaient les variations de température de son organisme, empêchant les sens ultra développés des vampires de le repérer. Sa mâchoire carrée compacta davantage le chewing-gum qu’il martyrisait depuis un moment pour se détendre. « Un mâchouillon, pensa-t-il pour passer le temps. Voilà le terme francisé du chewing-gum, une appellation à priori officialisée, mais que personne n’avait jamais utilisée. Sacrés Frenchies ! »

Pour la première fois depuis son escapade en Louisiane, Leroy voulut demander leur avis aux deux guignols qui le suivaient partout. Toutefois, il se limitait à recevoir les indications de la Confrérie, sans pouvoir leur parler. Le moindre mot de sa part risquerait de le faire repérer car les immortels, surtout deux anciens de ce genre, bénéficiaient de facultés auditives fortement amplifiées. « Plus ils sont vieux, plus leurs écoutilles fonctionnent, » s'amusa Leroy. Allez y comprendre quelque chose. Vision accrue et odorat extrême complétaient le tout. Nate devait donc redoubler de prudence.

Un sourire traversa son visage en repensant à Karine. Quelques mois plus tôt, le policier avait débarqué au Cours Mabillon avec un joli collier d’ail autour du cou, une parure confectionnée par sa petite amie. Ce jour-là, tous les membres de la Confrérie de Cérinthe l’avaient brocardé pendant dix bonnes minutes à propos de la quasi-inutilité de ce processus antique. Certes, ce remède de grand mère contre les vampires fonctionnait à petite dose, notamment en injection car l’ail bénéficiait de facultés anti-coagulantes, mais un tel collier ne servait strictement à rien. Pour quelle raison ? L’odeur pestilentielle qui s’en dégageait prévenait les vampires qu’un rigolo approchait à grands pas. Et généralement, le clown en question se faisait croquer avant même d’avoir pu sortir un pieu de sa besace.

Frissonnant comme jamais, le chasseur se concentra de nouveau sur sa tâche, réajustant ses lunettes d’observation vers les deux gorilles en vestes de cuir longues. Le premier damné, un blond relativement imposant, mesurait environ un mètre quatre-vingt-dix. Avec ses cheveux longs, bouclés et les reflets de sa splendide chemise en satin bleu, il ressemblait à un chanteur de rock. Le second vampire, un brun aux cheveux courts, de type méditerranéen, parlait avec de grands gestes saccadés. Tout en grillant une cigarette, il mimait des claques qu’il aurait mises à un interlocuteur invisible. Actuellement, ce non-mort présentait son dos à Leroy, un avantage non négligeable qui ne durerait que quelques instants. Une aubaine qui ne se reproduirait sans doute pas.

Avant d’agir, Nathan se rappela que chacun des damnés tenait un petit pistolet-mitrailleur, vissé au creux des doigts. « Quelle inélégance de la part de morts-vivants aussi âgés, souffla Leroy. Qui plus est, l’un d’eux continue à fumer, juste pour le geste car la nicotine n’a plus aucun effet sur lui depuis belle lurette. Le monstre réactivait ses fonctions pulmonaires juste pour le plaisir de rajouter une couche de goudron sur deux organes morts. Et dire qu'il y a peu, j'étais aussi accro que lui, » pensa le flic.Fidèle à ses mauvaises habitudes, Nathan opta pour une approche directe, fracassante.

Ce faisant, Nate empoigna son pistolet-arbalète avec fermeté, refermant ses doigts sur le manche. Mentalement, il compta jusqu’à cinq en sprintant dans la direction de ses cibles. Peu d’armes s’avéraient aussi létales que ces carreaux face à des vampires, notamment grâce à leurs pointes ciselées dans de saintes reliques, similaires à cellesqu’employaient feu les célèbres frères Delcruz.

En repérant un mouvement furtif au milieu de la haie d’en face, le blond leva un regard intrigué. Nullement impressionné, Leroy releva son arme avec une précision déconcertante, indubitablement surnaturelle. Surpris par ces bruits de pas saccadés qui ricochaient dans les flaques d’eau, le brun voulut se retourner en sentant un trait d’arbalète lui transpercer violemment le dos. Son corps s’embrasa. Son mégot, désolidarisé de ses dents en flammes, s’éteignit dans une flaque d’eau, aussitôt recouverte par ce tas de cendres noires que furent ses os. Le pistolet du vampire ricocha sur le macadam trempé, effectuant deux rebonds avant de glisser dans un bouquet d’hibiscus trempés.

Enragé, le rockeur aux cheveux d’or releva son PM à l’instant même où un carreau d’arbalète se logea dans sa gorge. Déséquilibré, le mort-vivant appuya sur la détente comme un fou, sans prendre le temps de viser. Une rafale de balles jaillit du canon du pistolet-mitrailleur, déchirant la quiétude des lieux sans atteindre Nate. Quelques gargouillis sanguinolents sortirent de la bouche du blond lorsqu’il vérifia que sa protection tenait toujours le coup. Paranoïaque au possible, ce damné protégeait précieusement son cœur à l’aide d’une plaque d’acier renforcé, attachée à son torse.

Le pied de Nathan frappa le vampire à la main en le désarmant, puis au plexus, sans parvenir à le projeter véritablement en arrière. Légèrement désorienté, le monstre attrapa la tige qui lui transperçait la gorge et la brisa d’un geste furieux. Du sang se déversa à gros bouillons sur son torse en glougloutant de manière abjecte. Alors, il adopta une apparence hideuse, plus féline que jamais, signe d’une rage naissante.

Surpris par la vélocité du monstre, Nathan fit un ou deux pas en arrière avant de braquer son pistolet-arbalète vers lui. Plus rapide, le damné décocha un violent coup de pied dans l'arme de Leroy, la faisant exploser en un millier de débris. Cette fois-ci, chasseur et chassé se retrouvaient à armes égales. Le blond se mit à sourire vicieusement, ses ongles devinrent griffes, ses canines s’allongèrent de concert. Respirant comme un bœuf pour reprendre son souffle, le flic détailla le vampire, estomaqué par sa résistance, sa vitesse et sa force. Sa blessure au cou ne le gênait déjà plus, les morceaux de bois de la Sainte relique expulsés. À n’en point douter, ce buveur de sang devait être aussi puissant, aussi rapide que le Duc Charles Ruthwen en personne, un vampire que Leroy avait combattu au début de sa carrière.

Cette seconde d’inattention fut propice à Boucles d'Orqui se jeta sur Nate avec une frénésie redoublée. Il fut si rapide que Nathan n’eut pas le temps de réagir, trop englué dans ses réflexions. Ébahi par la frénésie du damné, le chasseur roula avec lui dans les flaques d’eau boueuse du patio, protégeant ses organes vitaux des mortels coups de griffes du monstre sanguinaire. L’espace d’un instant, Nathan sentit son anti-canine, pourtant faite d’acier renforcé, se déchirer sous la hargne du non-mort et voler en éclats. Désormais, sa gorge ne possédait plus aucune protection et il saignait de toutes parts. Bref, ses ennuis ne faisaient que commencer.

