
Voici une longue interview accordée à Valérie France du magazine Khimaira. Cette interview fit l'objet de leur dossier spécial vampires.
Khimaira : Sullivan Lord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et leur expliquer votre parcours ?
Sullivan Lord : Je suis Sullivan Lord, j'ai 26 ans et suis originaire des Ardennes, une région plutôt sinistrée qui se situe au nord est de la France. J'ai rédigé Elégie pour un vampire lorsque je m'ennuyais sur les bancs d'une Fac de droit du côté de Reims. Ce roman a même reçu un prix littéraire décerné par Paul Guth en 1996. Cependant, les éditeurs de l'époque étaient frileux face au genre et mon manuscrit a calé une de mes étagères pendant quelques années car ils n'en voulaient pas. Dans l'entre-temps, j'ai travaillé sur Paris et conçu un Jeu de Rôle de SF pour Ak Vidéo (Cobra, Blackjack, les Citées d'Or), ce qui m'a permis d'apprendre les rouages du métier. Elégie pour un vampire était un roman iconoclaste et comme je refusais de me plier aux exigences d'un quelconque éditeur, j'ai décidé de le publier moi-même. Je ne l'ai appris que plus tard, mais Rimbaud (qui est originaire du même département que moi) en avait fait autant jadis. En un sens, je suis une exception dans le paysage littéraire français car je suis l'un des rares auteurs à écrire du fantastique (les autres romanciers se tournent en général vers l'héroïc fantasy ou la SF) mais en plus, je suis un auteur indépendant. D'où un style et une liberté de création totale...
K : Pouvez-vous nous décrire brièvement l'ambiance et le contexte de votre roman "Elégie pour un vampire" ?
S.L. : Elégie pour un vampire se rattache à un genre quasiment disparu de nos jours qu'on nomme le roman noir ou roman gothique, un domaine où excellait Charles Nodier par exemple. C'est une œuvre lyrique, qu'on pourrait assimiler aux romans des Grands Auteurs Français tels que Chateaubriand, principalement pour le style. D'un autre coté, et même si j'ai travaillé la forme, j'ai voulu garder une approche réaliste des dialogues. Quant au contexte d'Elégie, celui-ci est légèrement futuriste puisque ce roman se déroule en 2007. J'ai adjoint une goutte d'anticipation et de politique fiction, histoire de réactualiser le genre.
K : Pour ceux qui n'auraient pas encore été faire un tour sur votre site internet, décryptez-nous le titre peu commun de ce roman.
S.L. : Une Elégie, c'est un petit poème lyrique en prose ou en vers. C'est à mon avis, le titre le plus approprié que je pouvais choisir pour ce roman. Sans omettre le fait que beaucoup de gens ignorent ce qu'est une élégie, d'où ce mystère qui environne le livre.

K : On ne peut parler de vampire ou encore lire un roman tel que celui-ci sans faire allusion au père du vampire le plus célèbre. Quelle a donc été pour vous et pour votre œuvre l'influence de Bram Stoker ?
S.L. : Fondamentale. Il est celui qui a fait fusionner toutes sortes de croyances pour enfanter l'un des plus grands mythes contemporains. Bram Stoker est un génie, mais le plus drôle, c'est qu'il n'en avait même pas conscience. Stoker, tout comme Mary Shelley, sont à mon goût les deux romanciers à qui le fantastique doit le plus. Il y a tellement de niveaux de lecture différents, de richesse et de symbolisme dans leurs textes que j'envie leur prestance. Et le mythe du vampire est le plus riche que je connaisse. Il n'a pas d'équivalent, tout simplement.
K : Sans dévoiler tous les secrets du roman, pouvez-vous nous parler de la façon dont vous évoquez les mythes et légendes concernant les vampires, mais aussi et surtout les croyances tenues pour acquises que vous avez modifiées ou améliorées (comme leur reflet dans les miroirs) ?
S.L. : Mon explication du mythe du vampire se rattache effectivement à une poignée de légendes oubliées. Elle s'enracine également dans la chair d'individus qui ont réellement existés et fascinent encore les chercheurs et scientifiques d'aujourd'hui. Cependant, mes explications au sujet de la véritable origine des vampires reste un moment clé de mon roman, aussi, je préfère laisser le plaisir de la découverte à vos lecteurs. Pour ce qui est du reflet dans les miroirs, le mythe du vampire s'est inscrit dès l'origine comme une légende extrêmement sensuelle. Je pense ici aux textes de Goethe et de Polidori, deux des précurseurs de Stoker. Aussi et étant des créatures d'essence surnaturelle, je suis parti du postulat que les lois physiques n'avaient que peu d'emprise sur les vampires. Partant de là, ils peuvent à loisir jouer avec leurs ombres et leurs reflets. Sans omettre que cela m'ennuyait d'imaginer ces créatures immensément narcissiques, totalement incapables de se contempler dans un miroir. Connaissant ce mythe sur le bout des doigts, je me suis permis de modifier quelques unes des directives de Stoker pour surprendre le lecteur. Et je pense que le système fonctionne car les lecteurs sont généralement étonnés par mes quelques inventions.
