CHAPITRE DEUX : DEUX CHATS SUR UN TOIT BRÛLANT

On raconte que dans Ulthar, de l'autre côté de la rivière Skaï, aucun homme n'a le droit de tuer un chat. J'en suis d'autant plus convaincu que mes yeux se posent sur celui qui est assis là, ronronnant près du feu. HP LOVECRAFT, Les chats d'Ulthar.

Aux abords de Scylla, Tom le Balafré revenait gaiement vers son squat, entonnant une chanson paillarde qui l'accompagnait régulièrement lors de ses excursions nocturnes. Gaillardement, il avançait en plein cœur de la ville fantôme, un vaste terrain vague composé de baraquements insalubres en pleine décrépitude, de voitures brûlées et de vieux édifices aux charpentes métalliques rouillées, tremblant sous les bourrasques nordiques des Ardennes françaises.

Depuis 1993, date de proclamation de son indépendance, le département fut rebaptisé Arduinna, juste avant de subir de catastrophiques inondations. À cette occasion, villes, villages et hameaux subirent de radicales modifications, aussi bien nominatives qu'architecturales. Ému par le sort des malheureux, le milliardaire Jonathan Wislow accepta de confier une partie de ses fonds pour la reconstruction. Dès lors, les créatures mythologiques dont il s'avérait friand, hydres, dragons et centaures, rejoignirent frontons et toitures.

Aussi, les monstres se réinstallèrent ça et là, transformant le territoire en un luna-park gothique du plus bel aloi. Seulement, tous les quartiers ne furent pas touchés par cette restauration singulière, digne des délires d'un excentrique, et la ville fantôme conserva son état, véritable décharge dont plus personne ne se préoccupait. Plus d'une fois, des entrepreneurs se rendirent sur place pour raser le tout mais Thomas les dispersa d'une pensée, leur faisant craindre le courroux du Balafré. Ainsi, cette bauge devint la tanière du monstre au visage écorché, de cet Impur, de ce vampire sans maître qui s'y cachait. Car un vampire, même abandonné par son géniteur après sa transformation, survivait parfois.

En cette froide nuit, le clochard avait chassé en dehors de son refuge, se nourrissant de chats égarés, l'une de ses nourritures préférées. Deux petits félins repus, à moitié endormis, reposaient d'ailleurs dans le tréfonds de sa besace en cuir. Pour limiter leur prolifération, Tom les tuait régulièrement mais il les dorlotait comme un gaga jusqu'au moment de les déguster. Comme chaque soirée depuis quatre-vingt douze années, Tom s'avérait complètement rond, titubant à la manière d'un Bourvil de bas-étage. Là, il se trouvait à deux doigts de chanter le Youki de Gotteiner, d'où un état d'ébriété particulièrement avancé pour tout pochetron digne de ce nom. Le seul objectif conscient du prédateur consistait à rejoindre le tas de planches pourries qui lui servait d'antre pour s'apprêter à une longue, très longue sieste.

Pour l'époque, il faisait très froid, ce qui obligeait Tom à soulager ses courbatures trouaient ça et là, ce qui n'arrangeait rien. Enjambant un panneau de signalisation tordu, il dérapa sur une pierre, échouant, tête la première, dans une épaisse flaque de boitillasse.

Il souffla en produisant de grosses bulles dans la flotte brunie avant de se relever. En tant que mort-vivant, le Balafré pouvait rester des heures dans cette position sans s'asphyxier. Assis par terre, le pochard remit son bonnet de laine miteux, complètement trempé, sur le haut de son crâne chauve. Alors, il se contempla dans la flaque, fier de lui. Son visage, véritable festival de coupures et de grandes lardaches, le rendait effrayant au possible. Seuls ses petits yeux noirs, malicieux, trahissaient une certaine forme d'intelligence. Son apparence, peu commune, l'incitait à se dissimuler ici, loin des regards, de la vie citadine et des autres vampires.

Devant lui, les tas de ruines, de poutrelles métalliques et de véhicules amoncelés, croulant panorama monochrome et dégradé, lui tendirent les bras à la manière d'une galerie d'art moderne. Hypnotisé par la beauté du lieu, le Balafré faillit se perdre devant les diverses charpentes rouillées, ne sachant plus à quelle dune urbaine se fier.

Tom marcha vers la droite, revint sur ses pas, contourna un édifice en ruine par la gauche, et se mit à grappiller cinq mètres vers la carcasse d'une voiture. Après quelques conjectures et deux circonvolutions, il bifurqua à l'angle d'un entrepôt vide qu'il reconnut. Dans le pire des cas, il ferait un trou dans la bouillasse et y passerait la nuit comme un blaireau.

Au loin, le vampire ne percevait que de légers bruissements, les fugaces frétillements d'un tas de branchages en pleine combustion. Une odeur acre, monstrueusement piquante, submergea son odorat hypertrophié. Cette décoction abjecte lui fit penser à des relents d'essence, des tas de chairs enflammés et des tonnes de poils braisés. Ses sens accrus lui confirmèrent l'atroce bouillonnement de graisses animales.