« Tu as tué l’un des plus puissants d’entre nous, vil mortel, tonna l’Ange déchu. Tu n’auras pas cette chance avec moi. Je suis Lest…»

Le vampire renâcla en comprenant qu’un pieu s’était impeccablement figé dans son dos. Nathan roula sur le côté, se défaisant de la prise du monstre. La mine défaite, le vampire tenta d’attraper ce pieu qui lui vrillait le corps en effectuant de grands moulinets maladroits, bondissant dans l’herbe, mû par l'instinct de survie.

« Ne te fatigue pas. Celui-ci est spécial ! souffla Nathan, du bois traité chimiquement. Une fois entré dans le corps d’un vampire, il se dissout dans l’organisme et le détruit en quelques secondes. Désolé de te l’apprendre, mais tu es déjà mort. »

En cas d'extrême urgence, un mécanisme situé à l’avant-bras gauche de Nathan pouvait éjecter un pieu. Et il venait de l’employer en le plantant au bon endroit, c’est-à-dire dans le cœur de la sangsue. Première fois que Nate usait d’une telle technique. A priori,il n’aurait jamais cru être capable d'y parvenir, tant l’exercice paraissait infaisable.

« Sale traître » ! pesta le rockeur en hurlant d’agonie. Il se tordit de douleur sous l’effet du liquide, un mélange d’anti-coagulants et d’eau bénite qui lui bouffait déjà le cœur, les poumons et les organes de l’intérieur. « Comment peux-tu faire ça à un vampire comme moi ? Moi qui suis un Dieu parmi les autres vampires ? »

Le monstre beuglacomme un fou, expulsant la décoction de son organisme en la vomissant, cicatrisant automatiquement la plaie causée par le pieu, tout en défiant la mort. Sans coup férir, Nathan actionna un autre mécanisme au niveau de son poignet droit. Une minuscule arbalète de métal déploya ses ailes, lançant un carreau d'acier qui se planta dans la poitrine du vampire, juste au-dessus des côtes. Une auréole de sang, rouge vif, colora les plis soyeux, azurés de la chemise en satin du rockeur aux cheveux longs. Le regard empli de haine, le monstre désira changer de forme, se débattant avec l’énergie du désespoir contre cette ultime bassesse du mortel.

Les yeux dans le vague, le vampire toucha la plaque protectrice qui protégeait son torse un court instant, comme pour se rassurer tout en crachant du sang, mais il ne palpa qu’un minuscule trou. Visiblement, Nathaniel Leroy venait d’accomplir l’impensable, lui transperçant le coeur de part en part à l’aide de ce pieu métallique, spécialement étudié pour pourfendre ce type de protection archaïque. Le blond n’eut pas le temps de réciter une prière satanique que son corps se mit à brunir soudainement, se changeant en une sculpture d’os noirs, sitôt créée, sitôt soufflée par le vent.

« C’était moins une sur ce coup-là », pesta Nathaniel en regardant les restes éparpillés du vampire et de son arbalète. Au sol, on n’apercevait plus qu’une plaque de métal, autrefois destinée à lui protéger la poitrine. Le chasseur sortit quelque chose d’une de ses bottes, puis assembla les pièces d’un nouveau pistolet-arbalète.

« Si cette plaque avait été intégrale, je serais sans doute mort depuis longtemps. Et pour répondre à ta question, ajouta-t-il à voix haute en s'adressant au tas de cendre tout en reprenant son souffle, si tu avais été moins bavard et moins pompeux, c’est moi qui serait par terre et non l’inverse.

- T’endors pas sur tes lauriers, Nate ! murmura une voix dans son oreillette, il y en a d’autres. Et ne t’étonne pas si ces buveurs de sang se sont changés en poussière immédiatement. Ils étaient si vieux qu’ils ont pris plusieurs siècles en quelques secondes.

- Je m’en doutais un peu, Michelangelo, le railla le flic. Merci quand même pour ta participation active.

Cette même nuit, quelques heures plus tôt, en France. Au milieu des sinistres restes de l’ancien dôme du lieu-dit « le Manège », d’antiques affiches, collées avant la guerre civile française, se battaient dans les bourrasques. Ces reliques fortement abîmées, jaunies par le soleil et délavées par la pluie, témoignaient de l’époque lointaine où ce lieu culturel appartenait encore aux humains. Collé contre un pan de mur démoli, fortement grisé par la pollution, le visage jovial d’un antique clown riait de toutes ses dents avec deux jolis impacts de balles au milieu du front. Aucun saltimbanque ne déambulait plus ici depuis des années, mais malgré cela, le site survivait toujours. En ces temps troublés, seule la clientèle avait changé. En effet, l'ancien lieu de spectacle était devenu « Le Manège ensorcelé », une boîte de strip-tease plutôt étrange, exclusivement réservée à des clients spéciaux.Enfuie sous les les ruines de l’ancien édifice, cette boîte de nuit flambant neuve demeuraità l’abri des regards indiscrets des Grouillants, comprenez des mortels, puisqu’elle n’accueillait que des créatures surnaturelles ou des démons. Vu l’heure avancée, les monstres s’y amusaient déjà en nombre.

« Est-ce que tu sais qui c’est, Monsieur Esper ? » balbutia le soulard démoniaque pour se rendre intéressant aux yeux de son comparse de boisson. Il se gratta les cornes avant de commencer son récit.

« Vas-y raconte » lança le vampire qui l'accompagnait. Avec ses petits yeux noirs imbibés d’alcool, son visage lacéré de toutes parts et sa langue pendante, Tom le Balafré ne payait guère de mine. Adossé à une table, quasiment camouflé dans une zone d’ombre, son visage errait du chat mort qu’il buvait vers cette barre métallique où se trémoussait cette danseuse à trois seins qu’il croyait avoir vue dans un vieux film de science-fiction.

« La pauvre Bellinda, pensa-t-il. Après un début de carrière foireux à Hollywood, la voilà qui secouait ses fesses dans ce bouge pour gagner une maigre pitance. En même temps, il ne restait plus grand chose des USA. »

Emmitouflé dans de nouveaux haillons, un bonnet à demi propre sur le sommet du crâne, le vieil immortel semblait presque heureux. De toute façon, dès que Tom s’imbibait d’alcool, il devenait forcément heureux. Son camarade reprit son monologue, plus obnubilé par le débit de ses propres paroles que par la poitrine remuante de la danseuse.

« Lorsqu’il est arrivé ici, cinq années plus tôt, Monsieur Esper s’est rendu compte de la puissance tellurique du lieu. Certes, les affrontements durant la guerre civile française avaient détruit de nombreuses bâtisses, dont les immeubles des rues avoisinantes. Et il ne subsistait qu’un morceau du dôme du manège, un pan prêt à s’effondrer, paraît-il. Mais globalement, les étages inférieurs, notamment les caves, tenaient bon. Alors, Monsieur Esper a décidé d’investir cet endroit en demandant gentiment aux squatters qui vivaient là de déguerpir.

