Sullivan Lord Editeur

jeudi, décembre 24 2009

Le Regne des Immortels, Chapitre second

CHAPITRE DEUX : CE GENTILHOMME DE BALAFRÉ

Il est des gens dont l’approche équivaut à tous les maléfices.

VICTOR SEGALEN.

À la Nouvelle-Orléans, Nathaniel Leroy se releva, puis rechargea un carreau dans son pistolet-arbalète avant de marcher vers l’entrée principale sous une pluie battante. Les rafales de balles des deux sangsues l’avaient annoncé. Aussi, il défonça la grande porte d’un unique coup de pied bien placé. La puissance potentielle du Juste ainsi que sa force surnaturelle, faisaient de lui un être capable de lutter à armes égales contre les vampires. En pénétrant dans le corridor lambrissé, Nate repéra deux damnés vêtus de costumes traditionnels africains aux couleurs vives et chamarrées. Bien sûr, les deux Noirs imposants intervinrent de concert. Le premier fit feu vers le flic au jugé, envoyant une rafale de balles s’écraser au-dessus de sa tête dans un horrible crépitement sec.

Pour toute riposte, le Black reçut un trait d’arbalète en plein cœur. Sous la douleur, le géant de basalte fracassa la porte adjacente d’un vestibule en disparaissant dans les manteaux et les échardes de bois, geignant comme un animal blessé. Le second fit également feu. Les balles déchirèrent les parois boisées, faisant craqueler tout un pan de mur, mais Nate plongea à nouveau au sol.

Profitant de cette diversion, l’Africain se mit à courir comme un fou furieux en filant à l’autre bout du couloir pour monter à l’étage. Ses pieds parcoururent trois marches avant qu’un lancer de dague ne lui transperce la nuque. Le visage figé par un horrible rictus, il retomba mollement sur les lattes du parquet en levant des yeux révulsés vers le haut de l’escalier en bois. Curieusement, Leroy constata que les chairs, les organes et les os du vampire ne se mettaient pas à pourrir et à se désagréger. Circonspect, il se pencha sur le corps de sa victime, récupérant sa dague bénie en faisant craquer les vertèbres du monstre avec une pointe de sadisme.

« Il me faudrait une arbalète à répétition comme les fabriquent ces mecs d’Hollywood, » maugréa Nate en attendant ce curieux spectacle de décomposition spontanée qui tardait à venir. Généralement, tous les vampires mouraient d’une façon différente. Certains vous explosaient au visage comme si la puissance qu’ils détenaient se libérait soudainement en déchirant leurs chairs, d’autres encore se liquéfiaient comme s’ils fondaient sous l’effet d’un quelconque acide interne, les derniers s’enflammaient comme du petit-bois sec. Mais curieusement, ce corps-ci demeurait intact. Pour plus de sécurité, Nathan décida de le décapiter parce que tout cela commençait à l’inquiéter sérieusement.

Férocement, il replanta sa dague dans la nuque du monstre, l’enfonçant jusqu’à la garde en se couvrant d’hémoglobine. Pendant qu’il s’affairait à sa tâche, une ombre massive se glissa dans son dos. Une chaise en bois d’acajou s’écrasa violemment sur le haut de son crâne et Leroy s’écroula sur le dos, à demi groggy. Son pistolet-arbalète ricocha dans le couloir, glissant à six bons mètres de ses doigts.

Sur le point de tomber dans les vapes, Nathan contempla brièvement le visage de son agresseur, découvrant avec stupéfaction qu’il s’agissait du second Black. Une expression étrange et féroce courait sur le visage déformé, perclus de douleur et de haine de son adversaire. Le trait qui vrillait sa poitrine, au demeurant musclée, ne le gênait pas outre mesure. Après sa visite dans le porte-manteau, il désirait s’occuper de Nate et lui faire des mamours.

« Il y a une méprise, murmura Nathan, en tentant de reprendre ses esprits. J’ai dû me tromper de maison…

- Je vais te tuer à petit feu, fit le damné en s’emparant d’une immense épée à deux mains, suspendue en guise de décoration. Humblement, je reconnais n'être guère doué pour manier les pistolets. Feu mon collègue, également. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes ici. Cependant, la prochaine fois que tu voudras occire l’un d’entre nous, assure-toi que ta victime est bien décédée.

- Vache, ton patron doit te payer au nombre de mots savants que tu débites, souffla Nate, qui tentait de reprendre ses esprits. Je n’ai pas tout compris à ton charabia. J’ai fait peu d’études, tu sais… »

La lame de l’épée fendit l’air, éventrant le plancher à l’endroit même où se trouvait la tête de Nathan précédemment, faisant voler un incroyable tas d’échardes en tous sens. Leroy se rejeta en arrière, évitant de justesse qu’un autre coup ne le sectionne en deux, preuve que l'arme n'était définitivement pas factice. Désarmé, il attrapa une petite armoire basse dans l’entrée, la lançant sur le front de son adversaire aux vêtements colorés. Le bois éclata dans un craquement sec, suivi d’un bruit de vaisselle pilée, déséquilibrant le Noir un court instant. Une brève seconde qui lui permit d’entrer dans l’une des salles du rez-de-chaussée.

Évidemment, le flic possédait d’autres armes, totalement inefficaces, puisque les pieux et autres traits d’arbalète ne tuaient pas ces morts-vivants. La situation se corsait. Quant à sa dague, elle était restée plantée dans la nuque du second quidam. Bref, il devait trouver de quoi se battre à armes égales. Et rapidement. À tout hasard, il s’équipa d’un pieu, poussant une série de voilages partiellement opaques qui l’empêchaient de voir quoi que ce soit, avant de déboucher dans une superbe et vaste chambre aux lumières tamisées de couleur bleue. Çà et là, de grands chandeliers dotés de bougies et quelques néons azurés éclairaient la salle.

