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lundi, décembre 21 2009

Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux

CHAPITRE UN :  LE DOCTEUR FREUD NE REPOND PLUS

Vous savez qu'il n'est plus question que de guerre. Toute la cour est à l'armée, et toute l'armée est à la cour. Paris est un désert.
Mme de Sévigné, Lettres.

Samedi 2 février 2008. Sophistiquée, pittoresque et éblouissante, la ville de Paris ressemblait à un insondable songe fantasmatique. Incessante succession de clichés artistiques, l'insolente pointe de la tour Eiffel narguait les infinis cieux tandis que son imposant arc de triomphe, symbole d'une gloire passée, côtoyait la somptueuse pyramide du Louvre. Gigantesque prisme translucide aux reflets ouatés, le moderne édifice possédait des angles qui défiaient les siècles tel lors du règne de Pharaon et de ses immortels bâtisseurs.
Dans toute autre cité, ces contrastes architecturaux se seraient annihilés les uns les autres, ne faisant ressortir qu'une succession d'immeubles enchaînés à un sol identique, mais pas ici. Dans la capitale Française, rien ne s'opposait à ces différentes mouvances, à la coexistence de ces formes d'art si éloignées. Rien ne déparait au milieu des monuments historiques, ni l'architecture de métal et de verre des grandes tours, ni les ruelles baroques du début de siècle. Même les antiques théâtres et modernes cinémas se mariaient agréablement.
Sculptés çà et là, des angelots tachetés par la pollution observaient le noir ruban de la Seine sans s'offusquer de ces minuscules points lumineux qui clignotaient autour d'eux. Qu'il s'agisse du blanchoyement des phares des voitures, des bulles colorées des panneaux de signalisation voire des enseignes lumineuses, rien ne choquaient leurs regards interrogateurs où contemplatifs. Incessamment, les chérubins rieurs toisaient les humains opulents et les jolies femmes qui babillaient dans les grands restaurants sans omettre les miséreux qui mourraient à leur porte.
Sur le faite des vieux immeubles, des gargouilles verdâtres dépliaient leurs ailes vers Notre Dame, recouvrant d'un soyeux drapé les anarchiques allées de la capitale. Pour elles, époques, modes et individus se succédaient inlassablement, provoquant d'incessants modernismes qu'une énième nappe de sable couvrirait fatalement. Mais elles seraient toujours là, inaltérables statues impavides, plus robustes que des rochers, résistants aux marées de la modernité. Même si depuis neuf longues années déjà, la tranquillité de Paris se trouvait amoindrie par une guerre civile qui émiettait l'hexagone.
Ailleurs, les choses se seraient sûrement déroulées différemment, mais ici, quelques unes des prophéties les plus sombres de Nostradamus sculptèrent le déroulement historique de cette réalité : Quatrième Guerre mondiale, déclin puis disparition des grandes religions, émergence de nouveaux fléaux et présence surnaturelle accrue. Aussi et quoique mondialement réputée pour son romantisme, Paris n'était plus vraiment l'ultime ville des lumières depuis que des militaires nerveux, erraient aux environs de chaque avenue, à la recherche du moindre trouble-fête.
Bardés jusqu'aux gencives, les forces armées craignaient constamment un attentat des rebelles. Aussi vérifiaient-ils les laissez-passer, tirant à vue sur le premier individu suspect, ce qui arrivait constamment. Tout signe anormal d'anxiété pouvait provoquer une mort inopinée. En clair, ce trépidant royaume s'avérait pleinement dévolu aux ténèbres, d'autant qu'une poignée de diables suspicieux, dotées de canines acérées, en arpentaient les citadines artères. 
La guerre civile, mondiale sous certains aspects car elle englobait l'Europe et les Etats Unis, opposait une poignée de régimes tyranniques et pyramidaux aux derniers intellectuels. Mais aucun mortel n'aurait pu comprendre qui manipulait les fils d'une trame si serrée parce que cet atroce cauchemar ne demeurait qu'un habile prétexte initié par les vampires pour couvrir leurs propres batailles, leurs propres conflits. Un cache-misère destiné à voiler cette invisible lutte à laquelle ils se livraient depuis des éons.
La retorse Laéticia Bastet, Impératrice Cardinale et fondatrice d'une des principales fratries vampiriques, avait elle-même érigé ce conflit. Une antique légende Egyptienne prétendait même que la Déesse féline avait pactisé avec la vampire pour se fondre en elle, lui assurant la victoire. Autrefois, l'objectif premier de la souveraine consistait à abattre son ex-époux et absolue némésis, Abdul Karnak, alias Akhénaton, également géniteur de sa propre lignée. Bien évidemment et au fil des siècles, leur lutte, théoriquement confinée aux non-morts déborda, prenant toute l'humanité en otage.
Graduellement, la toile d'atrocité de l'immortelle s'étendit à la terre entière, la plongeant dans l'âge le plus noir qui soit, multipliant sectes et dérives médiatiques, transformant les humains en un servile troupeau de désespérés, victimes de la violence urbaine et de la guerre. Parallèlement, et grâce à des démonstrations de forces patiemment ourdies, tels qu'assassinats, emprisonnements, tortures et autres joyeusetés, l'Impératrice faisait comprendre à tous les buveurs de sang que son règne approchait.
Qui plus est, à l'aube du second millénaire, avec l'aide d'un certain Charles Ruthwen, la Féline assassina finalement Karnak. Tournant le dos aux siens, le Duc lui livra le Pharaon Egyptien, son propre père vampirique, sans une once de remords. Ainsi, fut-il affublé du surnom de Fils indigne avant de disparaître, théoriquement assassiné par des membres de son propre clan.
Tout comme Ruthwen, chacun des fils ou filles directes des deux Empereurs Cardinaux, c'est-à-dire engendré par eux-seuls, portaient le titre de Seigneur Cardinal. Cette licence s'avérait très prisée chez les mort-vivants car, outre un rang honorifique, elle symbolisait le respect et la puissance. Non seulement, ces êtres comptaient parmi les plus influents vampires mais de surcroît, leurs facultés surnaturelles allaient de pair, les hissant au-delà de leurs semblables. 
Jusqu'à présent, la troisième et dernière fratrie vampirique, celle des Impurs, ne s'était jamais manifesté dans les invisibles conflits des damnés. En fait, ses membres, souvent misérables, préféraient se terrer pour assurer leur survie. Plus faible que les descendants de Pharaon et de la Féline, les Impurs, abandonnés par leur parents, donc privés d'éducation, servaient généralement de nourriture aux autres prédateurs plus puissants.
Bientôt, les derniers damnés se changeraient donc en une roborative réserve de gibier sur laquelle Laéticia Bastet puiserait son éternelle subsistance. D'ailleurs, il fallait bien admettre que privé de leur Empereur, ses enfants tombaient un à un sous les coups de la Féline et des siens. Aussi et lors de cette nuit pluvieuse, l'une des survivantes, une vampire surnommée Opale Tanaka, avançait sous les cascades qui se déversaient sur Paris. Physiquement, elle affichait moins d'une vingtaine d'années, encore que ce fut difficile pour un occidental de donner un âge à une telle beauté. En réalité, Opale possédait un âge avancé, lui permettant de remplir facilement un grand nombre de vie humaines.