K : Dans le même ordre d'idées et pour servir d'exemple, serait-ce le drame vécu par la jeune Claudia dans "Entretien avec un vampire" d'Anne Rice qui vous aurait inspiré de faire "vieillir" les immortels d'un an tous les deux siècles ?
S.L. : Non. En fait, c'est la science qui m'a éclairé sur ce point. Je m'explique, toute forme de vie possède en elle, les gènes de la mort. A une échelle cosmique, même notre univers aura une fin. Je me suis donc dit : " Ok, un vampire est immortel ". Mais à quoi bon être immortel alors que les astres eux-même ont une fin ? Ce vampire sera détruit tôt ou tard, par l'explosion d'un soleil par exemple. Au mieux, il survivra à la mort de l'écosystème de sa planète mais sans proie à se mettre sous la dent (et sans individu avec qui échanger), il perdra toute raison de survivre. Donc, mes vampires possèdent une exceptionnelle longévité, mais ils vieillissent malgré tout, ce qui rehausse le lyrisme de ce mythe car la déchéance physique est le pire des maux qui soit. En ce sens, cette forme d'immortalité reste une malédiction

K : Le duc Charles Ruthwen, le héros de cette histoire, est un vampire hors du commun, très différent des monstres sanguinaires si brillamment illustrés au grand écran. Vous avez fait de lui un immortel aux pensées et aux sentiments encore très humains. Un vampire doté d'un cœur et qui plus est d'une âme, ce n'est pas banal. Mais un vampire pour lequel on tremble lorsqu'il est en danger et du côté duquel on se sent irrémédiablement attiré, voilà qui l'est moins encore. Pouvez-vous nous expliquer la manière dont s'est construit ce personnage et nous le présenter en quelques mots ?
S.L. : Comme de nombreux écrivains, je me suis permis une pincée d'autobiographie. Je voulais que mon personnage soit plus réaliste que ses homologues et possède une véritable psychologie. A titre d'exemple, Conan Doyle s'apparentait à Watson et Fritz Leiber à Fafhrd. On retrouve même Stoker sous les traits d'Abraham Van Helsing (le prénom Bram s'avère être le diminutif direct d'Abraham...). De même, quand Lord Byron a crée le personnage de Childe Harold, tout le monde l'a assimilé à son personnage car ses textes étaient partiellement autobiographiques. Moi, j'ai doté Ruthwen de mon apparence physique et de quelques uns de mes défauts, mon romantisme désuet par exemple. Pour présenter Charles, je dirais que c'est un personnage romantique, victime d'un destin tragique contre lequel il lutte mais auquel il risque de ne pas échapper. Il est le fils d'un des fondateurs de la race vampirique et ce statut le place d'emblée au milieu des complots que se livrent les autres vampires. Il est celui qui sauvera ou condamnera sa race. Et de surcroît, il ne supporte pas vraiment son immortalité. Sur certains points, il s'avère plus humain que certains, tout en demeurant dangereux, ce qui fait de lui un personnage iconoclaste.
K : Toujours à propos de ce personnage principal, pouvez-vous nous expliquer la symbolique de son nom, inspiré d'un autre personnage de fiction ?
S.L. : Je suis un individu extrêmement symbolique. De ce fait, j'adore glisser des références dans mes écrits, principalement en ce qui concerne les prénoms de mes personnages. Charles s'est inspiré de deux individus pour créer son nom vampirique. Le prénom Charles fait référence à l'écrivain Français Charles Nodier. Nodier fut celui qui permit aux textes de John William Polidori de se répandre en France. Le nom Ruthwen fait référence à Lord Ruthwen, un personnage crée par John William Polidori en 1819. Cette seconde référence est d'ailleurs assez amusante car Polidori a crée le personnage de Lord Ruthwen en s'inspirant d'un auteur qu'il avait rencontré et que je vénère, Lord Byron. Pendant des années, le texte de Polidori fut associé au nom de Byron, ce qui n'était pas le cas. Le mythe du vampire fut donc crée grâce à Byron car il fut l'instigateur principal du texte de Polidori. Enfin, mon pseudonyme lui-même renvoie au Lord de Newstead Abbey. Si vous inversez l'ordre de mon nom, vous obtenez Lord Sullivan. Lord Sullivan et Lord Byron, de lointains cousins...
K : Pour nous représenter "votre" monde, légèrement décalé et franchement gothique, quelles sont vos références littéraires, cinématographiques et musicales ou les auteurs qui vous ont marqué et influencé ?