- Y avait des squatters ? » lança Tom, qui ne comprenait rien à la conversation, mais faisait mine de suivre, les yeux dans le vague. « Pour sûr qu’il y avait des squatters. Tout un troupeau d’humains qui se cachait là pour éviter les rafles du Général Laval et de ses sbires. Bien évidemment, ces réfugiés qui vivaient de rapine ont refusé de partir. C’est toujours comme ça avec les humains. Ils sont faibles physiquement mais quelles grandes gueules. Bref, devant leur refus, Esper usa de ses dons démoniaques et les sacrifia un à un. Ensuite, il a protégé cet endroit des mains des autres Grouillants en y apposant quelques antiques runes dotées d’un immense pouvoir.

- Mais pourquoi tu me racontes tout ça ? Tout le monde le sait déjà, non ? répliqua le Balafré sans quitter les trois seins qui se trémoussaient dans son champ de vision.

- Ben pour faire la conversation comme deux potes, quoi. Et le démon enchaîna de plus belle. Du coup, pour les survivants et les civils qui se terraient dans le voisinage, le Manège s’est transformé en un lieu maudit. Ce site est devenu si maléfique que même en cas de pilonnage intensif, aucune bombe ne parvient à l’atteindre. Ainsi, même si un pilote d’avion chevronné vise le lieu, son missile explose immanquablement dans les cieux, ne recouvrant le dôme que d’éclats épars et inoffensifs, voire de poussière. Bien évidemment, une escouade de l’armée rebelle a tenté de se pointer ici pour en savoir davantage, mais aucun d’entre eux n’en est jamais revenu, rigola le monstre.

- Excuse-moi de te couper la parole mon pote, mais tu devrais nous resservir un peu de ta gnôle, » essaya Tom pour se débarrasser des parlotes ennuyeuses du gars. Sur ce, son collègue se reversa un verre d’alcool et l’avala d’un trait, oubliant Tom avant de reprendre son histoire.

« Après quelques travaux d’intérieur, dont la réfection de certaines salles, puis l’installation d’une scène centrale pour que les clients se rincent l’œil sur les danseuses à gros seins, Monsieur Esper ouvrit son antre. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à inviter ses amis et des clients potentiels, tous de nature démoniaque, of course. - Houlà, évite de parler anglais, j’ai déjà du mal à suivre, répliqua Thomas Durbin, sans même lever les yeux vers l’autre type, trop obnubilé par les fesses rebondies de Bellinda qui se dandinaient de-ci de-là. D’ailleurs, si je me souviens bien, tout ce que tu me racontes est écrit sur ce vieux parchemin qu’on peut voir contre l’un des murs lumineux, là-bas, » fit le Balafré en levant son doigt. En effet, une calligraphie colorée narrait la légende du nouveau Manège ensorcelé. Du moins, pour qui savait la déchiffrer.

« Tu as bien raison, mon gars ! » lança l’autre poivrot au moment où sa tête frappa la table. La seconde suivante, il dormait comme un bébé, complètement murgé. Tom allait enfin avoir la paix, trop heureux de pouvoir profiter de ce spectacle charmant et sans accompagnement sonore. La mine défaite, ilsouleva la bouteille du poivrot, se rendant compte qu’elle était quasiment vide.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Tom avait aidé Charles Ruthwen à assassiner Laéticia Bastet, l’Impératrice vampirique. Et pendant que l’Impur se rinçait l’œil sur cette incroyable série de tétons qui se trémoussaient au-dessus de lui, des images éparses revenaient parfois dans son esprit, tels de lointains songes brumeux. Tandis qu’il matait les fesses fermes de la danseuse, il les vit rapetisser à mesure qu’elle se rapprochait d’une barre plus éloignée.

Une nuée de lumières colorées, issues de multiples stroboscopes métalliques, brillèrent un instant devant l’étrange et néanmoins sensuelle Bellinda. Ce panorama changeant rappela au Balafré l’écume blême de l’océan. Ainsi, pour la énième fois de la soirée, Tom revit la scène, incapable d’admettre la disparition de son meilleur ami. La tête avachie sur le comptoir, son esprit rêvassa un instant, se souvenant de ce douloureux passage. À demi-saoûl, il remordit dans son chat puant la charogne, faisant gicler du sang sur ses frusques.

Juste après le crash de l’avion de Bastet, surnommé le Bennou, Tom le Balafré et Jébédiah Stane émergèrent des flots, nageant au milieu d’une kyrielle de vagues déchaînées. Si les deux damnés avaient miraculeusement survécu à l’explosion, Thomas devait malgré tout aider son compagnon d’infortune, sévèrement touché. Tant bien que mal, Durbin retenait le corps de son allié afin de l’empêcher de disparaîtredans les eaux noires.

Le fier guerrier gémissait tout en tentant de rester digne. Malgré la douleur, Stane ne bougeait quasiment pas, même si ses membres s’engourdissaient un à un, à cause des eaux sinistrement froides. Qui plus est, le Noir ne cessait d’avaler des tasses d’eau salée, peu ragoûtantes. Terrifié, Tom jeta un regard aux environs houleux à la recherche de son ami de toujours, le Duc Charles Ruthwen, sans l’apercevoir. Pour ne rien simplifier, Jébédiah pesait son poids car Tom ne s’avérait pas aussi carré que Charles. Ses petites épaules rondes, en cul de bouteille, ne lui permettraient pas de tenir bien longtemps. En temps normal, le clochard aurait pu le porter sans aucun mal, un vampire ayant généralement la force d’une vingtaine d’hommes, mais Thomas saignait de toutes parts.Pour parachever le tout, il avait usé de son sang en activant ses pouvoirs surnaturels dans le Bennou.

Les petits yeux noirs et malicieux du Balafré se perdirent de nouveau dans le lointain. À droite comme à gauche, il n’aperçut que des kilomètres et des kilomètres de vagues noires et remuantes qui se confondaient avec les cieux d’encre. Quoique incapable de s’orienter pour déterminer s’ils nageaient près des côtes ou non, Tom fit en sorte de garder le moral. Une pluie battante et glacée, véritable nuée de hallebardes, lui cingla le visage, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit de plus. « Nous sommes en vie, pensa-t-il. C’est déjà un bon début et ce crachin importe peu. Mais bon sang, où est-il ? hurla Tom, Où est passé cet ostrogoth de Duc ?

- Il a coulé, murmura Stane, je l’ai vu couler à pic tout à l’heure. Il semblait très amoché. »

Une vague de quatre mètres de haut recouvrit les deux vampires, les immergeantdix mètres plus bas, dans une eau encore plus glaciale. Sous la rudesse de la déferlante, le corps de Stane échappa des doigts du Balafré. Tom nagea prestement dans les flots, parvenant à l'attraper au poignet avant de le remonter à la surface, non sans effort. Certes, les corps vampiriques résistaient à d’incroyables variations de température, mais lorsque le précieux fluide vital qui les animait se faisait rare, leur sensibilité au froid paraissait rejaillir. Et au vu des quantités de sang qu’ils avaient brûlées dans le précédent combat, la température de l’eau égalait celle d'une crique polaire.

