CHAPITRE UN : DOCTEUR FREUD, JE PRESUME ?                                              

Baissant les yeux, je vis que mes vêtements pendaient informes sur mes membres amaigris. Quant à la main posée sur mon genou, elle était redevenue maigre, noueuse et velue. J'étais redevenu Edward Hyde.
RL STEVENSON, Dr Jekyll et mister Hyde.

Une pluie de grêle torrentielle s'abattait sur l'oppressante citée de Scylla, faisant naître de malsains effluves de poussière et d'eau boueuse, la nuit de ce 22 décembre d'un futur proche. Nul ne pouvait apercevoir le globe lunaire, oeil de nuit cyclopéen, dissimulé sous les ténèbres des inquiétants voiles nuageux.
L'averse, étonnamment glaciale, avait surpris les élégants citadins et les tristes parias nocturnes. La plupart d'entre eux s'étaient réfugiés dans leurs petites bâtisses de ciment et d'acier, ou dans leurs grands cartons crasseux, baignant dans une immonde fange saumâtre aux relents abjects de pourriture. Seules quelques mystérieuses gargouilles grisâtres, aux traits sereins, contemplaient les toits de la vieille ville avec emphase, les genoux arc-boutés sur les rebords glissants de leurs perchoirs surélevés. Le Duc, trempé jusqu'aux os, arpentait les rues sombres et infâmes de cette ville tentaculaire, gigantesque jungle de béton, soumise aux affres de ses fils indignes. Quatorze ans auparavant, Scylla se dénommait encore Sedan, une petite bourgade méconnue nichée au coeur des contrées légendaires de la Déesse Arduinna, soit les Ardennes Françaises. Mais depuis les remous provoqués par la chute du Mur de Berlin en l'an de grâce 1989, beaucoup de choses avaient changé. Beaucoup trop de choses.
Seul un fou, une âme en peine, ou quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre, pouvait se promener ainsi au gré des éléments en furie et s'enorgueillir de risquer une nouvelle mort. L'église gothique de Scylla, perdue au milieu de ces rideaux de brumes miasmatiques, ne l'avait pas accueillie depuis des décades. Pourtant, jadis, elle faisait partie intégrante de sa vie et des principes religieux qu'on lui avait inculqués dès son plus jeune âge. Quelques chérubins rieurs priaient sûrement pour son âme, dissimulés le long des piliers et des lignes ascendantes de l'édifice.
Il s'arrêta au milieu des ombres fugaces de la ruelle. Le claquement de ses talons sur les miroirs de glace du macadam cessa. Il écarta ses longs cheveux bruns trempés de son angle de vision, puis leva sa tête lentement vers la coupole d'ébène opaque, aile d'un funeste corbeau, qui obstruait l'espace céleste. Un rictus diabolique se dessina sur ses lèvres charnues teintées de noir, lorsque la foudre s'abattit violemment à une dizaine de mètres de lui. Ce divin trait de lumière illumina son visage blafard, son corps puissamment bâti, drapé de noir. Un arbre sur le côté droit de la chaussée, à une trentaine de mètres d'un bloc massif d'immeubles gris, venait de s'embraser.
" Dieu se fâche " pensa-t-il en regardant les flammes dévorer l'arbre meurtri. En dépit des avalanches de grêlons, il se sentit pris d'enthousiasme en apercevant quelques grouillants dans le lointain brouillard. Le Duc et les siens nous surnommaient ainsi, en référence au caractère fourmillant, éphémère et illusoire de nos sociétés modernes. Pour eux, nous ressemblions à des insectes nuisibles, de vulgaires termites qui construisaient de grandes citées sans trop savoir pourquoi, vivions ensemble tout en nous détestant, mais ou chacun possédait une fonction précise, y compris celle de parasiter la vie des autres.
Et quoi qu'il advienne, nous finirions par détruire notre ouvrage pour nous entre-tuer tôt ou tard. Dominants, esclaves et marginaux, trois classes indissociables de la race humaine, et ce en dépit de l'époque. Les immortels, tous membres de deux lignées principales, si on oubliait les Impurs, possédaient des valeurs sans doute moins communautaires et plus individualistes que les nôtres.