Au cours de cette soirée arrosée, Opale jouait sa vie à pile ou face. A ceci prêt qu'elle n'avait pas vraiment choisit sa destination finale. La jeune immortelle naquit sur une des îles de l'archipel nippon. Là-bas, dans ces singulières cités du plaisir et des excès, on racontait que les Français s'apparentaient à d'incorrigibles séducteurs romantiques. Et nombreuses étaient les jeunes Japonaises qui désiraient rencontrer l'un de ces chevaliers servants au charisme légendaire. A l'exception peut-être d'Opale Tanaka, dont l'esprit s'avérait plus obnubilé par sa propre survie que par les frasques utopiques de ses contemporaines.
Pendant des heures, la vampire put se dissimuler dans la foule des touristes curieux, essayant vainement d'échapper à son destin. Pourtant, elle devait s'y résoudre. D'ici quelques minutes, les derniers badauds rejoindraient le métro et la laisseraient seule face à lui. Le visage inquiet, elle scruta les porches ombragés, à la recherche de son implacable bourreau. Angoissée et à contre-coeur, l'asiatique dut avancer le long d'une allée ténébreuse.
En dépit de son imperméable et de son large parapluie noir, elle grelottait carrément. La ceinture et les boutons quasi-défaits de son pardessus, découvrait partiellement sa robe de soirée mauve clair mais elle s'en fichait complètement. La fine étoffe, ajustée avec élégance à son étonnante plastique, féminine mais athlétique, se couvrait de taches d'eau. Les auréoles découpaient les pointes d'une poitrine menue, ainsi que la partie supérieure de deux cuisses fermes, plutôt musclées. Opale avait du partir dans cette tenue, sans pouvoir se changer. Cependant, sous les plis de son trench-coat aux teintes assombries par les incessantes averses, elle dissimulait malgré tout de quoi se défendre.
La belle immortelle s'arrêta un instant, repliant son parapluie sous la devanture d'un luxueux magasin de vêtements féminins pour réfléchir. Depuis peu, elle arpentait les Champs Élysées, longeant les boutiques papillonnantes à la recherche de la prochaine station de métro, guettant également un éventuel taxi. Aux alentours, il ne restait que trois ou quatre pèlerins qui couraient sous la pluie battante. Il fallait fuir le secteur au plus vite, et tôt ou tard, Tanaka devrait emprunter un moyen de transport, même si cela favoriserait son immortel adversaire. Tant qu'elle restait à l'extérieur, sous les trombes d'eau, elle pouvait fuir, mais dans un métro ou dans une voiture, elle ne pourrait guère éviter le staccato d'un pistolet mitrailleur.
Pour évacuer sa tension, l'asiatique aux cheveux immensément longs, bardés de reflets verts, jeta un oeil dans la boutique. Trois grands miroirs ronds, dotés de larges trépieds, installés dans une devanture faiblement éclairée, placés au milieu de mannequins recouverts de tissus délicats et de chapeaux aux formes fantaisistes, lui renvoyèrent un reflet livide. Les buveurs de sang se reflétaient bel et bien dans les miroirs s'ils le souhaitaient. Une odeur atroce empestait l'air, incitant Opale Tanaka à tourner la tête.
Sous le porche, à environ cinq mètres d'elle, un sans domicile, âgé d'à peine quinze ans, sommeillait silencieusement, emmitouflé dans une demie tonne de haillons sales et malodorants. Sa tête reposait sur un vieux tas de journaux invendus. Heureusement pour lui, à cause de la pluie et de la pénombre, les militaires ne l'avaient pas encore repérés. Dans le cas contraire, on l'expédierait dans un camp pendant deux semaines, histoire de le discipliner, puis on l'enverrait de force au front. En attendant, le malheureux dormait là, à même le perron de l'immeuble, au rez-de-chaussée duquel siégeait la boutique de prêt-à-porter.
Opale n'en fut pas choquée. Le rituel d'initiation des Samouraïs qu'elle avait subit du temps de sa mortalité, s'avérait plus ardu. Cet homme pouvait se réjouir de ne pas avoir été livré aux loups puisqu'à ses yeux, ils constituaient une menace plus tangible.  Tanaka reprit son avancée, laissant le clochard à ses rêveries, seul échappatoire d'une vie brisée. Si une patrouille les trouvait là tous les deux, elle ne donnerait pas cher de leurs peaux. De plus, guerre ou pas, elle désirait vraiment préserver son anonymat et les objectifs de sa mission.
Malgré l'étrange éclairage de cette petite ruelle ou elle s'engagea, des lampadaires verts au design rustique et qu'on aurait pu croire à pétrole, l'asiatique reprit peu à peu confiance en elle. On notait plus de monde dans ce quartier que dans le précédent, petite foule bigarrée de tout âge, qui remontaient les avenues en s'extasiant devant les vitrines. De surcroît, la circulation s'avérait trop dense pour que son ennemi essaie quelque chose maintenant. Encore que cet autre damné pourrait agir quand bon lui semblerait.
Plusieurs voitures klaxonnèrent sur son flanc droit, la faisant sursauter. Un couple de vieillard traversa devant elle en se dissimulant sous un immense parapluie, vol d'un ballon de toile sombre sous une glaciale averse. Visiblement, les deux vieux se pressaient pour rejoindre leur habitation avant le couvre-feu, en remontant l'artère dans sa direction.
Planqué quelque part, Jahred l'épiait. Opale en était persuadée. Certes, la vampire ne savait pas encore à quoi il ressemblait mais elle sentait quasiment son souffle râpeux le long de sa nuque. On ne savait pas grand chose sur lui, hormis que ce Seigneur Cardinal venait du Moyen-Orient et qu'il fut l'un des fils préférés de Laéticia Bastet pendant plusieurs années. Tous les damnés s'accordaient à dire qu'il bénéficiait d'une grande puissance, et même de talents mystiques, ce qui semblait normal, vu sa proche filiation avec la Féline.
En clair, l'asiatique ne pouvait compter que sur elle-même parce qu'aucun des militaires de la capitale, même formés au sein de la légion, ne pourrait contenir la furie du monstre qui la pistait sadiquement depuis l'archipel. Il la traquait depuis cette soirée mondaine, organisée par quelques riches vampires, d'où elle du s'enfuir. Ayant à peine le temps d'apercevoir l'assassin, ses goules couvrant sa fuite, Opale dut prendre un avion à l'aéroport de Narita vers 21h55. Jahred la manqua de justesse, et tortura ses serviteurs de dépit, n'apprenant qu'une seule chose, sa destination; Paris, en France. Alors, il embarqua également, via une compagnie de vol indépendante pour accomplir sa tâche.
Tout en marchant, la buveuse de sang se remémora les conditions de son voyage, installée dans une grande caisse hermétique, rigoureusement opaque, louée par ses alliés. Ainsi, elle sommeilla durant les quatorze heures quarante de vol, sans apparaître sur un registre quelconque. Officiellement, aucune Opale Tanaka ne se trouvait dans le boeing 747, au départ de Tokyo. Avec le décalage horaire, sa vaste malle capitonnée arriva à Charles De Gaulle vers 16h35, puis fut déposée dans un entrepôt de la cité, en attendant la tombée de la nuit.
Depuis, la damnée tentait de rejoindre la gare de l'Est, ce qui paraissait complexe avec ces kyrielles de bidasses nerveux et cet assassin professionnel qui rôdait dans les parages. En découvrant la capitale endormie, un flot de souvenirs étouffa l'asiatique, ceux de son arrivée dans ces artères au bras d'Abdul Karnak, son amant et géniteur vampirique, plusieurs siècles plus tôt.
Cependant, en usant d'antiques principes méditatifs, Jahred put repérer ses pensées. Si les vampires aguerris voilaient aisément leurs esprits, l'étourderie de l'asiatique lui offrit un moyen de la suivre pas à pas. Qui plus est, à cause du climat actuel et de la récente mort du Seigneur Cardinal Francis, abattu par des chasseurs de vampires du Vatican, une partie de la faune surnaturelle avait quitté la capitale, ce qui facilita les investigations mentales de l'Hindou.
Dès lors, Jahred la talonna de manière télépathique, la pistant dans les rues de la ville des lumières afin de lui régler son compte. Jusqu'à présent, Tanaka ne décela sa présence qu'une seule fois, même si manifestement, l'assassin ne jetterait pas l'éponge aussi facilement. S'ils ne cachaient pas leurs intentions, les damnés détectaient la présence des leurs dans un périmètre d'un ou deux kilomètres. Seulement, l'assassin sacré comme on le nommait, occultait ses pensées depuis peu. Autrement dit, il allait frapper d'une minute à l'autre.