En dépit de cette ambiance feutrée, quelques jolis tableaux et les formes mouvantes de larges bustes en marbre apparaissaient ici ou là. Un doux feu de cheminée crépitait dans l’âtre tandis que des halètements marqués résonnaient quelque part, conférant à cette pièce, un aspect à la fois intime et malsain. C’est à ce moment précis que Nathan distingua un grand lit sur lequel un vampire aux cheveux courts prenait une jeune et jolie jeune femme aux cheveux d’or en levrette.

« Désolé, plaisanta Nate, en les observant tel un jeu de Lego lubriques. J’ignorais que c’était occupé. Je pensais tomber sur un repaire exclusivement gay. Je me renseignerai davantage la prochaine fois. »

Non décontenancé, l’immortel repoussa les fesses de sa partenaire en la laissant tomber sur la moquette, vulgaire chaussette usagée, avant d’arracher un drap du lit pour s’en faire une tunique. Le choc sourd des côtes du damné résonna contre le pieu en bois d’aulne de Nathan. Une marée de sang épaisse et chaude, juteuse au possible, recouvrit la main du chasseur. Surpris par son exceptionnelle vitesse, le vampire réprima un frisson avant que son corps n’explose.

Le souffle de la déflagration fut tel que Leroy fut projeté à l’autre bout de la pièce avant de s’écraser contre un mur. La jeune femme courut vers les voilages, entièrement nue, ses fesses rondes rebondissant au gré de sa course alors que les poutres et les rideaux autour prenaient déjà feu.

« J’ai l’info ! gueula soudainement Mitch dans l’oreillette de Nathan. Ce ne sont pas des vampires normaux, mais des Maîtres vaudous. Il est probable que leurs cœurs ne soient pas au même endroit que les autres. Voilà pourquoi tu n’as pu les tuer !

- Super, » murmura Nathan en entendant le Black qui venait de surgir en tranchant les voilages d'un coup d'épée. Avec un sourire sadique, le monstre chopa la blonde sans le moindre mal.

« Nate, la nana ! cria Roberto, installé dans cevan où il observait la scène grâce à la caméra optique. Il va la tuer ! »

À l’idée de se remémorer la suite, Tom eut envie de vomir, revenant de plain-pied dans le club de strip-tease de Monsieur Esper. Son numéro terminé, Bellinda, la succube métamorphe, quitta la scène. Le vampire Impur la suivit du regard en scrutant la décoration sordide de l’établissement.

Avec ses grands néons colorés, jaunes et bleus, dont la lumière provenait de luminescents Xandariens, le Manège ensorcelé n’affichait que des objets étranges appartenant à des dimensions parallèles ou surgis d’un lointain passé. On pouvait notamment apercevoir un vieux loup-garou empaillé, totalement mité, installé dans une cage évoquant la prise d’un grand fauve. Plus loin, l’épée, tout du moins la réplique de l’épée du Roi Gùlan IV, trônait fièrement sur l’un des murs, scintillant de mille feux. On distinguait également la partie supérieure du crâne osseux d’un grand Dragon gris qui ornait le bar, incrusté dans le bois par des procédés mystiques. Les orbites géantes de la défunte créature, serties de faux joyaux, observaient tranquillement les jolies pompes à bières finement gravées.

« Un vrai cimetière, » pensa le Balafré. Principalement des reliques d’autres espèces qui furent assassinées par les vampires au cours des siècles. La seule chose qui l’étonna vraiment fut ces tableaux épars, accrochés ici ou là et qui dépeignaient des scènes torrides et glamour entre des damnés consentants. Dégoûté par les dessins de ces aquarelles sexy, lui qui était célibataire depuis trop longtemps pour en parler, l’Impur mordit de nouveau dans son chat alcoolisé. Ses canines arrachèrent une oreille infecte, pleine de vers.

« Ah, la vache ! gueula-t-il à moitié bourré. Il est pas frais, ce chat ! On m’a refilé de la camelote. » Sur ce, le gaillard tenta de se relever, manquant de trébucher sur son pote d’un soir, le démon cornu. Heureusement pour lui, son compagnon de beuverie dormait toujours depuis dix bonnes minutes.

Le Balafré tituba sur plusieurs mètres, prêt à engueuler l’aubergiste de tout son timbre avant de tomber lourdement sur le plancher tel un tas de vieux chiffons puants, emporté par un misérable croche-pied. Avec un horrible craquement sec, son nez explosa contre le marchepied doré du comptoir. Du sang âcre, coulant de son nez plein d’hémoglobine, se déversa dans sa bouche tuméfiée. Àmesure qu’il tentait de se relever péniblement, les éclats de rire des autres pochetrons résonnèrent un peu partout.

Sous la colère, Durbin comprima ses poings en trouant ses mitaines de ses ongles pointus, prêt à en découdre avant de se rappeler alors la sacralité de ce lieu. Un sortilège, lancé par le Mage Esper en personne, empêchait les monstres de se battre. Du moins, c’est ce que prétendait la légende, sûrement pour éviter les querelles inutiles. Tom releva sa face ravagée, hideuse au possible, vers l’individu qui venait de le faire ridiculement chuter, distinguant une jeune femme brune aux cheveux noirs et bouclés. Elle était assez jolie, même très jolie. À la couleur de sa peau, il devina qu’il s’agissait d’une vampire.

« Pas de mal, » baragouina le Balafré, heureux de découvrir le visage enchanteur de sa dominatrice.

Il détailla le corps de la damnée très longuement, s’attardant sur sa poitrine généreuse, engoncée dans un corset serrant, puis le galbe de ses hanches et de ses cuisses qu’on devinait derrière les voilages d’une superbe robe rouge.