A l'extrémité de l'esplanade de la Baie, les néons d'une maison de passe clignotaient avec hardiesse, émettant de puissantes gerbes d'étincelles spectaculaires. Curieusement, et bien que marchant au milieu de la Zone Urbaine, l'un des pires quartiers de Scylla, l'individu ne manifestait aucun signe de crainte ou d'angoisse.
" Quelle ironie ! Alors que tout le secteur est privé d'électricité, les lumières de la corruption humaine fonctionnent toujours...", remarqua-t-il en avançant nonchalamment, sans prendre garde aux décombres de l'ancien lycée Pierre Bayle. Devenu un tas de ruines nauséeux, cet établissement fut détruit pendant une manifestation de ses propres élèves, et ne fut jamais reconstruit.
Désormais, il servait de refuge aux bandes armées qui sillonnaient la région, se réchauffant auprès de braseros épars aux flammes crépitantes. On apercevait d'ailleurs de-ci de-là, plusieurs effrayantes silhouettes bardées de chaînes, de tatouages ésotériques, de gants cloutés. Leurs coupes de cheveux excentriques, leurs mèches savamment colorées, se détachaient du relief des murs tagués telle une sculpturale frise baroque, apocalyptique et goguenarde.
Cuirs noirs délavés, jeans déchirés, piercings au nez, à l'arcade sourcilière, aux lèvres, et même dans des zones plus intimes, constituaient les signes de reconnaissance de ces étranges nomades, amateurs de motos, de rock gothique et de virées criminelles. A cette heure tardive, ils ronflaient bruyamment, une fille dans les bras des plus chanceux, une orpheline canette de bière dans ceux des autres. Ruthwen les avait toujours considérés avec une certaine sympathie, il retrouvait un peu de sa rébellion dans leurs attitudes, et puis certains d'entre eux fréquentait le Silverstar, sa boîte de nuit.  
Il n'y prêta pas attention. Seuls les deux individus, qu'il apercevait au loin sous le porche de l'hôtel Venus, l'obnubilait vraiment. La furie des éléments climatiques, associée à cette panne de courant inespérée, devrait le préserver d'éventuels témoins pour ce qu'il devait faire, en l'occurrence, se repaître.  
La baie, gigantesque étendue d'eau couverte de vaguelettes ininterrompues, s'affichait tel un dépotoir sur son flanc gauche, par delà les putrides pans du lycée abandonné. Certains arguaient que des bidons de produits toxiques y flottaient parfois à côté de cadavres humains, noyés là par la pègre locale. Même la grêle hésitait à tomber dans cet effrayant bourbier où de nombreux liquides gras, colorés ou mousseux se mélangeaient avec embarras.
Grâce à ses sens amplifiés, le Duc put en apprendre davantage sur les deux individus esseulés qui palabraient sous l'abri, refuge d'une corruption bassement humaine. A en juger par ses cheveux grisâtres, son physique de boxeur et sa peau ridée comme un vieil abricot sec, le type devait avoir une soixantaine d'années. Mal rasé et habillé sans aucune classe, il fumait plus que de raison en s'agitant nerveusement, semant des mégots de cigarettes à tout bout de champ. Une paire de chaussures usées, un pantalon noir en cuir et un anorak vert composait l'attirail de ce parfait abruti. Il se disputait avec la prostituée, une certaine Julie, et de toute évidence, il tentait de l'escroquer.
Celle-ci était blonde et plutôt attirante, bien que son maquillage eut coulé sur son visage enjôleur d'une vingtaine d'années, les formes pleines et harmonieuses de sa poitrine à peine dissimulées sous la fourrure de son long manteau sombre. Le Duc repéra également le galbe alléchant de ses cuisses derrière leur prison de Nylon noir, et le fait que la jeune femme supportait des talons hauts comme certaines de ses congénères.