A nouveau, la vampire observa les derniers touristes, un type avec de l'embonpoint, une jeune femme brune et deux gosses d'une dizaine d'années. Son adversaire pouvait être n'importe qui. Peut-être était-ce l'un de ces jouvenceaux ? Difficile à dire. Les damnés se rattachaient généralement à l'enveloppe corporelle qu'ils abritaient au moment de leur funeste transformation. Pas évident de mettre un visage sur les traits de ce tueur qui pouvait être partout, être n'importe qui. Peut-être épaulait-il déjà un fusil à lunette ou essuyait-il la lame de sa machette, prêt à la décapiter ?
Elle réobserva la ruelle. Ce kami, cet être supérieur, attendait sûrement le bon moment pour agir, celui ou sa proie serait suffisamment terrorisée. Alors, il frapperait et l'emporterait avec lui pour brouiller les pistes en se glorifiant de son acte. Jahred se délectait toujours de ses moindres assassinats. Pour lui, le Seigneur Cardinal Tanaka ne représentait qu'un met de choix à déguster. On disait de l'assassin sacré qu'il lacérait les visages de ses victimes, qu'il les mutilaient atrocement, les démembrait et brûlait leurs restes selon un rituel précis. Certes, ce vampire adorait tuer, mais il prisait par dessus tout, un minimum de résistance. Et Tanaka ne comptait pas abdiquer sans défendre son immortelle existence.
Subitement, la Japonaise stoppa sa progression devant un autre magasin qui vendait du matériel audiovisuel. Dans tous les cas, s'il se planquait dans le coin, Jahred devait porter un imperméable ou un manteau long pour occulter son armada. De toute façon, Opale le verrait bien assez tôt. En posant l'ovale de ses yeux noisettes sur la vitre étincelante, la jeune asiatique inspecta l'état dans lequel les rafales de pluie l'avait mise.
En apparence, Opale avait seize ans et mesurait une taille moyenne, ce qui demeurait courant chez ses compatriotes. Une longue chevelure noire, soyeuse et délicate que lui aurait enviée toute autre femme, encadrait un visage anguleux, sophistiqué et charismatique. Son maquillage, paupières d'un vert bleuté, et crème de rouge à lèvres mauve, s'était décoloré sous la pluie, formant d'étranges zones nuancées, délicatement sensuelles.
En repérant une adolescente qui dormait un peu plus loin, installée sur un tas de cartons écornés, Tanaka reprit sa progression, heureuse d'apercevoir une bouche de métro. A tout hasard, la vampire lança un regard vers la gamine qui dormait sous la pluie. Vêtue d'une veste de jean et d'un pantalon élimé, la chevelure ébouriffée, et trempée, de la lycéenne s'aplatissait sous les rafales venteuses. Sa gorge, largement entaillée, s'ouvrait sur une cavité ensanglantée d'où pendaient des filets de sang qui tapotaient sur le macadam goutte à goutte. Visiblement, un damné venait de se repaître. Ni une, ni deux, Tanaka fonça vers la bouche de métro. Jahred se dressait là, à quelques mètres.