L’horrible gueule, atrocement abîmée de Durbin, émergea des flots pour la centième fois. En empêchant Jébédiah de couler, il goûtait tout autant que lui à ces liquides salés qui lui donnaient envie de gerber. Bon sang, il crevait tellement de soif qu’il aurait bu n’importe quel rafraîchissement sanguin, même non alcoolisé. Hésitant sur la conduite à adopter, Tom essaya de discerner une quelconque bande de terre ou même le corps de Charles. En vain. Pour la première fois depuis longtemps, le vampire Impur affrontait un dilemme cornélien. Soit il sauvait Jébédiah Stane, un type sympa qu’il ne connaissait pas plus que ça, soit il recherchait son vieux comparse de toujours. Bien évidemment, cette pluie glacée et ces dantesques vagues ne lui facilitaient pas les choses.

« Vacherie ! éructa Tom. J’ai perdu mon bonnet en laine troué dans la flotte. Du coup, comme tout chauve qui se respecte, j’ai froid auhaut du crâne. Et ce salopard de crachin est encore plus gelé qu’une vierge d’Alaska.

- Tu penses que Charles s’est noyé ? murmura Stane, moribond.

- Charles est un bon nageur, crois-moi. S’il veut s’en sortir, il pourra le faire, maugréa le Balafré. C’est encore une histoire de gonzesse, je parie. C’est toujours des histoires de gonzesses avec lui.

- Que veux-tu dire ? marmonna le Noir aux muscles puissants, ne comprenant rien au propos de l’autre immortel, le visage collé avec dégoût contre le torse puant du clochard.

- Je pense qu’il a coulé délibérément. Le Duc voulait mourir. J’ai essayé de capter son esprit durant un court instant, mais il a rompu la liaison télépathique.

- Qu’allons-nous faire, Tom ? Je me vide de mon sang comme un porc. Je ne vais pas tenir longtemps si je ne bois pas quelque chose. Je dois me régénérer au plus vite. Et à cause de ce satané froid et de ce sel de merde, mon corps ne guérit pas !

- Je sais. Bon, on va essayer de sauver nos culs, répliqua Tom en évitant à Stane de couler à nouveau.Nous verrons ensuite. Tu arriveras à nager quelques minutes tout seul si je te laisse barboter un peu ? Disons, trois minutes ?

- Ça devrait aller, mais j’ai vraiment besoin de sang. Je me sens faible. Très faible.

- Les hommes de la Féline ne t’ont pas loupé, on dirait. Surtout ce salaud de Dvorak.

- Reste là, mon grand, je vais nous chercher à boire. »

Alors, Tom plongea dans les remous, disparaissant dans les eaux opaques et glacées. Sous la surface huileuse, amalgame de tant de pollution, le damné se mit à nager commeune raie manta. Dans les méandres de l’océan, il pratiqua la brasse, allongeant les mouvements pendant plusieurs minutes, slalomant ici ou là, jusqu’à ce qu’il aperçoive ce qu’il désirait. À cinquante mètres en dessous de lui, deux grands requins blancs, leur odorat extrême alertés par le goût du sang des deux immortels, surgissaient des abysses. Les squales, larges prédateurs à l’œil mort, glissèrent doucement dans leur direction, avalant rapidement les mètres, la gueule grande ouverte, prête à les dévorer. L’un d’eux fila vers Tom, s’apprêtant à le dépecer lorsqu’il vit le Balafré jaillir vers lui, les canines en avant. Bizarrement, le requin sembla surpris de voir que ce gaillard, vêtu d’oripeaux troués, nageait très vite. Ensuite, il devina les ridicules dents jaunies du damné se plantant dans sa peau épaisse, puis la déchirant furieusement. Le monstre des profondeurs effectua plusieurs mouvements furtifs pour choper le bras ou la jambe du vampire. Sans succès.

Le sang du requin, qui mesurait cinq bon mètres de long, jaillit dans la bouche asséchée du Balafré telle une fontaine de jouvence, le revigorant comme jamais. Le terrible squale, la mâchoire claquant dans les flots, se débattit tant bien que mal, bougeant ses nageoires et sa queue dans de vains mouvements frénétiques pour briser les os de son agresseur. À n’en pas douter, Thomas Durbin s’avérait plus agile, plus impitoyable et plus rusé que lui. Agonisant, le prédateur des mers se retourna sur le dos, s’avachissant dans des tourbillons d’eau rougeâtres et ensanglantées, mordu par plus fort que lui, une immense plaie béante de vingt bons centimètres de profondeur sur le côté.

Bien que repu, Tom leva les yeux un instant vers la surface obscure, cherchant le second requin blême. Dans leur lutte acharnée, les deux prédateurs avaient immanquablement dérivé vers le fond de l’océan. Du coup, le vampire ne distinguait plus le corps de Jébédiah qui flottait pourtant quelque part au-dessus de lui. Il pouvait avoir dérivé d’une centaine de mètres, peut-être plus. Sans omettre que l’obscurité de ce ciel d'ébène n’arrangeait rien. Même doté de formidables sens accrus, Tom n’y voyait goutte.

Alors, le liquide carmin du squale afflua dans les terminaisons nerveuses du vampire, cicatrisant mystiquement ses moindres entailles. Immédiatement, ses sens se décuplèrent. Il put sonder les abîmes comme jamais à la recherche de son allié d’infortune. En le repérant, Thomas tenta de réprimer un frisson d’angoisse car l’autre prédateur de sept mètres se dirigeait vers Stane à toute allure.Toutefois, le Black aux tatouages tribaux et aux muscles d’acier ignorait tout du danger, pataugeant tant bien que mal à cause de ses multiples blessures, se vidant innocemment de son hémoglobine en indiquant la route à suivre au terrible squale.

Le requin redoubla de vitesse en fonçant vers sa proie, salivant à l’idée du festin à venir. Sa gueule s’ouvrit béatement, terrible armada de dents aiguisées, prête à enlever les deux jambes de sa victime. D’un mouvement surnaturel, Tom se propulsa avec une vitesse hors norme, sublimépar tous ces litres de sang chaud qu’il venait d’ingurgiter. Quoi que nageant extrêmement vite, l’ancien soldat arriverait trop tard.

Il se lança malgré tout, se débattant comme un beau diable en poussant sur les muscles de ses bras et de ses jambes dans un ultime effort. L’espace d’un instant, il se remémora les champs de bataille de Verdun. Il se revit, tirant sur ses multiples adversaires pour les empêcher de prendre sa vie, se souvenant que la caractéristique première du mortel qui sommeillait en lui, était de survivre.

« Attention, » hurla l'Impur par télépathie, dans l’espoir de prévenir Stane. Son appel atteignit l’autre vampire une demi-seconde trop tard. Les mâchoires du requin firent mouche en se refermant sinistrement sur les deux jambes du pauvre Jébédiah. Le Noir imposant sentit qu’on le tirait vers l’arrière avant de comprendre ce qui se passait exactement. Ensuite, sa peau fut déchiquetée par les incroyables dents triangulaires du grand requin blanc de sept mètres de long dans une nappe d’hémoglobine tiède.