Alors qu'il avançait à la rencontre des deux mortels, une brève mais terrible souffrance lui transperça le  corps de part en part, douloureux éclair interne où chaque fibre de son être parut sur le point de se consumer. Le monstre était en manque. Déjà, son organisme commençait à se rebeller contre sa conscience. Un manque non de sexe, de drogue ou d'alcool mais de sang, la substance qui lui assurait l'immortalité depuis des générations. En effet, le Duc Ruthwen, symbole emblématique de l'obscurantisme contemporain, était un vampire.
Créature maudite dont les rayons solaires provoquaient la mort instantanée, il survivait au milieu des ténèbres de ce monde décadent depuis environ cinq cents ans. Se nourrissant du sang des mortels imprudents qu'il chassait dès la tombée de la nuit, le Duc possédait en contrepartie d'étonnants pouvoirs, dont une force colossale. Plus qu'un surhomme, le sang qui irriguait son cadavre détenait l'aisance et la puissance d'un des tous premiers vampires originels, une souveraineté léguée par feu Karnak, son père vampirique. Cependant depuis quelque temps, et en dépit de ses origines élitistes, ce titre de Seigneur Cardinal, le Duc se sentait cruellement affaibli, à tel point que ses facultés télépathiques, l'arme la plus utilisée des vampires avisés, fonctionnaient presque de manière aléatoire.
Désormais, un brasier interne et ravageur, une langue de magma insidieuse et lancinante rongeait l'ange déchu, figure de proue d'un néoromantisme gothique. Ruthwen avait brûlé ses dernières calories sous les rideaux de fine glace et devait impérativement trouver de quoi s'abreuver, sous peine de s'affaiblir davantage à chaque minute écoulée. Sa tête le brûlait vivement, sa chair se mit à trembler tel un vulgaire toxicomane. Le précieux liquide incarnat commença à lui faire cruellement mal tant il séjournait dans ses veines en quantité insuffisante. Pendant un instant, il crut pouvoir refréner l'Autre, mais sans succès.
Son alter ego maléfique, barbare et immoral, prit alors possession de son être. Ainsi, son côté humain libéra le chemin au pire des monstres qui soit, une créature abjecte qui sommeillait en lui depuis déjà sept années, sorte de reflet déformé sur lequel il possédait de moins en moins d'emprise. Pour la psychiatrie moderne, Ruthwen souffrait de schizophrénie. Ses dernières luttes avaient scindé son esprit en deux êtres a priori distincts, le gentilhomme affable et le prédateur sanguinaire. Mais la notion de folie pouvait-elle seulement s'appliquer à un tel mythe ?
Le Duc Ruthwen qu'on surnommait le traître, le fils indigne ou encore l'amoureux maudit en raison de ses idylles tragiques, portait de nombreux masques. Cet être sinistre, marginal et tourmenté, avait assassiné son père, trahit sa propre caste, et livré ses frères à la pire vindicte qui soit, celle des leurs. Celui qui pactisa avec la plus vile des vampires afin de lui livrer la tête d'Abdul Karnak, devînt le proscrit de sa sanglante famille répugnante, l'immortel que ses frères et soeurs pourchassaient inlassablement. Heureusement, les sinistres événements de 1999 jadis prévus par Michel de Nostre Dame dit Nostradamus dans ses prophétiques Centuries lui avait procuré un répit considérable. Certains croyaient le Duc mort, et même s'il n'en était rien, ce statut lui convenait parfaitement. 

Oubliant la douleur, l'Autre comme le surnommait Ruthwen, se força à parcourir les cent mètres qui le séparaient de ses proies. Il apparut brusquement sous les éclairs rouges et verts de l'enseigne qui indiquait "Hôtel Vénus" en lettres capitales. Les deux individus eurent un sursaut commun en saisissant du regard l'homme à la crinière brune et au sourire démoniaque. Les superbes yeux bleus de la fille de joie s'attardèrent sur ce nouvel arrivant qui venait de faire son entrée dans l'arène de cette lugubre nuit.