L'asiatique se glissa furtivement dans le passage, dévalant les marches quatre à quatre. Une étouffante chape d'odeurs viciées, reliquats putrescents et tièdes, s'immisça dans son odorat surdéveloppé. La sueur conjuguée d'une centaine d'individus, les odeurs empoisonnantes de tabacs mélangés, d'excréments fétides et de nourriture fraîche, la déstabilisèrent carrément. Cette puanteur fut d'une telle intensité qu'elle faillit en vomir. Elle ne se souvenait plus de cette ignoble promiscuité à laquelle se livraient les grouillants, soit les mortels. Malgré tout, l'immortelle tenta d'ignorer ces distractions odoriphères, détaillant les tourniquets qui cliquetaient sous le passage des humains.
Partout, ils allaient et venaient, descendant voire remontant les marches de la station, s'approchant ou s'éloignant des guichets, tournant ça et là en cercle concentriques un plan du réseau en main, telles des nuées d'oiseaux perdus. Parmi la foule, elle remarqua un homme en costard cravate qui regardait sa montre anxieusement ainsi qu'une enfant, pleurant près de sa mère. Soudainement, deux types et une jeune femme sautèrent au dessus des portes.
Plus réservée, Opale oblitéra son ticket en passant dans l'étroit passage. Dix mètres plus loin, les trois individus s'égosillèrent en expliquant leur geste à cinq militaires qui venaient de surgir. Alors, les jeunes hurlèrent sous les coups de crosse et les impacts de balles, ce dont l'immortelle se moqua.
Oubliant l'incident, elle s'enfonça dans les longs boyaux surchargé d'indigènes marchants ou courants, persuadé que le tueur la suivait toujours. Comme l'ensemble de ces personnes qui se hâtaient de rentrer chez eux avant le couvre-feu de vingt deux heures, elle se dépêcha.
Tanaka, descendit un nouvel escalier en direction d'une rame, filant vers un distributeur de boisson. Elle tenta de discerner les pensées de Jahred dans tout ce charivari sans les percevoir. Un tel geste pouvait se révéler suicidaire parce qu'en cherchant son esprit, il pourrait la repérer.
Un bruit résonna sur le côté, celui d'une épée qu'on sortait d'un fourreau. Opale n'eut que le temps de s'abaisser. L'énorme lame d'un cimeterre frappa le distributeur, provoquant une effrayante gerbe d'étincelles en le tranchant de part en part. Plusieurs personnes crièrent si fort qu'il ne fallut pas plus de deux secondes pour que ce fut la panique absolue. Bien que surprise, Opale roula sur le côté pour atteindre la sortie la plus proche. Son agresseur devait mesurer plus d'un mètre quatre vingt dix, tout en muscles fins, peau légèrement brunie, petit bouc et cheveux bouclés. Il portait un long imper gris et des vêtements chics à la manière d'un cadre de la City.
L'immortelle fonça vers la rame la plus proche, poussant tout le monde pour échapper à son destin. Derrière elle, l'Hindou surplomba le flot de mortels en arborant son épée furieusement, décapitant les corps, étripant à tout va, tout en se frayant un chemin vers elle. Un cadre s'écroula, le dos tailladé, en regardant sa montre, tandis qu'une mère et sa fille volèrent contre les murs, projetés par l'assassin sacré. Jahred ne recula devant aucun sacrifice pour arriver à ses fins. En percevant l'arrivée bruyante du métro, l'asiatique sauta devant l'engin sans réfléchir. A peine décoiffée, elle retomba souplement de l'autre côté, presque étonnée de sa témérité.
Tout en conservant son cimeterre en main, Jahred fit feu à l'aide d'un pistolet mitrailleur sur les wagons qui défilèrent face à lui. Une quinzaine de balles partirent vers la gracieuse asiatique, atteignant trois passagers mortellement. Effrayé, le conducteur du métro ne s'arrêta pas, continuant sa course pour éviter d'autres morts, offrant le champ libre à l'exécuteur de Bastet.
Usant des facultés de son sang pour accroître sa vitesse et manipuler les esprits, Opale intima aux humains de ne plus bouger, les changeant en boucliers vivants. Plusieurs d'entre eux furent fauchés, s'écroulant maladroitement sous les rafales, sans même comprendre qu'ils étaient morts. En entendant les balles qui molestaient les chairs, la prédatrice interposa deux passants qui lui barraient le chemin, prenant toujours plus de vélocité, à la manière d'un spectre dont les contours se dissolvaient peu à peu sous la vitesse. 
Une nouvelle rafale, sorte de brouhaha frénétique, fit tomber les quilles humaines, au moment même ou la damnée s'échappa dans un escalier. Deux impacts secouèrent sa colonne vertébrale, sans toutefois la faire gémir. Les projectiles ricochèrent, déchirant un pan de son sac à dos, dévoilant un objet métallique rouillé, une protection diablement efficace.
Jahred n'égara pas une seconde, sautant de l'autre coté de la rame. Cependant, la belle asiatique se démena tellement et fit preuve d'une telle rapidité, qu'il la perdit de vue. Désormais, Opale Tanaka  devait rejoindre les contrées d'Arduinna, puis contacter le Duc Charles Ruthwen. Cela dit, il fallait aussi conserver précieusement cet objet qui rebondissait dans son dos, réceptacle inaltérable des océans de sang, et qui servirait la lutte.