Premier chapitre du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009


Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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mardi, décembre 22 2009

Elégie pour un vampire, second chapitre online

CHAPITRE DEUX : Ô TEMPS, SUSPEND TON VOL

Adieu ! je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ;
En te perdant, je sens que je t'aimais.
ALFRED DE MUSSET, Poésies.

La massive porte en bois, vermoulue par d'insurmontables siècles, grinça dans un fracas d'enfer avant de frapper le mur intérieur des souterrains du château fort de Scylla. Elle se fracassa sous l'effet de l'impact, puis tomba lourdement sur le sol raboteux, expulsant un gigantesque nuage, suffocant d'épaisses poussières brunâtres. Les charnières, entièrement rouillées, n'avaient pas résisté à la force de cet ultime assaut.
Le vampire enjamba le tas de planches disjointes avec empressement, rejoignant les ténèbres malsaines et humides d'un poussiéreux  tunnel sépulcral, les traits déformés par le remords. Il avança ainsi pendant quelques minutes au milieu de ces ombres fuyantes et si coutumières qu'il côtoyait depuis des décennies. Il emprunta ce chemin sans cesse usité, errant dans ces dédales d'étroits couloirs, d'escaliers tournants éboulés et de pièces concaves, gigantesque labyrinthe minotaurien, fleuron d'une époque obscure où il avait vu le jour.
Bientôt, il arriva auprès de son havre silencieux, cette hypogée à la fois glaciale et nébuleuse qui lui servait d'antre. Cependant, il n'eut pas l'occasion d'ouvrir le passage secret, dont l'entrée s'avérait habilement dissimulée car celui-ci coulissait à l'instant même. Sa regrettée Eugènie Constantine venait d'actionner le mécanisme d'ouverture en percevant son arrivée bruyante.
Aucun visiteur impromptu n'était venu rendre visite au Duc depuis nombre d'années. Et nul homme, ou nulle femme, un tant soit peu raisonnable, ayant eu vent des légendes anciennes, ne se serait aventuré dans les galeries spectrales de ce refuge maudit. Un mausolée de pierres que les grouillants avaient cru pouvoir murer jadis pour empêcher le monstre d'en ressortir à jamais.
De plus, le Duc Ruthwen avait veillé parcimonieusement à ce que tous les anciens récits, antiques articles de journaux, vieux livres historiques, ridicules pamphlets attestant de son existence, aient été détruits. Seul lui, possédait encore un ou deux compte-rendus de cette immémoriale période barbare, ainsi que les plans originaux du tracé de ces parois caverneuses. Le tout trônait dans une cache aménagée à plusieurs encablures de son antre. Mais même s'il avait effacé les preuves de son existence, il subsistait encore des mythes Scylliens qu'il se plaisait à entendre. Après les errances de sa vie mortelle, il lui paraissait parfois insupportable de n'être plus qu'un souvenir dans l'esprit de ses gens, une fichue date de naissance et de mort qu'étudiaient d'érudits historiens. 