Il était vêtu d'une paire de bottines, d'un pantalon, d'un boléro et d'un manteau long qu'il portait grand ouvert, tous d'une noirceur uniforme. Seule sa chemise blanche et ample, assortie d'un jabot habilement brodé, qu'elle avait dû apercevoir dans un vieux film de cape et d'épée, rattachait ses vêtements au monde de la clarté. La boucle finement argentée de son ceinturon luisait doucement dans la pénombre.
Solide et de carrure imposante, il la dépassait presque d'une tête et devait avoir vingt-cinq ans. D'un physique plutôt banal, il émanait de lui une sorte d'aura qu'elle ne put définir ou analyser. Certains vampires arguaient que le Duc bénéficiait d'un charisme surnaturel, ses yeux singuliers portaient la marque de ces gens d'exception, ceux devant lesquels les femmes se pâment et que les hommes maudissent jusqu'à leur dernier souffle. Diablement rusé et séducteur, il figurait le portrait même de ce que les mortels ne seraient jamais. Julie Mac Gregor se mordit la lèvre inférieure, le goût âcre de la peur se fixa au creux de sa gorge. Bien qu'attirant, la noirceur de cet homme l'effraya au plus haut point.  
De son côté, le vampire ressentit la douce chaleur qui se dégageait du corps de la jeune libertine, puis distingua aisément l'odeur de son parfum enivrant, suave et délicieusement sensuel. Le tout demeurait rythmé par les battements de ce petit coeur fragile soumis à une terreur grandissante. Il jubila. Elle ferait une victime idéale. Jetée sur le trottoir dès son adolescence suite à une fugue, pas encore droguée, son sang serait vigoureux, presque dénué d'impuretés. Un délice à consommer sans modération.  
Le client de Julie, Kevin Palomino, n'avait presque pas cillé. Il ne semblait guère impressionné par cet individu qui affichait une apparence digne d'un étudiant des Beaux Arts en perdition. Dans une situation similaire, et malgré son âge, il aurait sûrement réussi à les surprendre de la même façon. Pourtant, Kevin ne parvenait pas à s'expliquer comment ce quidam venait de parcourir près de cent mètres sans que ni lui, ni Julie Mac Gregor ne l'entendent ou l'aperçoivent...
Afin de dérider cette atmosphère empreinte d'électricité, le vampire salua ses futures victimes d'un couvre-chef invisible, à la manière d'un sémillant mousquetaire, faisant la révérence à la Dame tel un noble de la Cour. Palomino se détendit en glissant une main dans sa tignasse de cheveux poivre et sel ébouriffés. Dire que, pendant un instant, il avait pris cet individu pour un caïd, une menace potentielle !
Julie, circonspecte, s'était rapprochée à reculons du mur de l'édifice, couvert d'inutiles graffitis tout autant obscènes qu'inesthétiques. Un sentiment mitigé de crainte et de convoitise brilla dans son regard azuré, des gouttes de sueur coulèrent le long de son front puis de son dos crispé, se mélangeant à ses vêtements trempés, ce qui la fit frissonner davantage.
" Hé, mec ! T'as pas cent balles ?", coupa le mortel. Il s'agissait de la somme qui lui faisait défaut pour aller soupirer sur la catin.
Ruthwen souleva un pan de son manteau et sortit un élégant pistolet à pierre qu'il braqua vers son interlocuteur. Kevin, surpris, laissa sa clope s'échapper de sa bouche grande ouverte. Sa cigarette s'éteignit sur le macadam mouillé dans un ultime filet de fumée noirâtre. L'emphase surnaturelle, la détermination extrême de ce macabre trublion, lui fit comprendre que l'arme ne pouvait pas être factice. 
" Désolé pérégrin, seulement une ! répliqua le Duc, visiblement embêté de ne pouvoir accéder à la requête de son nouvel ami. Aucune crainte à avoir, je ne vous épargnerai pas ! "
Un sourire vicieux dénuda ses canines.
Julie, incrédule mais fascinée, contempla la scène sans parvenir à bouger, les yeux écarquillés. Palomino affolé, se mit à genoux, implorant pitié tandis qu'un éclair déchirait les ténèbres au loin, suivi du vrombissement d'un tonnerre vengeur.