A cette heure tardive, l'antique gare de l'est grouillait d'une vie artificielle, artificielle car les tenues kakis des militaires rendaient les citadins nerveux. Les canons des Famas, noirs semeurs de morts, rarement propices au développement personnel, se montraient ici ou là. Contrairement aux années intérieures à 1999, pas un seul clochard ne titubait dans les vastes allées, que ce soit dans le hall, ou sous la haute verrière.
Le gouvernement actuel, mené par le Général Albert Laval, ne s'embarrassait pas à dialoguer ni à développer des mesures sociales. Ici, la répression, donc l'absence totale de liberté, demeurait le maître mot. N'importe quel mur pouvait faire office de peloton d'exécution, y compris celui d'une gare.
De nombreux individus attendaient patiemment leur train, grignotaient un encas devant les snacks, feuilletaient les magazines des relais, ou buvaient un café dans la brasserie. Pourtant, une certaine inquiétude se lisait sur tous les visages des civils, leurs yeux rivés aux panneaux lumineux qui indiquaient l'arrivée prochaine des convois. Depuis peu et suite aux récents attentats, il fallait posséder un laissez-passer pour prendre le train jusqu'à certaines zones conflictuelles.
A priori, Opale Tanaka ne se trouvait plus ici. Au milieu des mortels, entre deux détachements armés, Jahred cessa soudainement ses recherches. L'Hindou sortit un vidéophone portable d'un étuis de ceinture, appelant la ligne directe de l'Impératrice.
- Je m'excuse de vous déranger votre altesse, mais je tenais à vous tenir informé des dernières évolution de l'affaire, fit-il. Il ne pouvait en dire davantage, sous peine d'enclencher une écoute étatique. Le visage et la voix qui lui répondirent, doté d'une sensualité inouïe, appartenaient effectivement à Laéticia Bastet. 
- Attends une seconde et je suis à toi, répliqua l'Impératrice. Elle enclencha une touche de son portable, celle qui activait le brouillage électronique du récepteur de Jahred. Toutes les conversations des autres téléphones furent soudainement brouillées dans un périmètre de trois kilomètres autour de la gare. Le temps que les services de communications ne s'occupent de cette panne, l'essentiel de leur conversation serait terminée. Vas-y, ajouta-t-elle, tu peux me parler librement.
Hésitant un instant, l'assassin sacré détailla l'écran vidéo qu'il tenait au creux de sa main, contemplant le délicat et superbe visage de l'Impératrice. Sa peau se gratifiait d'une pâleur étonnante, ses yeux irradiaient un bleu clair exceptionnel et ses cheveux, qu'on aurait pu croire vivants, tiraient vers une blancheur absolue. Un léger grain de beauté paradait juste au dessus de ses lèvres, filaments rouges incarnats, ce qui lui donnait un air à la Cindy Crawford. La peau de Laéticia, brunie par les vents de l'Egypte à l'époque ou on l'appelait encore Néfertiti, avait mystérieusement blêmi au fil des siècles.
- Bien, lança finalement le tueur. J'ai poursuivit Opale jusqu'à la gare de l'est ou j'ai perdu sa trace.
- C'est fâcheux. As-tu une idée de l'endroit ou elle pourrait se cacher ? 
- A mon avis, elle a du monter dans un train mais j'ignore lequel parce qu'elle avait quelques minutes d'avance sur moi.
- Dans ce cas, note les trains qui sont partis dans la demi-heure précédent ton arrivée ainsi que leurs destinations respectives. Ensuite, interroge nos fichiers sur les vampires qui résident ou se terrent dans ces villages de province. Il sera facile de faire le rapprochement entre cette fichue Tanaka et l'un de ses frères de sang qui nous aurait survécu.
- C'est une excellente idée, votre éminence.
A nouveau, le séide étudia la dépigmentation de Laéticia, qui bien qu'harmonieuse, lui conférait la texture de peau, laiteuse, d'une albinos. L'obligation de se protéger des faisceaux solaires depuis plusieurs millénaires avait peut-être provoqué une mutation de son ADN. Même ses yeux, autrefois sombres comme un puits, jouissait d'une singulière teinte azurée. Il remarqua une couche de fard assortie sur ses paupières.
- Que t'arrive-t-il Jahred ? coupa Laéticia en comprenant la fascination dans laquelle son fils vampirique se complaisait. Elle n'ignorait pas la nature de ses sentiments envers elle.
- Rien. Je me disais que Tanaka pourrait fomenter une quelconque révolte en essayant de récupérer les derniers partisans d'Abdul.
- C'est fort possible. C'est pourquoi nous ne devons pas baisser notre garde et la supprimer au plus vite. Depuis la mort de Karnak, les troupes de Pharaon sont divisées, morcelés, incapables d'élire un nouveau successeur, ce qui nous arrange fortement. Ce serait fâcheux que l'asiatique ne mette la main sur un vampire suffisamment fou et charismatique pour contrer nos projets. D'ici quelques mois à peine, notre contrôle sur l'espèce moribonde sera absolu.
- Et celles et ceux qui ne nous aurons pas fait allégeance rejoindront les dépouilles de leurs prédécesseurs, coupa Jahred. Je m'y emploierai.
- Je ne veux pas encourir le risque d'être déçue d'une quelconque manière que ce soit. Est-ce clair ?
- Ne vous en faîtes pas, Impératrice, je vous ramènerais la tête d'Opale Tanaka sur un plateau d'argent.
- Non contente de m'avoir ligué contre mon propre époux, elle se paie le luxe de nous échapper. Pas question de me permettre une largesse qui consisterait à laisser cette geisha en vie. J'aurais du lui régler son compte il y a de cela bien longtemps. Et je ne tiens pas à celle qu'elle nous échappe pour les trois cents années à venir !
- Je ferais tout mon possible pour la rattraper et vous en débarrasser, argua l'assassin pour calmer la fougue de Laéticia.
- N'oublies jamais que tout comme toi, elle appartient à la lignée des Seigneurs Cardinaux. Et que ce seul titre atteste de sa puissance et de ses immenses capacités.
- Je serais digne de mon rang, altesse. Ne craignez rien.
- Ne pense pas que le fait d'être mon meilleur élément te place en marge de l'échec. Plus d'un damné s'est brisé les dents sur cette furie. Elle a abattue ma propre fille, une certaine Cyrielle Dehun, bien avant ta naissance. Fais donc en sorte de me tenir régulièrement informé de tes avancées dans ce domaine.
Le tueur acquiesça en hochant la tête. Sur l'écran, l'immortelle tourna son visage sur le coté car quelqu'un d'autre désirait lui parler. Je dois te laisser. Fais attention à toi, conclut-elle.
L'image se replia sur elle-même, réduisant le spectre blanchâtre de l'Impératrice à une simple ligne de pixels crépitants. En se souvenant de ces tendres jours ou Bastet décida de l'étreindre et d'en faire l'un des siens, Jahred pesta. Quand elle le rencontra en Inde vers le XIII ème siècle, il pensa rencontrer une Déesse. Et quand elle le transforma en goule, puis en vampire, il crut sincèrement qu'elle l'aimait, que cet acte témoignait d'un amour retentissant, réciproque.
Toutefois, l'Hindou sut rapidement la signification de ce geste, le transformer en une puissante et effroyable arme à tuer, pas davantage. En tant que mortel, il fut un redoutable tueur, maniant le noeud coulant, le couteau et la machette comme personne, assassinant au nom de Kali, la Déesse de la mort et de la destruction. En tant que goule, il devint l'exécuteur le plus craint et respecté qui soit. En vampire, il aborda le stade ultime, celui d'assassin sacré, usant des techniques les plus ignobles pour parvenir à ses fins.
Quand la Féline lui disait de faire attention à lui, elle lui mentait. Mais curieusement, Jahred aimait l'idée que cette simple phrase put être vraie. Au début, Laéticia l'avait sûrement aimé, mais au fil du temps, il ne devint qu'un pion parmi d'autres. Cependant, il fallait qu'il y ait des pions pour encadrer les reines et les rois. D'ailleurs, cela ne le dévalorisait pas d'être la pièce d'une telle Impératrice, car il surpassait toutes les autres.

Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright 2003 Sullivan Lord. Tous droits réservés.

 


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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dimanche, décembre 20 2009

Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé

CHAPITRE DEUX : LIBERTE, EGALITE, REPRESSION

Peu sûr de moi, j'avançai sous l'immense arche, parcourant les dix mètres qui me séparaient de la zone d'habitation B. Un frisson me parcourut de part en part puisque j'avais changé de quartier, une chose totalement prohibée par les lois d'Utopia. En entrant dans le périmètre interdit, plusieurs évidences se manifestèrent.

Premièrement, les blocs ne se chevauchaient pas les uns, les autres et demeuraient beaucoup plus petits et très colorés. Les ruelles s'étalaient harmonieusement, bien plus aérées, plus agréables à regarder. On apercevait même des espaces verts, de vraies pelouses et quelques arbres, preuve que ce quartier abritait une antique flore, préservée des ravages post-atomiques. Ici vivaient l'ensemble des représentants de la classe moyenne.

Par habitude, je recherchais une quelconque bouche de métro sans en apercevoir une seule. Dans ce secteur, la majorité de la population possédait un Aérocar personnel, voire même plusieurs. D'immenses couloirs de circulation aériens permettaient à ces véhicules volants de s'élever vers les plus hautes tours qui possédaient toutes des rampes d'accès, des ponts et des couloirs de circulation. Dans le ciel maussade, j'aperçus avec une certaine joie quelques-uns de ces fameux balise-robots, des androïdes chargés de faire la circulation dans ces hauteurs parfois encombrées.

Ici comme dans mon quartier, la seule chose qui ne changeait pas reposait sur l'absence complète d'êtres humains, résultant des horaires de bureau des citoyens.