« Désolée, murmura la jeune vampire aux yeux d'émeraude, trop amusée pour être confuse. Je ne vous avais pas vu. Pourtant, j’aurais dû vous sentir…

- Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle. J’ai une constitution très résistante, » lança Thomas Durbin, au moment même où du sang gicla de son nez à la manière d'une fontaine ardente. Il plaqua une main sur son appendice meurtri, empêchant son fluide vital d’éclabousser son interlocutrice. Un sourire abruti s’installa sur son visage répugnant. Cependant, cinq doigts ne suffisaient pas à contenir les flots de mucus ensanglantés qui jaillissaient en tous sens. Son autre main fut nécessaire pour tempérer les giclées de son pauvre pif agonisant.

Aux alentours, les derniers rires se calmèrent un à un. Visiblement, les clients attendaient une baston qui ne viendrait pas ; ils se remirent donc à causer de choses et d’autres. Les deux individus purent ainsifaire plus ample connaissance. Pour lui faciliter la tâche, Mélanie Leroy se retourna vers son verre, abandonnant ce pauvre hère inintéressant et moche comme un pou à son triste sort. Non seulement, il puait la charogne mais de surcroît il se vidait de son sang comme un porcin.

« Excusez-moi, » fit le monstre en s’approchant d’elle. La jeune immortelle le dédaigna en jouant avec l’ombrelle de son cocktail rougeâtre, faisant mine de ne pas l’avoir entendu.

« Excusez-moi, » répéta-t-il, en attrapant carrément le verre de la vampire où flottaient deux orbites globuleuses.

Mélanie leva un sourcil dans sa direction, visiblement dérangée par ce larcin digne d'un goujat de la pire espèce. « De toute évidence, cette bombe sexuelle ne désirait pas lui répondre, ni même converser avec lui de la pluie et des retombées atomiques, pensa l’Impur. Qu’importe, il allait lui parler.

- Oui, répondit-elle malgré tout, faisant un effort surhumain pour paraître polie. C’est gentil de tenir mon verre, mais je pense qu’il sera plus en sécurité dans ma main plutôt que dans celle d’un soûlard…»

Complètement rond, le Balafré l’observa avec le plus incroyable, le plus intense et le plus abruti des visages. Toute une vie de banqueroutes financières et de conquêtes féminines fantasmées, se concentrèrent dans les quelques mots qu’il prononça avec le plus grand calme.

« Dis-moi, est-ce que tu baises ? » cracha Durbin, sûr de son coup. Il venait de trouver la pute la plus excitante de ce fourbi et il ne comptait pas la laisser partir avec un autre client, même si son nez partait en vrille. Qui plus est, il avait largement de quoi la payer en nature. Une clé de douze avec une tête de lapin au bout, comme il se plaisait à le dire.

« Ben alors, salope ? » ajouta-t-il en exhibant ses petites dents noircies et jaunâtres, avec des morceaux de viande de chat pourris accrochés çà et là. La moindre des qualités du Balafré ? Il savait parler aux femmes. « Tu ne réponds pas ? Tu préfères parler avec ta langue, je parie. »

Pour toute réponse, Tom sentit une gifle, dure comme l’acier, s'aplatir sur son pauvre visage ligaturé de toute part. L’impact fut tel qu’il décolla à l’autre bout de la pièce, s'écrasant grossièrement sur une table qui se brisa au milieu d’éclats de verre. Éclaboussé, un jeune couple se recula brusquement, comprenant que cette bataille ne les concernait nullement. Le Balafré, aucunement impressionné, se releva d’un bond, comme revigoré par cette douche d’alcool. Ses ultimes mèches de cheveux sales et ébouriffées, totalement humides, se mirent à rebiquer.

« Une pute sado-maso ! grogna-t-il de plaisir. J’adore ça. Choisis ta chambre bébé et mon corps d’athlète est à toi !

- Tu es vraiment dur de la feuille, toi, râla Mélanie, comprenant que ce tocard allait insister davantage et que ce quiproquo risquerait de durer un long moment. Je ne suis ni une danseuse à trois seins, ni une pute, espèce d’abruti ! »

Alors qu'elle s'apprêtait à répliquer physiquement, une poigne coriace enserra le poignet de Mélanie. Une Goule Noire, qui n’avait de Goule que le nom vu son incroyable force, la regarda dans le blanc des yeux, prête à frapper si nécessaire. Celui qui lui faisait face était Radone, l’un des impressionnants videurs du Manège.

« Arrête ça tout de suite ! articula le porte-flingue en serrant les dents. Le boss te tolère car il apprécie tes toiles. Quant à ce poivrot et en dépit de son apparence, il possède de bons appuis politiques. Alors, si vous voulez vraiment vous battre, vous sortez de ce lieu maintenant ou je me charge de vous balancer à l’extérieur…

« C’est bon, souffla Mélanie, déçue de ne pouvoir en découdre ici même. Je sors.

- Idem, ajouta le Balafré. Le froid, ça m’excite un maximum. Mon appendice devient gigantesque lorsqu’il est malmené…»

À la Nouvelle-Orléans, un hurlement féminin résonna dans une des chambres de la résidence Lamont. Le Maître vaudou relâcha le corps sans vie de l’innocente, un large sourire sadique dénudant ses canines impeccablement blanches. Le corps nu et mou de la jolie blonde s’écrasa sur la moquette, les vertèbres brisées. Quant à Leroy, il serait le prochain sur la liste.

« Et merde, » vociféra Nathan, tout aussi furieux contre le damné que contre lui-même. Àla recherche d'une quelconque planche de salut, il vit qu'un antique katana se tenait sur un présentoir, accroché dans le dos du molosse. Cependant, Nate devrait faire un bond au-dessus du lit pour l’attraper en risquant un méchant coup d’épée. Il tenta de gagner du temps.

« Pourquoi tu as fait ça, espèce de salopard ?