Le Duc observa l'homme un court instant. On eut dit qu'il ne voulait plus mourir. C'était pourtant bien lui qui, un instant auparavant, avait requis d'être fusillé de cent balles. Le vampire fut miséricordieux. Le talon de sa botte atteignit violemment le menton du gracié qui se brisa sous l'impact.
A quelques mètres derrière, la courtisane s'étonna de la souplesse dont l'agresseur venait de faire usage en délivrant ce coup de pied. Jamais elle n'aurait cru un être si imposant capable d'une telle prouesse. Les yeux révulsés, Kevin s'effondra sur le dos en vomissant abondamment du sang. Quelque chose tomba de sa poche, on eut dit une petite boîte de couleur marron. 
La jeune femme tenta de courir vers la large porte du bâtiment, seule ouverture des lieux. Ruthwen lui enserra le cou avec une vélocité surnaturelle de sa main libre. Il la plaqua contre la froide paroi de ciment, une matière à la fois rugueuse et infiniment lisse, aussi glaciale que l'étreinte de la faucheuse. En voyant le visage de la fille de joie déformé par la souffrance, il relâcha quelque peu son emprise et ses traits s'adoucirent.
Julie voulut se débattre mais elle savait pertinemment qu'elle n'avait aucune chance contre cette brute épaisse. Elle tenta malgré tout d'atteindre la bombe lacrymogène qu'elle gardait dans la poche de son manteau de fourrure, un vieux modèle qui conservait toujours de son efficacité. Le Duc la fixa dans le blanc des yeux. Sa voix se fit autoritaire :
" Dis-moi, catin, que dirais-tu si je te cultivais un peu avant de te trucider ? "
Maintenant, cela ne faisait plus aucun doute dans l'esprit de la jolie prostituée, ce gars paraissait complètement débile. Et là, elle eut réellement peur pour sa misérable et sordide existence. Alors, elle sentit le contact froid mais rassurant, du pulvérisateur du bout de ses doigts tremblants. D'un mouvement discret, elle attrapa l'objet métallique. Julie se demanda s'il s'agissait d'une bonne idée. Après tout, le psychopathe ne l'étranglait pas au point de l'étouffer, il voulait juste l'empêcher d'hurler. Cependant, cette raison était suffisante pour lui cramer le faciès, restait à savoir comment il réagirait ensuite.
Le vampire débuta son discours, désignant son gracieux pistolet, somptueuse oeuvre d'art au bois finement sculpté, au métal délicieusement argenté, gravé de multiples roses.
" C'est vers le XVIIe siècle en Hollande que fut conçu ce mécanisme révolutionnaire. La pierre à feu, désormais serrée entre les appuis du chien, n'avait plus qu'à se rabattre sur une platine mobile par le biais du ressort. Ainsi, elle enflammait la poudre grâce aux étincelles produites par la friction. "
Le monstre s'interrompit, devinant que son exposé incommodait la jeune roturière.
" J'ai comme dans l'idée que mes paroles ne t'enchantent pas. Tu préfères donc mourir tout de suite, je suppose ? N'est-ce pas ? "
Julie, le corps en sueur, le coeur battant, les sens en alerte, sortit la bombe de sa poche avec une précaution minutieuse. Elle ne cessait de lutter contre sa respiration qui se faisait oppressante, brûlante, rauque. Durant un instant, elle voulut crier afin de se réveiller de cet atroce cauchemar, inaltérable cocon de soierie noire où elle se tenait prisonnière. Néanmoins, la pression des doigts sur sa gorge lui rappela combien sa vie s'avérait fragile. La téméraire blonde essaya de relever son arme vers la figure de son bourreau mais ne put s'y résoudre. Dominée par son appréhension, les traits du visage tendu par l'horreur, ses yeux clairs s'embuèrent, ruisselant de larmes de supplication.
" Allons ! Une aussi jolie courtisane ne devrait jamais pleurer de la sorte ! " fit-il, sans arrière-pensée.