Par contre, il y avait des droïdes avec des cadres colorés qui se promenaient un peu partout. Certains entretenaient le parc botanique, d'autres balayaient les rues, les derniers ramassaient les poubelles dans un petit engin jaune muni de chenilles. Dans nos blocs, on ne voyait quasiment pas de robots car ils s'avéraient trop onéreux pour nos maigres salaires. Leur prix d'achat restait prohibitif, mais de plus, ils nécessitaient des révisions régulières. En fait, j'étais sûrement le seul de mon quartier à en posséder un. C'était l'une des raisons pour lesquelles, je refermais régulièrement la porte de mon appartement alors que les autres résidents n'y pensaient même pas.

De même, hormis un ou deux couloirs de circulations, les rares Aérocars qui traversaient nos rues se trouvaient bien souvent en piteux état. De vieux modèles soldés, retapés, couverts de points de rouille et aux peintures élimées, comme s'ils venaient des autres secteurs, ce qui était sûrement le cas. Bien que remis en état, ils demeuraient incapables de s'élever à plus de cinq mètres de haut car bien souvent, leurs Gyrostabilisateurs étaient complètement foutus. Devant moi, les trois véhicules stylisés qui reposaient sur le sol exhibaient des peintures flambant neuves, véritables mécaniques futuristes prêtes à vrombir. Intrigué, j'en oubliais quasiment mes lascars et me mis à détailler l'une de ces fantastiques bagnoles.

Une Viper de couleur rouge au design futuriste, garée sur le côté dans un emplacement adéquat, me tendait pour ainsi dire son volant. Elle arborait deux portes latérales qui, visiblement, s'ouvraient par le dessus. Rien qu'en détaillant le tableau de bord, j'eus l'envie soudaine de la piloter, de m'installer dans le siège moelleux, de lancer les Gyros et de m'envoler le plus loin possible de ce monde débile. Je collais ma tête devant la vitre étincellante, en effectuant de gros nuages de buée. Pendant un instant, l'objectif de mon périple en ces lieux, disparut de mon esprit enfiévré.

- Désirez-vous traverser, Monsieur ?

Un fou se retourna en hurlant vers une voix numérique et je me surpris à comprendre qu'il s'agissait de moi. Un androïde chauve de couleur métallique avec de gros yeux blancs et un costume noir me fixait silencieusement. Depuis quand les droïdes portaient-ils des costards ? Même moi, je n'en possédais pas un seul. L'engin me toisait comme le maître d'un hôtel chic qui serait tombé par hasard sur un resquilleur. Il portait même, comble du ridicule, un noeud papillon et se tenait aussi droit que possible.

- Désirez-vous traverser, Monsieur ? reprit-il. Le problème de ces robots protocolaires consistait à vous répéter inlassablement la même question jusqu'à ce que vous leur répondiez. Mieux valait donc lui rétorquer quelque chose.

- Non, fis-je. Laissez-moi, mon brave.

Mine de rien, on m'appelait Môssieur pour la première fois, ce qui produisait toujours son petit effet. Le droïde fila, continuant son chemin en faisant des bruits bizarres à mesure que ses articulations mécaniques s'activaient dans une série de boings pitoyables. Le pauvre ! pensai-je en souriant, narquoisement. On aurait dit un pingouin tant il se balançait de droite à gauche de manière désordonnée. Après la nouvelle ère glaciaire dont fut victime la planète, seuls ces oiseaux purent survivre durant quelque temps. Avant que nous ne mettions la main dessus et apprenions à les cuisiner, bien sûr.

Dans ce quartier, les robots faisaient traverser les vieilles dames et les enfants dans les passages cloutés. Pourtant, dans la Zone D, on jetait le plus futile de ces représentants mécaniques sous une rame de métro juste pour le fun. Posséder un androïde s'avérait hautement risqué. Il s'agissait d'un signe évident de richesse et tout le monde devait demeurer pauvre. Mais ici, celui qui n'en bénéficiait pas passait sûrement pour le miséreux de service.

Un nouveau signe de révolte trancha brusquement ce flot de réflexions métaphysiques. Un grand A majuscule s'affichait sur le flanc de l'engin chenillé des robots éboueurs qui avançait vers moi. Les droïdes, programmés pour servir l'homme, les avaient sûrement laissés faire, ne prenant même pas garde à leurs simagrées. Autrement dit, les artistes concepteurs ne devaient pas être loin, ce qui me laissait largement le temps de les poursuivre.

Sans perdre une seconde, j'allongeai les foulées vers un bâtiment de grand standing aux couleurs orangées, crépi ouaté et pastel. Il ne mesurait que quelques étages de haut, mais chacun de ses appartements bénéficiait d'un large balcon personnel, de fleurs colorées et d'une poignée d'arbustes rares. Un écriteau indiquait son nom : l'immeuble de la Félicité.

En descendant dans le hall du garage, des publicités holographiques s'activèrent subitement, engrangeant des spots pour des produits de luxe ; huiles essentielles, flacons enchanteurs et parfums capiteux. Quoique marchant au milieu des tâches d'huile, et humant les odeurs d'essence de Colza, j'eus l'impression de faire partie de la haute.

Le macadam d'un immense parking vide défila sous mes pieds. Seuls brillaient quelques marquages phosphorescents ainsi qu'une dizaine de néons jaunâtres qui grésillaient dans la pénombre. Etrangement, aucun Aérocar ne stationnait ici-bas. Leurs propriétaires bullaient sûrement dans d'autres bâtiments, plus éloignés. Pas besoin d'avoir fait la Canard Académie pour comprendre que les tenues orange se trouvaient indéniablement dans ces sombres dédales.

L'espace d'un instant, je distinguai une énième marque rouge le long d'un des pylônes centraux, ce qui ne me rassura que moyennement. Après tout, je venais de débarquer dans un secteur que je ne connaissais absolument pas. Rien ne m'indiquait que ce peuple d'autochtones nantis ferait preuve de compassion. Une petite voix intérieure me hurla que j'étais en infraction et que je devais repartir immédiatement dans le sens inverse.

Il me suffirait de filer sous la voûte du parking, de franchir l'arche de séparation avant de rejoindre une rame de métro. Bien que distinguant un symbole rouge à une trentaine de mètres de moi, une étrange sensation m'incita à rebrousser chemin. A ce moment précis, mon regard se posa sur une forme humaine étendue sur le sol, repliée dans un angle et qui respirait de plus en plus difficilement. Effrayé, je me calfeutrai derrière un pilône de béton armé qui se dressait sur le côté, pour en voir davantage. À ma grande stupéfaction, l'individu ne portait pas de tenue orange et noire. De plus, les lueurs fugaces des néons jaunes lui conféraient un air cadavérique...