- Pour le fun, » ricana le Black.

Empli d'une rage sans limite, Nathan décrocha le katana par télékinésie. Le monstre d’onyx eut à peine le temps de bouger qu’il sentit une pointelui perforer les intestins à trois reprises avant de rejoindre la main du flic. Surpris, le géant tituba sur deux mètres en dégobillant un bon litre de sang avant de s’écrouler à genoux en sentant sa tête se défaire de son cou sous le fil de cette lame aiguisée. Leroy attrapa la tête remuantede la chose, puis jeta cette trogne hurlante dans les flammes de la cheminée. Le crâne, dont la machoire s'agitait toujours en l'insultant copieusement, s’immola illico, ne vibrant qu’une dizaine de secondes avant d'émettre de brefs cris d’agonie. Le corps fit quelques mouvements convulsifs avant de se changer en poussière.

Pas le temps de souffler que les enjambées de l’autre vampire résonnaient déjà dans le couloir. Le Juste n'ayant pas eu le temps de le décapiter intégralement, cette satanée poupée brave gars fonctionnait de nouveau parfaitement. Qui plus est, la chambre bleutée prenait feu de toute part et le flic ne pourrait pas rester là très longtemps, il sortit donc de la pièce pour affronter le danger en face. Le Noir, libéré de cette daguequi lui trouait la nuque, sprintait maintenantle long de l’escalier ascendant. Ni une, ni deux, Nathan balança une grenade incendiaire avant de se plaquer au sol. Sans pour autant arrêter de grimper, le vampire sentit le projectile de métal lui démettre une épaule. La grenade ricocha sur deux, trois marches, le souffle de l’explosion expédiant le type et l’ensemble de l’étage dans les flammes de l’enfer.

« En général, ce genre de sbire s’enfuyait toujours à l’opposé de l’endroit où se trouvait son Maître pour lui laisser le temps de filer, » se souvint Leroy. Pour preuve, trois jours plus tôt, un vampire très puissant du nom de Corvacavait faussé compagnie au chasseur de cette manière. Depuis, Nathan faisait gaffe à ne plus commettre ce genre de bévue. Autrement dit, le grand manitou, le créateur de toutes ces engeances, se trouvait sans doute à la cave. Nathan marcha vers la porte en question lorsque que quelqu’un l’interpella par télépathie.

« Descendez, n’ayez crainte. Je vous attendais, » fit une voix masculine, posée.

Inquiet, Nathan scruta les environs. Le rez-de-chaussée, tout comme l’étage de la maison, s’embrasait déjà. Autrement dit, il bénéficierait de quelques minutes tout au plus pour finir sa besogne. Leroy se demanda s’il ne se jetait pas, tête la première, dans un piège grossier. Cependant, il descendit malgré tout ce qui ressemblait à une volée de marches en bois, branlantes à souhait.

Une odeur abjecte, viciée, imprégnait les antiques murs de torchis, recouverts d’épaisses toiles d’araignée. Au fur et à mesure qu’il glissait dans cette sinistre cacophonie de craquements stridents, il se demanda ce que cette cave pouvait receler de si terrible. En bas du vieil escalier termiteux, le Juste poussa une petite porte, également en bois, puis débarqua dans une sorte de laboratoire sinistre, recouvert de poussière.

Çà et là, on apercevait du matériel de biochimiste sur de grandes tables, des becs Bunsen, des vases à bec, des cornues, des pipettes et de grands réceptacles en verre. Certains bocaux, dont le contenu paraissait vivant, semblaient provenir tout droit d’un film d’horreur des années trente. Plusieurs d’entre eux, étiquetés et référencés, résultant d'indicibles expériences, reposaient dans une grande armoire métallique entr’ouverte. Quelqu’un ou quelque chose les avait donc soigneusement entreposés là. Demeurant aux aguets, Nate repéra une silhouette anthropoïde, étrangement silencieuse, qui se trouvait derrière une des tables. Il la jaugea, l’arme au poing, prêt à faire feu.

Il était grand et brun, plutôt costaud. Son visage sévère se couvrait de petites stries, la conséquence d'anciennes balafres ou d’une quelconque maladie de peau non traitée. L’homme ne paraissait pas armé et présentait un visage amical. Il portait un manteau long et plusieurs mèches de cheveux courts jaillissaient d’un large chapeau. Ses yeux gris, sans âge, témoignaient de nombreuses batailles, mais à en juger par la couleur de sa peau, légèrement ambrée, ce gars n’appartenait manifestement pas au genre vampirique. La dépigmentation dûe à l’absence des rayons du soleil amoindrissait toujours leurs couleurs de peau, se rappela Leroy. Toujours. Et ce gars venait de prendre un bain de soleil, voire de se faireune séance d’UV récemment.

« Vous n’êtes pas un vampire, murmura Nathan.

- Eh non ! » répliqua l’homme en se levant.

Nathan affina sa visée pour être sûr de faire feu en premier.

« Qui êtes-vous ?

- Celui que vous deviendrez peut-être un jour, Nathan.

- Vous connaissez mon nom ?

- La Confrérie de Cérinthe m’espionne, donc je fais de même. J’ai longtemps travaillé pour eux, vous savez. Je les connais très bien et aucune de leurs procédures débiles ne m’est inconnue.

- Je ne suis pas sûr de tout comprendre, balbutia Leroy. Vous êtes un ancien chasseur ?

- En effet.

- Et vous vivez au milieu de vampires ?

- Disons plutôt qu’ils travaillent pour moi. Vous avez tué quatre de mes protecteurs, ce n’est pas mal pour un jeunot comme vous. »

Une voix angoissée, provenant de l’oreillette, résonna dans l’ouïe de Nathan.