Julie comprit qu'elle l'avait ému et joua sur la corde sensible. Sa voix se fit hésitante, tant elle cherchait ses mots, un tel homme ne pouvait être indifférent au vouvoiement. 
"  Puis-je vous embrasser, jeune homme ? "
L'Autre ne sut que faire; ce macabre prédateur ne s'embarrassait pas de tels préliminaires. Il ne se contentait que de supplicier, ne dialoguait jamais avec ses victimes. L'Autre hésita donc, en proie au doute, victime des pensées charitables, mielleuses, encombrantes mais résolues du Duc.
Cette fois, Julie le tenait. Son corps demeurait son plus grand atout, sa source principale de revenus, il ne lui résisterait pas longtemps. Puis, quand le moment deviendrait propice, elle s'échapperait. Elle relâcha la bombe lacrymogène dans sa poche délicatement. Ensuite, elle tendit ses lèvres pulpeuses en direction de l'homme en dépit du fait qu'il l'étranglait toujours. Elle n'embrassait jamais ses clients, mais cette fois, elle jouait sa vie.  
Un baiser ? Depuis quand n'avait-il pas embrassé une femme, c'est ce que l'Autre se demanda. Un an ? Une décade ? Un siècle ? Tout cela lui semblait si lointain, si irréel. Pourtant, Julie Mac Gregor s'avérait bien vivante, à la fois sensuelle, attirante et désirable. Il pouvait presque la toucher, épouser de ses doigts sa silhouette si élancée. Au même moment, il sentit la chair de son corps palpiter. La simple idée de voir son sang couler à flots au creux de sa gorge assoiffée lui fit reprendre ses esprits. S'il ne buvait pas maintenant, il ne passerait pas la nuit; il en avait la certitude.
Julie se décida à articuler quelques mots.
" On peut poursuivre dans une des chambres de l'hôtel si vous voulez.
- Non", répondit-il sans emphase.
Il rengaina son étrange pistolet de corsaire sans laisser la blonde s'enfuir et l'embrassa avec délicatesse. Ses lèvres, recouvertes d'une fine pellicule noire, se mélangèrent à celles de la catin dans une fougueuse étreinte. Tout en l'enlaçant, le vampire perçut les halètements des couples qui s'ébattaient dans les chambres de l'hôtel Vénus, juste au-dessus du porche qui abritait leurs têtes. Bientôt, il sentit les courbes excitantes du corps de la jeune racoleuse.
Le contact du vampire s'avérait plus glacial que celui du mur, mais alors que le Duc commençait à apprécier ses caresses, il libéra peu à peu les doigts de sa gorge. Le rythme respiratoire de la libertine s'accéléra sans commune mesure. Elle comprit qu'elle se devait d'agir au plus vite ou tout serait perdu. Julie fit mine de succomber, laissant son manteau soyeux glisser à ses pieds. Elle lui dévoila d'élégants dessous vert pomme, ainsi qu'un porte-jarretelles assorti qui soutenait ses bas en Nylon noir.
Les formes courbes de la jouvencelle, une femme enfant à la peau douce et ferme, aux cheveux lisses et blonds, firent saliver le damné.
Ensuite, elle dégrafa son soutien-gorge, libérant une délicieuse poitrine aux pointes turgescentes. Le Duc Ruthwen prit la jeune femme dénudée dans ses bras puissants tandis que celle-ci déboutonnait son boléro et sa chemise avec avidité. Il palpa ses hanches, effleura ses seins ronds et ardents, glissa ses doigts sur le relief de ses fesses fermes.
Les doigts finement délicats de la fille explorèrent son torse musclé, ses pectoraux secs et ses abdominaux tandis qu'elle couvrait sa bouche de baisers ardents, presque passionnés. Désormais, Julie n'avait plus qu'à attraper son antique mousqueton pour le descendre. Elle saisit brusquement le pistolet à pierre, appuyant sur la détente de toutes ses forces. Malheureusement, celui-ci n'était pas chargé. Un grand clic sonore se répercuta sous le porche. Le Duc lui fit lâcher l'arme en écrasant son poignet gracile :
" Désolé de vous décevoir drôlesse, mais mon pamphlet sur ce pistolet n'avait d'autre but que de vous cultiver, non de vous instruire. Je vais donc devoir vous assassiner de manière brutale et inconsidérée, mugit-il de son timbre déformé. Si votre existence comptait quelques centaines d'années supplémentaires, vous sauriez qu'on ne refuse rien à un mâle tel que moi, car je suis un vampire."