Dès que la fine paroi de pierres eut fini de glisser le long du sol, il entra dans la place rageusement. Une délicate odeur de cire chaude emplissait la pièce, se mêlant aux fumées noirâtres des chandelles déformées, avachies, mutilées par l'insoutenable fonte. Son salon se composait d'une vaste salle dans laquelle se trouvait notamment deux larges canapés assortis à des fauteuils aux dossiers de velours pourpre, quelques somptueux bibelots ainsi qu'une grande table rectangulaire entièrement sculptée. Le tout demeurait entouré de splendides tentures noires, de prestigieux tableaux. Des chandeliers rutilants siégeaient également de-ci de-là, délicatement posés sur le mobilier.
Le Duc jeta son long manteau noir sur un fauteuil pour se débarrasser de la souillure morale qui l'habitait corps et âme. En l'ôtant, un des boutons du vêtement céda. Le petit objet rond se mit à tournoyer sur les dalles lustrées où se reflétaient les éternels objets de la salle grâce aux flammes vacillantes des chandelles. Cette ambiance feutrée, presque intemporelle, offrait à cette nef un air hautement religieux, empreint d'une majestuosité royale.
Au sein de ce joyeux capharnaüm, on notait plusieurs tableaux célèbres, notamment la belle Ferronnière de Léonard de Vinci qui lui lançait des oeillades complices, tout aussi évocatrices qu'étonnantes de simplicité, ainsi que les courbes rondes et sensuelles de la Vénus de Milo. Les paisibles couleurs de ces chefs-d'oeuvre avaient notamment été préservées de la patine des ans par un procédé ésotérique qui rehaussait leur immortelle beauté. A leurs côtés, on notait même une ou deux oeuvres issues de la période dite préraphaélite, preuve incontestable des attaches classiques du Duc.
De l'argenterie d'une finesse extrême, issue de la royauté française, trônait sur une large armoire dotée de minces vitraux colorés tandis que des tapis orientaux aux savantes arabesques et aux dorures d'or fin recouvraient les dalles. De petites statues de bronze étincelantes ; de petits angelots, appartenant aux siècles les plus artistiques que le monde eût portés, se trouvaient également là. Ces objets, le vampire passa des années, voire des décades entières, à les rechercher, les collectionner puis les amasser, jouant les monte-en-l'air aux quatre coins de ce globe.
Se déjouant des systèmes de protection archaïques des humains, il s'empara des plus belles pièces, détroussant musées et riches collectionneurs. Il faut dire que le Duc bénéficiait de l'étonnante faculté de demeurer indécelable par les appareils de vidéo surveillance, une des conséquences de son immuable malédiction sanguine. Ruthwen se grisait donc, à juste titre, de posséder toutes ces choses qu'il pourrait contempler seul à jamais.
Derrière lui, Eugènie utilisa le mécanisme de fermeture du passage secret. C'était une des seules choses qu'elle faisait encore consciemment, tout comme caresser Onyx, son chien des Enfers. A cette heure, le canin devait rôder aux abords du château en quête de proies.
Le Duc fit plusieurs pas dans son modeste havre aménagé avec le goût d'un méticuleux collectionneur, un îlot de luxe et d'harmonie qui bénéficiait conjointement d'un confort certain, dont du matériel audiovisuel afin de se tenir informé des évolutions mondiales. Deux groupes électrogènes ainsi qu'un chauffe-eau permettait même d'alimenter les lieux en toute discrétion sans risquer d'attirer l'attention des habitants de la surface. Mais si le vampire possédait l'électricité, il préférait malgré tout le charme désuet d'un éclairage à la cire.
Se sentant observé, Ruthwen fit volte-face vers sa servante aux cheveux blancs, à la silhouette frêle, au faciès dénué d'éclat. Véritable morte en vie, elle portait toujours la même tenue depuis des années. La créature livide, tête basse et dos voûté, aperçut les gouttes de sang qui maculaient la chemise de son maître. Elle s'empressa de quitter le salon malgré son peu de réflexes.
" Qu'est ce que ton esprit dérangé s'imagine-t-il encore ? " hurla-t-il en la fixant de ses yeux de braise.
La femme s'arrêta net, tremblant sous la répercussion sonore de chacune des syllabes prononcées par son geôlier. Toutefois, elle ne lui répondit point.
" Loin de moi l'intention de vouloir la mort de cette frêle créature. Il marqua un temps d'arrêt. Je me dois aussi de te nourrir pour que tu perdures. Et pour cela, il me faut plus de sang, bien plus de sang ! "
Depuis sa métamorphose en immortelle assoiffée de sang, Eugènie avait toujours refusé de se substanter elle-même. Aussi, le vampire l'alimentait avec ses propres réserves sanguines, ce qui n'était pas sans lui poser de problèmes quant à sa propre invincibilité. La servante ne cilla pas, pétrifiée par la peur qu'il lui infligeait. Malgré les années, elle conservait encore des signes apparents d'une ancienne beauté.
" A quelle nouvelle expérience vas-tu prêter tes dons pour te venger de moi ? " lança-t-il furieusement, en constatant son irrévérencieuse mollesse.
En voyant Eugènie céder à l'apathie, le vampire fonça dans sa direction afin de la gifler mais retint son geste. Le visage de Ruthwen s'adoucit brusquement en comprenant qu'il ne faisait que la terrifier, et que cela ne changerait rien à son état végétatif. De toute façon, elle ne lui répondrait pas ; ni ce soir, ni dans un millier d'années, car elle ne le pouvait plus depuis cette nuit fatidique où elle devint l'une des leurs. Et il ne le savait que trop bien, car il avait lui-même précipité sa chute dans la folie.
Il voulut prendre sa compagne dans ses bras afin de lui parler, de la rassurer. Malgré cette envie, il s'en sentait incapable. Trop d'années déjà s'étaient écoulées depuis qu'il avait tenté de sauver la raison de sa promise du gouffre rassurant de l'aliénation mentale. Désormais, il se devait de vivre avec la conséquence de ses actes face à lui-même jusqu'à la fin des temps. Et rien ne pourrait l'en détacher puisqu'il ne se sentait pas la force de mettre fin aux jours de ce simulacre de femme. L'immortalité démontrait souvent de cruels revers. Et rares étaient ceux qui dénichaient en eux la force de résister au flux inlassable du temps.
Ruthwen regarda Eugènie pendant un bref instant :
" Je suis le jeu d'une force qui me dépasse, une sorte de cancer qui me ronge et me détruit jour après jour. Cette nuit encore, l'Autre m'a forcé à ôter la vie à une libertine. Parfois, il m'arrive presque d'oublier à quelle époque nous sommes. Et toi, tu me tortures sans cesse, ne serait-ce que par ta présence. "
Il haussa les épaules mais ne put soutenir la vision de sa partenaire, maigre enveloppe de chair humaine aux os efflanqués.
" N'ai-je donc pas encore payé suffisamment mes crimes envers toi ?" fit-il sur un ton qu'il voulut sincère.
La frayeur qui paralysait la servante docile disparut subitement de son âme dérangée. Elle ramassa le bouton arraché, pris le manteau et quitta le salon innocemment. Comme si rien de cette séculaire tragédie ne s'était déroulé, et qu'elle ne faisait que son travail tel un vulgaire automate.
Hormis le passage secret, deux autres issues se distinguaient dans le salon. La première, sur le mur ouest de la pièce figurait une gigantesque porte à double battant tandis que la seconde, à l'opposé, paraissait de taille classique. Le Duc poussa celle-ci et alla s'installer dans une vaste bibliothèque au style ouvertement victorien. Ses doigts coururent le long d'un gigantesque orgue irisé de reflets pourpres et de subtiles tâches ocres, où il se plaisait à jouer des morceaux de temps à autre, principalement du Bach, la quintessence même du lyrisme. Ce soir, il ne se sentait pas la force de composer, aussi il s'asseya dans un fauteuil confortable pour rêvasser un peu. Au fond de la bibliothèque, une petite porte menait vers sa salle de jeu mais il n'avait pas non plus l'âme à s'entraîner au billard, fut-ce un excellent loisir.
Ses yeux, à la fois sombres et limpides, se fixèrent sur les vitrines brillantes qui abritaient de multiples classiques. Là, des centaines de livres aux couvertures décolorées et aux pages jaunies par le temps s'entassaient, témoignage vivant d'un passé révolu. Des romans, des pièces de théâtre, des précis linguistiques, des oeuvres philosophiques et ésotériques, et toutes sortes de reliures, souvent savamment illustrées, se tenaient là. A une époque, il avait cru pouvoir en apprendre davantage sur son funeste anathème par ce biais. Mais sans véritablement y parvenir. Il avait même parcouru toute la littérature vampirique, souvent avec une attitude amusée, voire distante.
Il se demanda un instant comment il avait échoué ici, et s'il n'était pas à ranger avec ces vieux ouvrages, incroyablement baroques. Quelques souvenirs frelatés, affluèrent à son esprit, ténébreuse vague ondulante à l'écume amère. Le Duc Ruthwen se revit alors tel qu'il était à la fin du dix neuvième siècle, vers 1898, fidèle à lui-même. C'était la nuit du jeudi 4 août 1898, très précisément.