S.L. : Vaste débat que celui-ci. Mes références littéraires, je pense les avoir évoqué tout au long de cet entretien. Pour tout vous dire, et à part quelques auteurs contemporains, je ne lis que d'anciens textes. Question cinéma, j'adore John Carpenter (l'Antre la Folie, Christine, The Thing, Vampires...) car c'est un véritable artiste. Il écrit certains de ses scénarios, les coproduit, assure le montage et va jusqu'à en composer la musique. C'est un artiste unique en son genre. Il n'usurpe jamais son titre de maître du fantastique. J'aime aussi Tim Burton (Batman, Sleepy Hollow, Edward aux mains d'argent) pour ses univers gothiques ainsi qu'Alex Proyas (The Crow, Dark City), qui sera à mon avis l'un des futurs grands de demain. Question musique, je suis au confluent de deux genres, le métal et la musique classique. Je tripe autant sur du Bach, ou une BO de film que sur un morceau de Manson. J'adore Lacrimosa, par exemple, un groupe gothique qui se situe à mi chemin entre la symphonie et les riffs. Question goût, je suis un être très contrasté. Et mes genres de prédilections ne m'empêchent pas de regarder, ou d'écouter, d'autres choses. C'est important de rester ouvert sur le monde, surtout pour un écrivain. Même si on peut me qualifier de gothique, je n'ai pas d'œillères, c'est l'essentiel.

K : Dans "Elégie pour un vampire", le second personnage en importance est une femme, une jeune artiste peintre du nom de Mélanie Leroy. En rapport avec la couverture du livre et le rôle des personnages féminins dans votre roman : prostituées, femmes déboussolées et soumises ou femmes sensuelles et fatales, pouvez-vous nous parler de cette vision de la gent féminine, alors que votre style et le ton du roman tendent plutôt au romantisme ? Comment expliquez-vous ce paradoxe entre provocation et sentimentalisme, exhibition et pudeur ?
S.L. : D'un point de vue purement scénaristique, cela ne m'intéressait pas que mes personnages soient tous romantiques, comme chez Anne Rice, par exemple. Si Charles et Mélanie bénéficiaient de la même nature, leur histoire d'amour perdait tout intérêt car le lecteur pouvait deviner exactement ce qui allait se passer. Ils se rencontrent, ils s'aiment, fin du récit. J'avais besoin d'un personnage féminin qui soit à la fois fort et fragile, une femme libérée et indépendante comme il y en a beaucoup par les temps qui courent. Et puis, honnêtement, certains hommes sont foncièrement plus romantiques que vous ne le croyez. Les femmes d'aujourd'hui sont bien plus entreprenantes vis-à-vis des garçons que celles d'hier. Et puis, je ne voulais pas écrire une guimauve tout public mais une histoire d'amour forte, épique et dramatique. Quand au paradoxe de la couverture, à savoir afficher une femme quasiment nue alors qu'il y a une véritable romance dans ce livre, c'est plus anecdotique qu'autre chose. Qui plus est, c'était un bon moyen de ne pas disparaître dans la masse des autres titres, même si cela m'a parfois joué des tours. C'est un roman gothique, et si on reprend les origines du roman gothique, c'est un genre paradoxal en lui-même, un mélange entre sentimentalisme et horreur, romantisme et sensualité. Les romans gothiques furent les premiers romans d'épouvante dotés d'éléments sentimentaux. En ce sens, Elégie pour un vampire est un authentique roman gothique.
K : Que revêt pour vous l'importance de la foi et de la religion ? On ne peut en effet omettre d'évoquer ces frères inquisiteurs qui ont leur rôle à jouer dans cette histoire et l'on ne peut oublier toutes ces croyances vampiriques qui trouvent leur remède salvateur au sein de la chrétienté. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
S.L. : J'estime qu'il y a beaucoup trop de paradoxes dans la religion, en particulier catholique, pour que je ne les soulève pas au travers de mes écrits. Si j'évoque ce thème dans Elégie pour un vampire, c'est principalement afin d'apporter une réflexion sur un sujet qui m'intrigue beaucoup, au même titre que l'immortalité ou la folie. A mes yeux, les frères Delcruz (dont le rôle est d'éradiquer la menace vampirique sous couvert du Vatican) sont victimes d'un phénomène propre à toute organisation qui œuvre pour l'intérêt commun. Leurs idées sont défendables mais les moyens qu'ils emploient sont répréhensibles.
K : Enfin, vous serait-il possible de nous exposer la trame, le fil conducteur de la suite de cette histoire, "Les Saigneurs Cardinaux" et pouvez-vous déjà révéler le titre du troisième et dernier volet de cette trilogie ?
S.L. : Les Saigneurs Cardinaux reprend l'intrigue là où je l'avais laissé à la fin d'Elégie, à ceci prêt que quelques mois se sont écoulés. Sans déflorer l'intrigue, nous y reverrons quelques uns des personnages principaux d'Elégie dont Charles Ruthwen et Tom le Balafré (car ce personnage secondaire a suscité beaucoup de réactions chez les lecteurs). On y croisera aussi Laetitia, l'impératrice Cardinale, ou encore Opale, la fille d'Abdul Karnak. Pour ne vous donner qu'une seule piste, sachez que la guerre entre les fils et filles des souverains vampiriques se profile. Elégie pour un vampire se voulait surprenant, les Saigneurs Cardinaux devrait l'être tout autant. Pour le titre du troisième volet, j'ai quelques idées mais qui ne sont pas encore définitives. Quoiqu'il en soit, je reviendrais vous en parler si vous le désirez.

Suivez moi sur Twitter