La dégrafée leva ses pupilles interrogatrices en direction de l'homme. Cependant, ce qui la choqua le plus, alors que la grêle redoublait d'intensité, ce fut le contraste de ces yeux si sombres au milieu de ce visage si pâle et si livide, presque cadavérique. Elle remarqua ensuite les canines proéminentes qu'il exhibait sous un sourire noir, diabolique, digne de Lucifer lui-même.
Le Duc planta ses crocs avec rage dans le cou de la jeune libertine, sans qu'elle ne puisse réagir. Alors, il aspira son sang avec une furie sans commune mesure. Julie sentit un déchirement atroce, et eut l'impression que son coeur, soumis à une tension infernale, allait exploser dans sa poitrine comme une citrouille trop mûre lors d'un soir d'Halloween. Ce fut ensuite l'instant sublime d'un plaisir orgasmique absolu, d'une plénitude sensorielle totale qui se doubla d'une extase aussi bien charnelle que psychique, Eros et Thanatos s'unirent dans le même cercueil d'onyx, se mélangèrent aux douces roses rouges et aux déchirantes roses noires, couvrant les pétales et les épines emmêlés d'un sang limpide, sirupeux et empourpré.

Le vampire sentit Julie Mac Gregor se lover autour de lui. Les doigts de la jeune femme s'accrochèrent avec hargne dans son dos, ses cuisses fermes et ses seins rebondis l'épousèrent avec une pernicieuse délectation. Le corps entier de la catin fut secoué de spasmes d'harmonieuse volupté pendant que le Duc la vidait de son liquide vital. Jamais Julie n'avait ressenti de choses similaires. A croire qu'elle se trouvait en pleine communion avec la création, qu'elle ne faisait plus qu'un avec l'univers.
Pourtant, la fille de joie sentit une certaine mollesse l'atteindre subitement tandis que l'organisme du Duc Ruthwen se réchauffait sous l'afflux tiède, agréable, de l'hémoglobine. Le monstre retint Julie qu'une douce léthargie incitait à tomber. Ses canines se rétractèrent dans ses gencives, reprenant une taille normale, et il lécha la plaie qu'il lui avait causée. La blessure se cicatrisa automatiquement. Ainsi, la belle de nuit ne risquerait pas de mourir d'une perte supplémentaire de sang.
Ruthwen lécha les dernières gouttes vermeilles qui maculaient ses lèvres désormais chaudes. Bien qu'il ne sentît plus la froideur ambiante, il reboutonna sa chemise et son boléro. Julie, en équilibre instable contre le mur, ne réagissait plus, blonde poupée de cire dénudée aux traits fixes, emportée ailleurs par un pervers démon. Le vampire ramassa son pistolet à pierre, et le remit dans sa ceinture.
Il vit la jeune femme anémiée, fleur de bitume à jamais fanée, sur le point de s'effondrer et la rattrapa in extremis. En effleurant son doux corps qui tremblait presque, il se remémora la scène et remit son manteau sur ses frêles épaules. Il la déposa ensuite sur les marches de l'hôtel, ne sachant plus que faire. Il se trouvait dans la mauvaise phase, celle où sa raison allait reprendre ses droits. Et en attendant, son esprit dérivait tel un iceberg au gré des flots sur une mer de sang houleuse. Le Ca de Sigisismund Freud, ce reliquat de monstruosité débridée, conservait encore une partie de son emprise.