« Nathan, tue-le ! C’est lui la cible ! Ne te laisse pas embobiner ! »

Leroy laissa son arme dans la direction du type, pas vraiment convaincu par les paroles de Michelangelo, dit Mitch, la tortue ninja du Vatican.

« Ils vous disent de me tuer, pas vrai ? » Aucunement intimidé, le type s’alluma une cigarette.

« Qui êtes-vous ? trancha, Nate, braquant toujours son arme de poing.

- Vous ne tirerez pas, Nathan. J’ai étudié votre dossier en long, en large et en travers. Vous avez un peu plus de trente ans. Vous êtes flic et vous venez de demander un congé exceptionnel, le temps de donner un coup de main à la Confrérie. Vous vivez à Scylla dans cet endroit bucolique qu’on appelle les Contrées de la Déesse Arduinna. Vous aviez une sœur qui se prénommait Mélanie. Une artiste peintre de renommée mondiale et qui est soi-disant décédée dans des circonstances étranges. Vos antécédents médicaux vous ont forcé à abandonner la clope car vous avez chopé un cancer. Bizarrement, vous semblez en pleine forme pour un mourant. »

Nathan ne répliqua pas, surpris par l’étonnante véracité des paroles de son mystérieux adversaire. L’homme reprit son discours.

« Dernièrement, vous avez tué un prêtre, mais vous ne vous en êtes toujours pas remis. Au vu de votre éducation catholique, vous en avez logiquement déduit que flinguer du vampire pouvait peut-être vous permettre d’atteindre la rédemption. Personnellement, j’en doute mais si c’est votre leitmotiv perso, pourquoi pas. Et comme vous le dites, le hic en question, c’est que je ne suis pas un vampire…

- Nate, tue-le, bordel ! » blasphémèrent de nouveau les voix de ses alliés, installés dans le van. Cependant, Leroy débrancha l’oreillette ainsi que la caméra optique pour s’entretenir avec le mystérieux inconnu.

Je ne vais pas me répéter toute la nuit et je déteste jouer au perroquet, Monsieur Mystère. Qui êtes-vous ? s’énerva le flic en visant la poitrine du gusse, le doigt sur la détente de son 9 millimètre parabellum. Et que savez-vous au sujet de ma sœur ? Pourquoi dites-vous qu’elle est prétendûment décédée ?

- Je dois y aller, Nathan. L’étage brûle et ces braves pompiers cajuns ne vont pas tarder à arriver. Après la catastrophe d’il y a trois ans, une maison en feu, c’est de la bagatelle pour eux. Et ils risquent d'avoir tout autant de travail dans les prochains jours. Désolé de briser votre moral mais si les vampires du coin ont décidé de prendre la poudre d'escampette, c'est à cause du nouvel ouragan qui s'approche et non à cause de vous. Mais nous nous reverrons bientôt, je vous rassure.

- Je ne suis pas sûr que vous ayez compris, le railla Nathan en réaffirmant sa prise sur l’automatique, ne sachant pas si ce type bluffait ou pas. C’est moi qui tiens le flingue ! »

Projeté contre l’armoire métallique avec une incommensurable violence, Nathan pulvérisa une dizaine de bocaux en verre, puis s’écrasa au sol, au milieu des bruits cristallins, la peau écorchée. Alors que des morceaux de verre se logeaient déjà sous sa peau, mise à vif, il sentit son corps se soulever et heurter l’armoire trois fois de suite. La brutalité des impacts fut telle qu’à chaque coup, il crut sa dernière heure arrivée. Visiblement, ce mortel maîtrisait la télékinésie mieux que lui. Largement mieux même.

« Je pourrais vous apprendre quelques trucs si vous acceptiez de reconnaître votre étroitesse de vue…murmura l’homme.

- C’est donc vous le DRH, ici ? Je comprends mieux pourquoi vous parlez si bien. Comme je le disais à vos hommes, j’ai toujours été un mauvais élève... »

L’armoire métallique, maintenant vide, s’effondra sur le corps du flic dans un ignoble fracas. Une épaule démise, trois côtes fêlées, Leroy repoussa le meuble d’une main en tentant de se relever au milieu des morceaux de verre et du liquide poisseux qui recouvraient désormais le sol. Çà et là, des choses indicibles, libérées de leur prison ébréchée, rampaient déjà autour de lui. Le chasseur se traîna sur le côté, recherchant son adversaire du regard avant de recevoir une invisible pluie de coups.

« Il n’est pas nécessaire d’être armé pour être dangereux, Leroy. Vous devriez le savoir, » ajouta l’inconnu.

Alors, tous les objets de la pièce partirent vers Nate. Il se lança sur le coté avec véhémence, évitant un large bureau en métal plein de dossiers qui se fracassa contre le mur dans un vacarme infernal. Le flic hurla, comprenant que sa cheville venait d’être heurtée par quelque chose. Une seconde volée, armada de couteaux et d’autres ustensiles, s'envolèrent vers lui et il se protégea avec ses avant-bras comme il put ; nouvelle vague de bleus, d’ecchymoses et de blessures diverses. S’il ne se réveillait pas maintenant, il était mort.

« Je pense qu’une nouvelle démonstration serait inutile, n’est-ce pas ? » le railla son adversaire, sûr de lui.

Le nez en sang, la vue trouble et les bras blessés, Leroy rechercha son pistolet du regard. Celui-ci avait rebondi à une dizaine de mètres et il s’avérait trop faible pour user de ses pouvoirs psychiques. À demi KO, Nate attrapa son flingue de secours, un petit calibre qu’il gardait dans sa rangers. Leroy cracha du sang de manière abondante en sentant le contact froid du métal dans sa paume rassérénée.

« Stop ! » articula-t-il, tant bien que mal tout en tirant sur sa cible, sans l’atteindre.