Ils cheminaient tous deux en haut des immenses murailles du majestueux château fort de Sedan, à l'époque où il se dénommait encore ainsi. Ruthwen arborait de rutilants souliers importés de Londres, un élégant costume noir ainsi qu'une ample chemise blanche en percale. L'allure de son visage s'avérait différente, sans doute plus douce, affichant cet air serein qui sied aux aristocrates de bonne famille. Les cheveux gominés en arrière, il portait de petites lunettes rondes cerclées d'or pour faire illusion, illustrant ainsi le portrait du parfait gentleman.
La chaînette argentée d'une brillante et coûteuse montre à gousset dépassait de la poche de son ensemble noir. Distingué, cultivé, riche, le Duc représentait le gendre idéal, le mari parfait, le fils prodigue que tout homme rêverait d'être. Doté de son influence ténébreuse, il serait aussi l'amant ultime. Il avançait avec classe, tenant une lampe à huile au bout du bras afin d'éclairer les petits sentiers verdoyants qui environnaient le chemin de ronde du château. Ils s'étaient promenés le long du verdoyant Bastion des Dames, puis étaient passés sous une arche de pierre, descendant quelques marches en direction du Bastion du Roy.
Eugènie Constantine, riche bourgeoise d'une famille d'origine Grecque, resplendissait d'une infinie beauté sous l'éclat de la lune pleine, divine réverbération du soleil. Unique enfant des époux Constantine, cette véritable beauté scandinave avait pour coutume de surprendre ceux qui ignoraient ses origines puisqu'elle fut adoptée dès son plus jeune âge. De culture Européenne, elle passa une bonne partie de sa vie entre Londres et Paris où elle fit ses études. Dernièrement, ses parents avaient installé une manufacture dans les Ardennes afin de faire fortune dans une industrie textile alors en pleine expansion. Elle les rejoignait donc ici de temps en temps, ce qui lui permettait d'oublier le tumulte des grandes métropoles.    
Le Duc la contempla à nouveau. Jamais sa compagne n'avait été aussi splendide depuis leur rencontre dans ces mêmes lieux. Cette nuit si calme, au ciel marbré d'étoiles à l'éclat pur, elle soutenait une fine robe de soirée en taffetas blanc ainsi que de longs gants et un chapeau cloche néopolitain de même couleur. De jolies échancrures dénudaient ses épaules graciles, et mettait habilement sa physionomie ensorceleuse en valeur.
L'ensemble, dont le haut était fendu en v, s'ouvrait délicatement sur sa poitrine aux formes rondes, fermes et attrayantes. Noué à la taille, le bas de sa jupe restait déboutonné sur le côté droit jusqu'à mi-cuisse. A l'époque, s'exhiber dans une telle tenue s'avérait plus qu'incorrect. Cependant, Eugènie faisait partie de cette jeunesse dorée, insouciante et rebelle qui lisait les oeuvres de Byron, Shelley, ou Verne. Aussi, elle se permettait de vivre comme les héroïnes de ces romans en ne faisant aucune concession sur sa féminité. Et puis, son tailleur attitré possédait tout le loisir de lui confectionner une élégante garde-robe. 
Ruthwen l'avait rencontrée une nuit alors qu'elle se reposait, étendue dans l'herbe entre les fortifications. Les yeux perdus dans la noire immensité de l'infini, elle recherchait un peu de calme, s'interrogeant sur le sens de sa vie. Un passe-temps qui occupait également le Duc jadis, lorsqu'il s'offrait le luxe d'oublier les affaires politiques. Seule la mort mettait donc un terme aux futilités de la vie. Plutôt que de l'attaquer, telle une vulgaire proie, il décida de l'aborder.
Son courage lui apparaissait déjà immense de s'aventurer ici alors que les journaux s'étendaient encore sur des histoires de prétendus vampires. Des histoires popularisées par des récits en provenance d'Illyrie, de Pologne, de Roumanie, de Hongrie, d'Allemagne ou de Turquie, sans oublier la récente publication du roman d'un certain Stocker, un Irlandais. Un ouvrage qui venait corroborer le tout et dont la première édition portait d'ailleurs une couverture jaune, en raison de son caractère licencieux.
C'était dans ce climat qu'ils firent ainsi connaissance. Néanmoins, au fil de leurs entrevues nocturnes, Ruthwen tomba follement amoureux de cette mortelle éprise d'absolu, insatisfaite par ce monde en constante ébullition. Des évolutions, inventions et révolutions, qui allaient changer à jamais la face de ce monde moderne. La révolution industrielle et son cortège de maux n'étaient pas si loin. Une première guerre mondiale, une crise monétaire qui déferlerait des Etats Unis vers l'Europe, puis une seconde guerre, les pensées humanistes ne tarderaient pas à s'effriter devant tant de drames.
De même, Eugènie ne se révéla pas être une jeune femme perdue à la recherche du mythe romantique de ce buveur de sang qu'on nomme vampire. Non, elle représentait bien plus que cela. Elle était son reflet, elle affichait l'attitude de celle qu'il n'avait jamais trouvée, l'âme soeur dont chacun doute. Leurs entrevues durèrent ainsi pendant deux années, à peine l'équivalent d'une journée pour le prédateur.
Bientôt, le vampire s'arrêta. Il se retourna vers sa protégée pour la contempler et lui révéler la source de son insatisfaction. Il ne pourrait plus lui dissimuler ses sentiments très longtemps, et cette douce nuit d'été se prêtait à ses espérances. La jeune femme s'avérait quasiment de sa taille. Il se rapprocha d'elle à tel point qu'il perçut la caresse de son souffle sur ses lèvres.
Il observa ce visage aux traits doux, marmoréens, extrêmement délicats. Ces cheveux d'une blondeur absolue aux boucles interminables, ces yeux d'un bleu clair exceptionnel, cette bouche aux lèvres larges, lui évoquait le portrait d'une quelconque Circée. Sa Circée.
Il posa la lampe à huile sur l'herbe drue, fraîche et odorante. De petits motifs, générés par la lumière, virevoltèrent sur les cuisses dénudées d'Eugènie. Telle une nuée de papillons flavescents à la fois frondeurs et curieux, ils glissèrent sous sa robe, aidés en cela par une légère brise nocturne. Ruthwen voulut lui prendre les mains, mais fit glisser son index instinctivement le long de sa joue. Il se remémora les paroles qu'il avait murmurées :
" Arrivé à la source de toute vie et de toute mort, j'ai pris le calice des possibilités et l'ai vidé d'un trait, car l'unique voie est celle que l'on se fixe, et non celle qu'on nous dicte. Il marqua une courte pause pour évacuer son appréhension. Désormais, vous devez choisir votre chemin, même si notre amour naissant risque d'être sans lendemain. "
L'amour ne rendait pas uniquement aveugle, sourd et idiot, mais surtout imprudent. Eugènie fit un pas en arrière, surprise par le ton que prenait la conversation :
" De quoi parlez-vous ? rugit-elle, tigresse blessée dans son orgueil. Qu'est ce que vous vous êtes imaginé ? enchaîna-t-elle, furieuse. Vous n'ignorez pas que la seule personne que j'aime est Michel Destenay !
- Mais, balbutia Ruthwen, vous m'avez avoué qu'il vous délaissait pour une autre et que vous vous apprêtiez à rompre. M'auriez-vous menti ? l'interrogea-t-il. Il rechercha une quelconque explication sur les traits impassibles, fixes, de son amie.
- Mais non, je ne vous ai pas menti, répliqua-t-elle intransigeante. Je recherchais un amant mais pas vous. Je vous considère comme un ami, un grand frère, mais rien d'autre ! mugit-elle pour couper court au dialogue.
- Mais toutes ces confidences faites sur votre vie, vos aspirations et vos peurs ? lança Ruthwen, accablé par le flot de paroles âpres que lui déversait celle qu'il désirait tant.
- Ruthwen. Vous êtes mon ami. Peut-être même mon meilleur ami. Mais entre nous, il n'y a que de l'amitié, vous comprenez ? Je ne sais même pas qui vous êtes. Je n'ai même jamais vu votre visage en pleine lumière, et toutes vos excuses n'y changeront rien ! " cria Eugènie, afin de clore la conversation. 