À quarante mètres environ, peut-être moins, le citoyen qui avait dessiné ces cercles reposait sur le macadam noirâtre dans une posture grotesque, les doigts crispés sur son ventre plein de sang. C'était un garçon blond d'environ vingt ans au visage émacié avec une barbe naissante et des yeux d'un bleu perçant. Il portait des vêtements verts avec de multiples poches ainsi qu'un t-shirt noir délavé. Une cavité béante lui trouait les entrailles de part en part, fumant sans discontinuer pendant qu'il se contorsionnait sous la douleur.

Bien qu'agonisant, l'une de ses mains se figea sur un petit objet cylindrique qui n'était autre qu'une bombe de peinture rouge. Une telle blessure résultait d'un tir de laser, pensai-je affolé en détaillant les ultimes tremblements nerveux du peintre amateur. Bien que sa blessure fût cautérisée par le faisceau énergétique, il mourait à petit feu, gigotant mollement en observant les alentours, complètement perdu.

Un violent spasme me secoua l'échine en me rendant compte de la situation. Autour du malheureux, cinq silhouettes sinistres s'approchaient silencieusement, sortant une à une de derrière les piliers ou elles s'étaient planquées. Engoncés dans leurs tenues de protection bleu nuit, les membres des forces de sécurité portaient de lourdes armes laser en bandoulière. Chacun de ces types arborait un casque muni d'une visière et de lunettes connectées, un plastron renforcé, des genouillères et des coudières souples ainsi que de lourdes rangers coquées.

Visiblement, ils s'étaient dissimulés dans la pénombre du garage pour serrer le gamin avant de l'abattre. Nul doute qu'ils avaient effectué leur boulot facilement, laissant leur supérieur hiérarchique tirer dans le dos du prévenu sans aucune sommation. Un demi-cercle rouge s'étendait à présent sur le mur, au-dessus des cheveux courts du garçon amaigri. Moribond, celui-ci contempla son oeuvre pour la dernière fois en tentant d'attraper son pistolaser afin de répliquer, mais la force lui manqua. Un tir énergétique bleuté lui fit sauter la tête.

- C'est bon ! lança-le lieutenant d'une voix modulée en relevant le canon de son fusil-laser. Cette raclure de chiotte ne nous ennuiera plus. Il ne nous reste plus qu'à appeler l'Aéropolice pour embarquer ses restes.

- Je suis content de rentrer au bercail, ajouta l'un des autres agents. Depuis le temps qu'on traque ce type. Près de cinq heures de filature, j'ai des courbatures partout...

- Rassure-toi, moi aussi ! attesta l'un des autres individus.

En apercevant les visières opaques des casques sous lesquelles se dissimulaient les traits fixes des meurtriers, la peur me prit aux tripes. Le milicien en chef, celui qui portait des écussons jaunes sur son plastron, pianota quelque chose sur une interface qui s'étendait sur son avant-bras droit. Inutile d'en voir davantage. Il envoyait un signal à l'engin volant, indiquant leur position afin qu'il vienne les rechercher. Pourvu qu'ils ne m'aient pas repéré, imaginai-je sottement. En effet, je me tenais toujours derrière ce mince pilier et celui-ci ne me protégerait pas longtemps d'un tir énergétique.

Non seulement, tous les canons des énormes fusil-laser semblaient opérationnels, mais de surcroît, les agents risqueraient de me prendre pour un complice si je me manifestais. De toute ma vie, je n'avais jamais vu un blessé dans un tel état, me répétais-je comme pour me disculper d'un crime que je n'avais pas commis.

- On emporte le corps ! indiqua le leader des forces de sécurité. Les robots nettoyeurs s'occuperont des taches que ce moins que rien a laissées par terre ainsi que sur les immeubles. Nous avons une heure pour tout réparer, guère plus. On lance le protocole holographique...

Recroquevillé contre le mur en position foetale, mille pensées m'assaillirent de concert. Je ne cessais de me dire que j'étais innocent, que je n'aurais pas dû passer dans ce secteur, que je n'obtiendrais jamais ma Gradation, tout en me demandant quel crime atroce ce jeune citoyen venait de commettre. A priori, il avait simplement dessiné la première lettre de l'alphabet au milieu d'un cercle rouge avant de se faire descendre comme une bête. Impossible. Pas à Utopia, verte patrie de l'espoir, fleuron technologique moderne...

Quoi qu'essayant de me ressaisir, la vision de cet homme qui mourait dans l'indifférence la plus totale me fila la nausée. La dernière fois que je l'avais vu, il semblait respirer encore, ce qui ne s'était plus le cas. Un flot de bile jaunâtre sortit de mon estomac, puis escalada ma trachée avant de s'échapper du fond de ma gorge, échouant sur le sol avec de petits clapotis, à mesure que les bruits de bottes stoppèrent un à un.

Aucun doute, les limiers venaient de me repérer. Désormais, ils avançaient dans ma direction, réduisant nos quarante mètres de différence en bougeant prudemment, pensant sûrement que j'étais armé. Pendant un bref instant, j'eus envie de m'enfuir, mais je m'en sentais littéralement incapable, trop discipliné, trop domestiqué, pour le faire.

En priant pour que les miliciens ne m'aperçoivent pas, je passai lentement la tête de l'autre côté du mur afin de les repérer. Un violent tir énergétique fit éclater la paroi en une pluie de débris rougeâtres. Le souffle de la désintégration fut tel qu'il me propulsa en arrière au milieu des morceaux de parpaings brûlants. Bon sang ! Les types du Sécu-Réseau faisaient feu sur moi, ajustant leurs puissants lasers pour me déchiqueter !

- Patrouilleur 27, on a un petit rigolo qui cherche à s'enfuir ! murmura le lieutenant dans son casque. Faites gaffe, il n'est peut-être pas seul et sûrement armé. Tirez à vue ! Je répète : Tirez à vue !

Leur Aéropolice se mit à vrombir dans ma direction, débarquant dans les galeries à toute vitesse. Il s'agissait d'un engin volant très maniable, effilé comme une guêpe métallique aux couleurs rouges et bleues. Ni une, ni deux, je me plaquai au sol en sentant le souffle des Gyrostabilisateurs résonner au-dessus de mon crâne. Le véhicule fendit les airs si vélocement qu'il n'eut pas le temps de me repérer. Trois secondes de battement que j'utilisai pour courir comme un forcené vers l'extérieur.

Grâce au pilier, j'avais miraculeusement survécu à une première escarmouche. Je n'aurais pas de seconde chance. La sirène du patrouilleur d'intervention, résonna soudainement dans les méandres du parking tandis que les miliciens y grimpaient un à un pour me donner la chasse. Pas évident de manoeuvrer un Aéro dans un garage, même pour le plus expérimenté des pilotes, pensai-je. Les cloisons étaient basses, rendant l'exercice extrêmement ardu, et heureusement.