Le visage tuméfié, les yeux hagards, Nathaniel visa le dos du quidam qui ouvraitla porte de l’escalier pour rejoindre l’étage. L’homme au chapeau s’arrêta un instant, comme pour le défier, sans se retourner pour autant. Puis, il poursuivit son ascension en lévitant au-dessus des marches.

Le doigt de Nate se contracta douloureusement sur la détente. Bizarrement, il dut faire un effort surhumain pour conserver son arme en main. En effet, une autre scène, extraite de son passé, remplaça celle-ci, le tétanisant complètement. Durant un court moment, Nathan revit le prêtre sur lequel il dut faire feu pour sauver sa sœur, plusieurs mois plus tôt. Une nuée de gouttes de sueur perlèrent sur son front en revoyant Marco Delcruz, celui qui lui permit de développer son plein potentiel. Le vicieux télépathe usait de ses souvenirs contre lui en le replaçant dans la même situation que jadis. Incapable d’agir, le doigt crispé sur la détente, Nathaniel Leroy abaissa le canon de son arme vers le sol. La silhouette du gars disparut dans l’embrasure de la porte en le saluant d’un revers de chapeau.

« Merde, » râla Nathan. Non seulement, il n’avait pas alpagué cetype mais de surcroît, d’épaisses fumées noires envahissaient la pièce. Et ce monoxyde de carbone lui serait aussi fatal que ses blessures. À demi assommé, il reprit connaissance lorsqu’une poutre en flammes s’effondra en travers du laboratoire, écrasant les petites monstruosités qui s’animaient partout. En voyant ces choses affreuses et difformes se rapprocher de lui, Leroy reprit ses esprits. Il se mit à tirer vers elles, les faisant exploser dans un concert de cris et de mugissements sanglants. Toutes les salles du rez-de-chaussée brûlaient, de même que les deux étages au-dessus de sa tête. À court d’idée, Nate remit son oreillette en place. Son corps le faisait tant souffrir qu’accomplir ce simple exercice lui parut insurmontable. Le gadget crépita, comme fichu, et le flic aperçut les premières flammes entrer dans la cave. Cette fois-ci, Juste ou pas, sa survie ne tenait qu'à un fil.

Chapitre second du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009.


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mardi, janvier 13 2009

Interview de Sullivan Lord avec Khimaira pour la sortie d'Elégie pour un vampire

Voici une longue interview accordée à Valérie France du magazine Khimaira. Cette interview fit l'objet de leur dossier spécial vampires

Khimaira : Sullivan Lord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et leur expliquer votre parcours ?
Sullivan Lord : Je suis Sullivan Lord, j'ai 26 ans et suis originaire des Ardennes, une région plutôt sinistrée qui se situe au nord est de la France. J'ai rédigé Elégie pour un vampire lorsque je m'ennuyais sur les bancs d'une Fac de droit du côté de Reims. Ce roman a même reçu un prix littéraire décerné par Paul Guth en 1996. Cependant, les éditeurs de l'époque étaient frileux face au genre et mon manuscrit a calé une de mes étagères pendant quelques années car ils n'en voulaient pas. Dans l'entre-temps, j'ai travaillé sur Paris et conçu un Jeu de Rôle de SF pour Ak Vidéo (Cobra, Blackjack, les Citées d'Or), ce qui m'a permis d'apprendre les rouages du métier. Elégie pour un vampire était un roman iconoclaste et comme je refusais de me plier aux exigences d'un quelconque éditeur, j'ai décidé de le publier moi-même. Je ne l'ai appris que plus tard, mais Rimbaud (qui est originaire du même département que moi) en avait fait autant jadis. En un sens, je suis une exception dans le paysage littéraire français car je suis l'un des rares auteurs à écrire du fantastique (les autres romanciers se tournent en général vers l'héroïc fantasy ou la SF) mais en plus, je suis un auteur indépendant. D'où un style et une liberté de création totale...

K : Pouvez-vous nous décrire brièvement l'ambiance et le contexte de votre roman "Elégie pour un vampire" ?
S.L. : Elégie pour un vampire se rattache à un genre quasiment disparu de nos jours qu'on nomme le roman noir ou roman gothique, un domaine où excellait Charles Nodier par exemple. C'est une œuvre lyrique, qu'on pourrait assimiler aux romans des Grands Auteurs Français tels que Chateaubriand, principalement pour le style. D'un autre coté, et même si j'ai travaillé la forme, j'ai voulu garder une approche réaliste des dialogues. Quant au contexte d'Elégie, celui-ci est légèrement futuriste puisque ce roman se déroule en 2007. J'ai adjoint une goutte d'anticipation et de politique fiction, histoire de réactualiser le genre.

K : Pour ceux qui n'auraient pas encore été faire un tour sur votre site internet, décryptez-nous le titre peu commun de ce roman.
S.L. : Une Elégie, c'est un petit poème lyrique en prose ou en vers. C'est à mon avis, le titre le plus approprié que je pouvais choisir pour ce roman. Sans omettre le fait que beaucoup de gens ignorent ce qu'est une élégie, d'où ce mystère qui environne le livre.

K : On ne peut parler de vampire ou encore lire un roman tel que celui-ci sans faire allusion au père du vampire le plus célèbre. Quelle a donc été pour vous et pour votre œuvre l'influence de Bram Stoker ?
S.L. : Fondamentale. Il est celui qui a fait fusionner toutes sortes de croyances pour enfanter l'un des plus grands mythes contemporains. Bram Stoker est un génie, mais le plus drôle, c'est qu'il n'en avait même pas conscience. Stoker, tout comme Mary Shelley, sont à mon goût les deux romanciers à qui le fantastique doit le plus. Il y a tellement de niveaux de lecture différents, de richesse et de symbolisme dans leurs textes que j'envie leur prestance. Et le mythe du vampire est le plus riche que je connaisse. Il n'a pas d'équivalent, tout simplement.