La grêle s'arrêta de tambouriner et le Duc entama la traversée de cette ruelle sinistre. Il posa le pied par mégarde sur une petite boîte de teinte marron. A côté de celle-ci, le corps d'un homme inconscient gisait, celui de Kevin. Ruthwen s'asseya sur le macadam dans la position d'un yogi puis observa le visage ensanglanté du mutilé. Il prit l'écrin de forme oblongue et l'ouvrit. Une paire de lunettes bleutées s'y trouvait, délicatement posée sur du velours bleu-roi. Il déplia les branches miroitantes de l'objet, puis chaussa la monture  : 
" La folie n'est jamais qu'une forme de perception différente de la réalité, lança-t-il, en s'adressant à l'homme immobile. Certains la diront tronquée, d'autres la vénéreront, mais elle n'est pas plus condamnable qu'une autre. "
Il contempla les immeubles alentours, enténébrés par la panne d'électricité, comme si le fait d'utiliser cet objet pouvait accentuer, voire altérer, la vision si particulière qu'il se faisait de la vie. A son grand regret, rien ne se passa.
" Est-ce les gens qui se disent normaux, qui doivent imposer leur comportement aux autres ? l'interrogea-t-il. Au moyen-âge, on torturait les fous. Les bouchers qui se disaient médecins voulaient arracher au crâne de leurs victimes la pierre qu'ils avaient dans le cerveau et qui troublait leur jugement. Aujourd'hui, il existe des moyens autres pour les faire taire. Entre les camisoles de force, les substances narcotiques, et les sirupeux électrochocs, les fous ont le choix entre une vaste gamme de tortures, toutes plus raffinées les unes que les autres. Mais le plus amusant demeure cette subjectivité de la folie. Après tout, ce sont toujours ceux qui se prétendent normaux qui restent les plus dangereux, question de potentiel." 
Le Duc scruta le visage de Palomino avec parcimonie afin d'y lire un quelconque signe. L'homme ne remua point.
" Mais je parle trop, s'écria-t-il. Je ne vais donc pas troubler votre mort plus longtemps et vais de ce pas vous quitter. Une agonie se vit mieux seule, croyez-en mon usage."
L'instant d'après, le vampire s'éclipsa.
Toute trace de folie avait totalement disparue de son esprit revitalisé. Maintenant, on pouvait le qualifier de normal ou de fréquentable, bien que ce terme ne s'appliqua que rarement aux êtres de sa décadente fratrie. A mi-chemin, il se retourna vers le corps de la fille de joie qu'il percevait encore grâce à ses sens extrasensoriels. Sa vue était quasiment comparable à celle d'un aigle, lorsque le sang coulait à nouveau dans son cadavre. En voyant l'atroce pâleur qui courait sur les moindres traits de Julie, il comprit qu'il avait tué. Il entendit même les derniers battements de son coeur sur la route qui mène à Hadès, le royaume des ombres.
Sa voix s'éleva :
" Vulnerant omnes, ultima necat. "
Il s'agissait de la phrase murmurée à l'oreille de Karnak, son défunt mentor, la nuit fatidique où il s'en était débarrassé, où il l'avait livré à Bastet, la plus ancienne des immortelles. Littéralement, cette phrase signifiait "Toutes les heures blessent, la dernière tue ". Le Duc avait bu trop de sang sur l'infortunée Julie pour que celle-ci ne rejoigne leurs rangs, la tuant dans le processus. La malédiction ne s'étendrait pas à son organisme car enfanter un vampire nécessitait théoriquement de ne lui extraire qu'une faible quantité d'hémoglobine, pas la totalité.
L'instant suivant, le Duc s'envola pour retrouver les murailles massives du château fort de Scylla. Eugènie Constantine, sa sempiternelle compagne, attendait son retour comme lors de chacune de ses échappées nocturnes. Pourtant, rien ne l'enchantait moins que de la retrouver. Une pensée, toujours la même depuis plusieurs décades, lui traversa l'esprit. Et s'il la laissait crever la gueule grande ouverte ? Après tout, cette décadente sorcière n'en méritait pas davantage.

Chapitre un du roman ELEGIE POUR UN VAMPIRE de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright exclusif Sullivan Lord 2001.