À demi-essouflé, je rejoignis la clarté en sprintant comme jamais. Je voulus hurler que je n'y étais pour rien, que ma seule infraction se résumait à m'être promené dans une zone non autorisée, mais le temps de tout leur expliquer, je serais déjà mort.

Un tir émietta le sol en tous sens, manquant de me faire chuter. Visiblement, je venais de sous-estimer les talents du conducteur car l'Aéropolice me filait déjà le train.

- Arrête de courir, ricana l'un d'eux dans son haut-parleur. Je n'arrive pas à te viser correctement !

Cette fois, je semblais perdu. Les allées du quartier où je courais ne comportaient aucune sorte d'abri. Du coup, je fonçais à découvert le long des ruelles colorées sans savoir que faire. Un violent tir de laser s'écrasa juste devant moi, manquant de me scier en deux. Je roulai sur le sol, à demi groggy, à la recherche d'une issue. Dans les cieux, l'Aéropolice reprit de l'altitude avant de donner une dernière salve.

- Tu es fini, saliva le leader. Fais ta prière si tu crois encore à quelque Dieu...

Tout en tentant de reprendre mon souffle, je repérais une éventuelle planche de salut, un muret qui donnait vers un parc botanique bordé de grands arbres. Je pris mon élan une dernière fois, sautant par-dessus en disparaissant dans la végétation. Plusieurs tirs fracassèrent de hauts chênes qui s'affaissèrent un à un en grinçant sinistrement avant de s'écraser au sol. Ces fous furieux paraissaient prêts à griller chaque centimètre de cet espace vert pour me liquider. Plusieurs arbustes ainsi que de grandes fougères vertes brûlaient déjà joyeusement dans mon dos. Par mégarde, mon pied raccrocha une racine noueuse, me faisant dévaler une légère pente avant de finir dans l'eau croupie d'un petit étang. Sur le moment, la flotte m'apparut si froide et si sale, que je crus m'y noyer.

Dans les hauteurs célestes, le bruissement du gros bourdon se fit jour. Bien malgré moi, je dus retenir mon souffle en nageant dans les eaux glacées, me dirigeant à tâtons vers le fond de la mare. Toutefois, mes poumons me brûlèrent rapidement et je dus remonter à la surface pour respirer. En sortant la tête des flots, j'eus l'impression que cette fois, je ne pourrais plus fuir, qu'il était temps de raccrocher les gants comme Ali Smith, il y a très longtemps. Curieusement, le patrouilleur ne paraissait plus dans le secteur. Aussi, je regagnai la rive, à moitié essoufflé.

Diantre, toutes ces heures passées à courir sur un tapis roulant dans mon appartement minuscule me servaient enfin à quelque chose. Je m'installai sous le couvert d'un arbre aux branches épaisses et feuillues, le temps de récupérer quelques minutes. Dans tous les cas, je ne devais pas m'éterniser ici car bientôt, il y aurait une bonne dizaine d'Aéropolices qui grouilleraient dans les environs du parc. L'inconvénient majeur ? Ce secteur ne paraissait pas bénéficier de métros et je ne pourrais pas m'enfuir de cette façon. En clair, dès que je quitterais le couvert des arbres, je me retrouverais sur un terrain dangereux, n'ayant d'autre choix que de me faire plomber les ailes. Mes vêtements trempés, gorgés d'eau puante, me firent grelotter davantage, m'incitant à agir.

Au loin, une douzaine de robots extincteurs venaient de débarquer pour éteindre les débuts d'incendie qui se propageaient sur les branches des arbres malmenés. En voyant ce déluge de technologie futuriste, ces kyrielles d'androïdes qui s'activaient derrière les fourrés, se glissant au milieu des rideaux de flammes crépitants, il me vint une idée. Et si je tentais de grimper sur l'une des barges anti-incendie ? Je pourrais sortir facilement de cette zone et rejoindre la barrière. Certes, les Autobots empruntaient des itinéraires prédéterminés, mais je serais à l'abri des forces du Sécu-Réseau durant quelques heures. L'un des engins sortait actuellement du parc et je fis en sorte de m'en approcher. Après m'être hissé sur une branche épaisse, ce fut un jeu d'enfant que de me laisser tomber sur son toit. Je fis en sorte de m'accroupir à l'arrière, me dissimulant derrière une couverture en plastique ignifugé. Fidèles à leur programmation, aucun des droïdes ne broncha.

Cinquante mètres plus loin, en plein milieu d'une voie de circulation déserte, le patrouilleur refit surface en déchirant les cieux, voilant un hypothétique soleil de ses immondes couleurs métallisées.

- Arrête-toi citoyen ! vociféra le lieutenant d'unité. Tu n'as aucune chance. Nous avons des détecteurs thermiques qui te pisteront n'importe ou. Rends-toi et nous ferons amende honorable.

- En me tirant dans le dos, hurlais-je en sautant du véhicule.

Facile de gueuler dans ce genre de haut-parleur afin de m'exploser les tympans, fulminai-je. Si je désirais en faire autant, ils n'entendraient qu'un bruit inaudible car moi, je ne jouissais que d'une gorge, pas d'un tel amplificateur vocal.

Affolé par l'ombre de la guêpe qui se dessinait sous mes pieds, je fonçais le long des travées holographiques, générant un ballet d'illusions destinées aux pilotes coincés dans cet embouteillage spectral de clips publicitaires.

Énervées, les forces de sécurité firent feu au jugé, brisant les carrés de plastiques réfléchissants où s'agitaient les bouteilles translucides de parfums suaves et doucereux. Visiblement, les hologrammes troublaient les senseurs de leur guêpe, les empêchant de me détecter de manière efficace. Cela dit, je risquais toujours d'être touché. Une énorme dalle qui se trouvait derrière moi explosa en un million de fragments de tailles diverses. Un morceau m'atteignit à l'arrière du crâne, troublant ma vision, généralement parfaite.

Du sang s'écoula de ma plaie, sans que je le remarquasse vraiment tant mon adrénaline fonctionnait à plein régime. Une autre explosion vrilla le sol et mes pieds se dérobèrent tandis que je tombais violemment devant la silhouette d'un mannequin anorexique. La belle poupée transparente me proposa un manteau de marque tout en crépitant.

Ce fut lors de cette énième publicité virtuelle que mon esprit vacilla. Et dire que j'avais passé les trente premières années de ma vie à bosser comme technicien sur les grandes machines du Centre sans la moindre anicroche. Et que maintenant, je me demandais à qui je pourrais manquer. Peut-être à la jolie 3402, et encore. De toute façon, aucune famille ne m'attendait nulle part. Cependant, si on retraçait une courbe des événements de cette matinée, je m'apprêtais à mourir à cause d'une panne de réveil. Une première dans l'histoire de l'humanité...

Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé de Sullivan Lord. Copyright exclusif et tous droits réservés par Sullivan Lord. 2004-2005.


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