K : Sans dévoiler tous les secrets du roman, pouvez-vous nous parler de la façon dont vous évoquez les mythes et légendes concernant les vampires, mais aussi et surtout les croyances tenues pour acquises que vous avez modifiées ou améliorées (comme leur reflet dans les miroirs) ?
S.L. : Mon explication du mythe du vampire se rattache effectivement à une poignée de légendes oubliées. Elle s'enracine également dans la chair d'individus qui ont réellement existés et fascinent encore les chercheurs et scientifiques d'aujourd'hui. Cependant, mes explications au sujet de la véritable origine des vampires reste un moment clé de mon roman, aussi, je préfère laisser le plaisir de la découverte à vos lecteurs. Pour ce qui est du reflet dans les miroirs, le mythe du vampire s'est inscrit dès l'origine comme une légende extrêmement sensuelle. Je pense ici aux textes de Goethe et de Polidori, deux des précurseurs de Stoker. Aussi et étant des créatures d'essence surnaturelle, je suis parti du postulat que les lois physiques n'avaient que peu d'emprise sur les vampires. Partant de là, ils peuvent à loisir jouer avec leurs ombres et leurs reflets. Sans omettre que cela m'ennuyait d'imaginer ces créatures immensément narcissiques, totalement incapables de se contempler dans un miroir. Connaissant ce mythe sur le bout des doigts, je me suis permis de modifier quelques unes des directives de Stoker pour surprendre le lecteur. Et je pense que le système fonctionne car les lecteurs sont généralement étonnés par mes quelques inventions.

K : Dans le même ordre d'idées et pour servir d'exemple, serait-ce le drame vécu par la jeune Claudia dans "Entretien avec un vampire" d'Anne Rice qui vous aurait inspiré de faire "vieillir" les immortels d'un an tous les deux siècles ?
S.L. : Non. En fait, c'est la science qui m'a éclairé sur ce point. Je m'explique, toute forme de vie possède en elle, les gènes de la mort. A une échelle cosmique, même notre univers aura une fin. Je me suis donc dit : " Ok, un vampire est immortel ". Mais à quoi bon être immortel alors que les astres eux-même ont une fin ? Ce vampire sera détruit tôt ou tard, par l'explosion d'un soleil par exemple. Au mieux, il survivra à la mort de l'écosystème de sa planète mais sans proie à se mettre sous la dent (et sans individu avec qui échanger), il perdra toute raison de survivre. Donc, mes vampires possèdent une exceptionnelle longévité, mais ils vieillissent malgré tout, ce qui rehausse le lyrisme de ce mythe car la déchéance physique est le pire des maux qui soit. En ce sens, cette forme d'immortalité reste une malédiction 

K : Le duc Charles Ruthwen, le héros de cette histoire, est un vampire hors du commun, très différent des monstres sanguinaires si brillamment illustrés au grand écran. Vous avez fait de lui un immortel aux pensées et aux sentiments encore très humains. Un vampire doté d'un cœur et qui plus est d'une âme, ce n'est pas banal. Mais un vampire pour lequel on tremble lorsqu'il est en danger et du côté duquel on se sent irrémédiablement attiré, voilà qui l'est moins encore. Pouvez-vous nous expliquer la manière dont s'est construit ce personnage et nous le présenter en quelques mots ?
S.L. : Comme de nombreux écrivains, je me suis permis une pincée d'autobiographie. Je voulais que mon personnage soit plus réaliste que ses homologues et possède une véritable psychologie. A titre d'exemple, Conan Doyle s'apparentait à Watson et Fritz Leiber à Fafhrd. On retrouve même Stoker sous les traits d'Abraham Van Helsing (le prénom Bram s'avère être le diminutif direct d'Abraham...). De même, quand Lord Byron a crée le personnage de Childe Harold, tout le monde l'a assimilé à son personnage car ses textes étaient partiellement autobiographiques. Moi, j'ai doté Ruthwen de mon apparence physique et de quelques uns de mes défauts, mon romantisme désuet par exemple. Pour présenter Charles, je dirais que c'est un personnage romantique, victime d'un destin tragique contre lequel il lutte mais auquel il risque de ne pas échapper. Il est le fils d'un des fondateurs de la race vampirique et ce statut le place d'emblée au milieu des complots que se livrent les autres vampires. Il est celui qui sauvera ou condamnera sa race. Et de surcroît, il ne supporte pas vraiment son immortalité. Sur certains points, il s'avère plus humain que certains, tout en demeurant dangereux, ce qui fait de lui un personnage iconoclaste.

K : Toujours à propos de ce personnage principal, pouvez-vous nous expliquer la symbolique de son nom, inspiré d'un autre personnage de fiction ?
S.L. : Je suis un individu extrêmement symbolique. De ce fait, j'adore glisser des références dans mes écrits, principalement en ce qui concerne les prénoms de mes personnages. Charles s'est inspiré de deux individus pour créer son nom vampirique. Le prénom Charles fait référence à l'écrivain Français Charles Nodier. Nodier fut celui qui permit aux textes de John William Polidori de se répandre en France. Le nom Ruthwen fait référence à Lord Ruthwen, un personnage crée par John William Polidori en 1819. Cette seconde référence est d'ailleurs assez amusante car Polidori a crée le personnage de Lord Ruthwen en s'inspirant d'un auteur qu'il avait rencontré et que je vénère, Lord Byron. Pendant des années, le texte de Polidori fut associé au nom de Byron, ce qui n'était pas le cas. Le mythe du vampire fut donc crée grâce à Byron car il fut l'instigateur principal du texte de Polidori. Enfin, mon pseudonyme lui-même renvoie au Lord de Newstead Abbey. Si vous inversez l'ordre de mon nom, vous obtenez Lord Sullivan. Lord Sullivan et Lord Byron, de lointains cousins...