Ruthwen voulut l'assassiner avec sauvagerie. Comment lui, un être avec tant d'années d'expérience, une créature avec tant de pouvoir qu'il aurait pu la tuer, ou la soumettre à tous ses caprices les plus vils, était-il tombé dans le piège de cette veuve noire ?
La réponse était pourtant simple. Toute sa vie, il l'avait supporté seul, porté à bout de bras tel le globe d'Atlas. Et l'idée d'avoir enfin quelqu'un à qui se confier lui avait fait commettre une impardonnable bévue. Elle s'était servie de lui, au moment où il s'avérait le plus vulnérable, à l'instant même où sa trop grande désinvolture venait de prendre le pas sur sa raison. Jusqu'alors, sa vie n'avait été qu'un océan de larmes, une suite ininterrompue de tragédies, de déceptions. Et cette brève lueur d'espoir que figurait Eugènie ne brûla qu'une brève seconde. Ce feu follet, fugace lumière fantomatique qu'on apercevait parfois dans les vieux cimetières centenaires, fut inévitablement suivie du néant.  
Le ton du monstre se fit menaçant :
"Détesteriez-vous la nuit éternelle à ce point ? s'enquit-il, pour trouver une excuse au crime qu'il allait commettre.
- Que vous soyez un marginal ou un sage, je le conçois. Mais cela ne change en rien ce que j'éprouve pour vous ! rétorqua Eugènie en le fixant gravement de sorte qu'il comprenne que les jeux étaient finis, qu'il avait perdu à jamais, sans aucun espoir de revanche. Vous êtes intelligent, intéressant et nous avons des affinités, des passions communes, mais rien d'autre. Elle ajouta en soufflant, jamais je n'aurais pensé que vous tomberiez amoureux de moi. "
Le Duc leva ses yeux sombres, revanchards, vers la jeune femme. Un sourire vicieux, diabolique, inhumain, lui déforma peu à peu les traits du visage. Eugènie eut un mouvement de recul instinctif. Elle fit quelques pas en arrière, pensant que son cher ami venait de disparaître.
" Peur ? ricana Ruthwen, sûr de son effet. Vous vous arrogez le droit de me torturer, car vous subodorez que je suis dépendant de vous en vertu de mes sentiments ? C'est bien cela, non ? Vous traitez les plus nobles sentiments qui soient par le mépris le plus injustifié et vous me demandez de ne pas réagir ? 
La jolie blonde recula encore de quelques pas.
- Charles ! lança-t-elle, vous... vous n'êtes pas dans votre état normal.
- Normal ? Est-ce le comportement normal d'une amie que de faire souffrir celui qui l'aime par dessus tout ? " riposta le vampire.
Il éclata d'un rire sardonique à mesure que son visage blanchissait, se creusait, se déformait atrocement. Il sentait déjà la poussée de ses canines à travers les chairs de ses gencives. Le Duc voulut lui ôter la vie mais préféra en rester là.
Aussi, il se mit à bondir à une vitesse vertigineuse le long des murailles ébréchées du château, fonçant vers le Bastion du Roy, afin de risquer une chute rédemptrice. Que lui importait de mourir ce soir ? Dans tous les cas, il se relèverait encore, encore, et encore, jusqu'à la fin des temps puisqu'il était immortel; un être cruellement solitaire, judicieusement torturé, mais immortel.
Pourtant, alors qu'il gravissait vélocement les pierres glissantes avec l'agilité d'un chat, son voeu le plus cher demeurait pourtant de parvenir à se suicider, de pouvoir se noyer dans les lyriques flots de l'oubli, de quitter cette enveloppe par trop charnelle pour épouser le néant. Derrière lui, Eugènie, honteuse des paroles qu'elle avait proférées, tentait de le suivre en le nommant sans cesse, le sommant d'arrêter. Elle fit même l'erreur de vouloir le suivre en grimpant sur la muraille surlaquelle il courait. C'est à ce moment qu'il entendit le son clair de sa voix pour la dernière fois. Elle venait en effet de trébucher dans le vide, ne faisant qu'un ou deux pas avant de s'écraser une quinzaine de mètres plus bas.
L'instant d'après, le silence régna de nouveau.
La vie d'Eugènie venait de s'éteindre telle la flamme d'une chandelle soufflée par une légère brise. Son corps si désirable s'était fracassé au sol, les pierres chancelantes qui avaient causé sa chute ensevelissaient désormais son cadavre ensanglanté à moitié nu. Sa robe de taffetas blanc s'était déchirée en de multiples endroits et sa tête reposait sur une dalle froide du parvis, les yeux fixes, vitreux et grands ouverts. Ses cheveux blonds et soyeux aux boucles fines nageaient désormais dans un mélange épais de sang et de poussière centenaire.
Charles Ruthwen ferma les paupières. La simple idée de se remémorer la suite le fit quasiment frissonner. Aujourd'hui, Eugènie n'était plus qu'une horrible imitation, un atroce reflet déformé d'elle-même. Ses cheveux si beaux arboraient une teinte grisâtre et sa peau, une fade pâleur. Son corps avait atteint une maigreur insoutenable. Même ses rondeurs féminines, et qu'il aimait tant, avaient complètement disparu. Quant à ses yeux, gemmes de cristal à l'éclat terne, ils ne resplendissaient plus depuis ce sinistre événement.
Au grand dam de Ruthwen, Eugènie ne devînt jamais une vampire à part entière. Quoi que possédant les traits distinctifs de son espèce, soit un teint blafard et des canines légèrement développées, elle ne disposait que de quelques facultés surnaturelles, dont une force accrue. Elle n'était en sorte qu'une vulgaire goule, créature immortelle tant qu'elle buvait régulièrement le sang de son maître. A demi-humaine, elle alla même jusqu'à développer des penchants anthropophages, la pire abomination qui soit pour Ruthwen.   
Elle ne pouvait enfanter d'autres vampires, mais bénéficiait de la possibilité de se promener à la lumière du jour sans périr. Cependant, elle resta confinée pendant tellement d'années en ces lieux que son quotidien se résumait désormais à cette prison de pierres grisâtres, à ces putrides cachots infâmes où croupissaient les oubliés, les bagnards et les parias d'autrefois. Eugènie faisait figure de transition entre la femme et la vampire, plus tout à fait humaine, mais déjà rongée par la malédiction du sang et de ses ignobles névroses.
Jamais, elle n'aurait imaginé pouvoir marcher en toute liberté sous un soleil de plomb, d'ailleurs ses fragiles yeux ne l'auraient sûrement pas supporté. Sa raison ne se remettant jamais de la transformation opérée, elle passa du stade de promise à celle d'esclave, une tâche qu'elle s'assignait à elle-même sans broncher, ni s'exprimer. A croire qu'il restait une lueur de conscience dans les tortueux méandres de son cerveau déconnecté, une sorte de dysfonctionnement pervers qui la forçait à s'humilier pour que Charles se culpabilise de sa perte.
Le Duc se leva de son fauteuil, se dirigea vers une des étagères de la grande bibliothèque et actionna un passage dérobé. Celui-ci s'ouvrit sur un escalier de pierre ascendant très étroit, étonnamment propre, qui le mena vers le seul et unique étage de son mausolée. S'il ne pouvait effacer ses erreurs passées, il parvenait parfois à les oublier. Parfois. Mais pas ce soir. 

Second chapitre du roman Elégie pour un vampire de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright 2001 Sullivan Lord. 


 


Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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