K : Pour nous représenter "votre" monde, légèrement décalé et franchement gothique, quelles sont vos références littéraires, cinématographiques et musicales ou les auteurs qui vous ont marqué et influencé ?
S.L. : Vaste débat que celui-ci. Mes références littéraires, je pense les avoir évoqué tout au long de cet entretien. Pour tout vous dire, et à part quelques auteurs contemporains, je ne lis que d'anciens textes. Question cinéma, j'adore John Carpenter (l'Antre la Folie, Christine, The Thing, Vampires...) car c'est un véritable artiste. Il écrit certains de ses scénarios, les coproduit, assure le montage et va jusqu'à en composer la musique. C'est un artiste unique en son genre. Il n'usurpe jamais son titre de maître du fantastique. J'aime aussi Tim Burton (Batman, Sleepy Hollow, Edward aux mains d'argent) pour ses univers gothiques ainsi qu'Alex Proyas (The Crow, Dark City), qui sera à mon avis l'un des futurs grands de demain. Question musique, je suis au confluent de deux genres, le métal et la musique classique. Je tripe autant sur du Bach, ou une BO de film que sur un morceau de Manson. J'adore Lacrimosa, par exemple, un groupe gothique qui se situe à mi chemin entre la symphonie et les riffs. Question goût, je suis un être très contrasté. Et mes genres de prédilections ne m'empêchent pas de regarder, ou d'écouter, d'autres choses. C'est important de rester ouvert sur le monde, surtout pour un écrivain. Même si on peut me qualifier de gothique, je n'ai pas d'œillères, c'est l'essentiel.

K : Dans "Elégie pour un vampire", le second personnage en importance est une femme, une jeune artiste peintre du nom de Mélanie Leroy. En rapport avec la couverture du livre et le rôle des personnages féminins dans votre roman : prostituées, femmes déboussolées et soumises ou femmes sensuelles et fatales, pouvez-vous nous parler de cette vision de la gent féminine, alors que votre style et le ton du roman tendent plutôt au romantisme ? Comment expliquez-vous ce paradoxe entre provocation et sentimentalisme, exhibition et pudeur ?
S.L. : D'un point de vue purement scénaristique, cela ne m'intéressait pas que mes personnages soient tous romantiques, comme chez Anne Rice, par exemple. Si Charles et Mélanie bénéficiaient de la même nature, leur histoire d'amour perdait tout intérêt car le lecteur pouvait deviner exactement ce qui allait se passer. Ils se rencontrent, ils s'aiment, fin du récit. J'avais besoin d'un personnage féminin qui soit à la fois fort et fragile, une femme libérée et indépendante comme il y en a beaucoup par les temps qui courent. Et puis, honnêtement, certains hommes sont foncièrement plus romantiques que vous ne le croyez. Les femmes d'aujourd'hui sont bien plus entreprenantes vis-à-vis des garçons que celles d'hier. Et puis, je ne voulais pas écrire une guimauve tout public mais une histoire d'amour forte, épique et dramatique. Quand au paradoxe de la couverture, à savoir afficher une femme quasiment nue alors qu'il y a une véritable romance dans ce livre, c'est plus anecdotique qu'autre chose. Qui plus est, c'était un bon moyen de ne pas disparaître dans la masse des autres titres, même si cela m'a parfois joué des tours. C'est un roman gothique, et si on reprend les origines du roman gothique, c'est un genre paradoxal en lui-même, un mélange entre sentimentalisme et horreur, romantisme et sensualité. Les romans gothiques furent les premiers romans d'épouvante dotés d'éléments sentimentaux. En ce sens, Elégie pour un vampire est un authentique roman gothique.

K : Que revêt pour vous l'importance de la foi et de la religion ? On ne peut en effet omettre d'évoquer ces frères inquisiteurs qui ont leur rôle à jouer dans cette histoire et l'on ne peut oublier toutes ces croyances vampiriques qui trouvent leur remède salvateur au sein de la chrétienté. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
S.L. : J'estime qu'il y a beaucoup trop de paradoxes dans la religion, en particulier catholique, pour que je ne les soulève pas au travers de mes écrits. Si j'évoque ce thème dans Elégie pour un vampire, c'est principalement afin d'apporter une réflexion sur un sujet qui m'intrigue beaucoup, au même titre que l'immortalité ou la folie. A mes yeux, les frères Delcruz (dont le rôle est d'éradiquer la menace vampirique sous couvert du Vatican) sont victimes d'un phénomène propre à toute organisation qui œuvre pour l'intérêt commun. Leurs idées sont défendables mais les moyens qu'ils emploient sont répréhensibles.

K : Enfin, vous serait-il possible de nous exposer la trame, le fil conducteur de la suite de cette histoire, "Les Saigneurs Cardinaux" et pouvez-vous déjà révéler le titre du troisième et dernier volet de cette trilogie ?
S.L. : Les Saigneurs Cardinaux reprend l'intrigue là où je l'avais laissé à la fin d'Elégie, à ceci prêt que quelques mois se sont écoulés. Sans déflorer l'intrigue, nous y reverrons quelques uns des personnages principaux d'Elégie dont Charles Ruthwen et Tom le Balafré (car ce personnage secondaire a suscité beaucoup de réactions chez les lecteurs). On y croisera aussi Laetitia, l'impératrice Cardinale, ou encore Opale, la fille d'Abdul Karnak. Pour ne vous donner qu'une seule piste, sachez que la guerre entre les fils et filles des souverains vampiriques se profile. Elégie pour un vampire se voulait surprenant, les Saigneurs Cardinaux devrait l'être tout autant. Pour le titre du troisième volet, j'ai quelques idées mais qui ne sont pas encore définitives. Quoiqu'il en soit, je reviendrais vous en parler si vous le désirez.


Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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