Tom, qui se nourrissait quasi exclusivement d'animaux abandonnés, principalement des chats, crut défaillir en comprenant que quelqu'un faisait flamber son garde-manger. Ce remugle dégueulasse appartenait à un monceau de charognes en pleine friture. Remettant sa besace sur son épaule, il sautilla dans l'allée poussiéreuse, appelant ses petits protégés de sa voie modulée, rauque et sifflante. Tout en clopinant vers son baraquement, Thomas devina les lueurs longilignes des flammes qui embrasaient les environs.

Aucun de ses félins ne lui répondit. Et pour cause, un gigantesque amas de chats se consumait devant lui dans de sinistres sifflements. Le brasier mesurait deux bons mètres de haut, peut-être trois, et siégeait carrément dans la cour intérieure de son repaire. Le tas répugnant se métamorphosait en fonction des rafales venteuses, macabre tipi emprisonné dans des fumées pestilentielles, baudruches de fourrures percées, se gonflant et se dégonflant au gré des abjectes clartés.

Devant une telle abomination, le Balafré éructa férocement. Un peu plus et son estomac rejetait son précédent repas, un bon litre d'hémoglobine tiède. Les bras ballants, le gueux observa le brasero pendant trois secondes avant de reprendre ses esprits. Qui avait pu commettre une telle ignominie en plaçant ce charnier juste devant sa planque ? Il s'agissait du moyen le plus simple pour le provoquer, non ?

Du fond de ses prunelles noires, le mort-vivant inspecta les alentours. Il ne craignait pas vraiment les êtres humains, bien plus fragiles que lui. Cela dit, des chasseurs de vampires s'étaient manifestés dernièrement dans la région, essayant de transformer Charles en descente de lit. Le miséreux fit marcher ses méninges. Les immortels se rattachaient soit à la lignée de Pharaon, soit à celle de la Féline, la caste des Impurs n'étant qu'une sous catégorie, guère plus enviable que celle des goules. Bref, les seuls vampires qui auraient pu le débusquer et le narguer ainsi, ignoraient jusqu'à son existence.

En lapant la boue qui s'étendait sur ses lèvres fripées, le poivrot revint plusieurs années en arrière, au moment de sa transformation. Le vampire qui avait offert ce maudit baiser à Tom, l'avait fait dans des circonstances, plutôt singulières. Existait-il un lien entre cet événement et la puanteur de ce feu de camp ?

La scène se déroulait la nuit du lundi 24 avril 1916, du côté des tranchées de Verdun, en France. En ce début de soirée grisâtre, le jeune caporal Thomas Durbin marchait dans la terre meuble en se traînant, essayant de lutter contre une fatigue envahissante. Officiant durant la grande guerre, le poilu surveillait les lignes ennemies, son fusil en bandoulière, grelottant sous la froideur des pluies diluviennes, espérant apercevoir un quelconque signe de vie du côté français.

Son lourd manteau, gorgé d'eau et constellé de plaques boueuses, faisait plier ses frêles épaules, à mesure qu'il errait le long de la zone d'affrontement du Mort-Homme. Aminci par les privations, victime de conditions d'hygiène épouvantables, le caporal parcourait les allées pleines de morts pourrissants, trop nombreux pour être enterrés. Désemparé, il recherchait ses compagnons d'armes, reconnaissant de temps à autre des visages familiers parmi les cadavres enlisés dans la glaise.

Depuis le 9 avril, les Allemands menaient une attaque générale sur les deux rives mais n'obtenaient que des victoires limitées. Le matin même, de violents bombardements avaient séparé les hommes du 31 ème régiment d'infanterie de Durbin. Depuis, le sous-officier, âgé d'à peine dix-neuf ans, niait l'évidence, continuant à fouiller le champ de bataille. Cependant, entre les salves d'obus, les gaz, les grenades et les balles ennemies, l'espoir de retrouver son frère André s'amenuisait à chaque minute écoulée. Les grosses mouches bourdonnantes, les maladies et les immondes rats faisaient cor­rectement leur travail.

Même si le jeune soldat ignorait sa chance, il avait échappé à une mort certaine. Ainsi, pateaugeait-il, seul et affamé, le long de ces grands boyaux boueux, humant la charogne en quête d'espoir, guettant le moindre bruit de peur de prendre une balle. Toute la journée, Durbin scruta les lignes ennemies avec ses jumelles, malgré la pluie qui perlait sur son visage, malgré cette brume froide qui le congelait peu à peu.

Devant sa ligne de vue, l'horizon disparaissait, englobé par un halo glacial et pluvieux, qui effaçait les dénivelés terreux proches ou lointains. Dans les derniers miroitements d'un maladif coucher de soleil, le jeune Thomas aperçut, aussi étrange que cela puisse paraître, une silhouette féminine avec des habits militaires, qui courait vers lui.

Une grappe d'obus s'abattit autour d'elle, émiettant le sol en de gros paquets terreux, fumants. Atteinte de plein fouet par un éclat, assourdie par le bruit des explosions, la femme chuta dans la bouillasse humide en se tenant la hanche. En dépit des éphémères retombées fumeuses, les artilleurs ne tarderaient pas à l'abattre. À moins qu'elle ne se noie dans la boue épaisse d'un ravin comme cela arrivait parfois.

À la différence des précédentes guerres, Verdun ne figurait pas une bataille de fantassins, mais une lutte d'artilleurs. Et si Thomas Durbin n'agissait pas, l'étrangère finirait en charpie. Sans comprendre pourquoi, le poilu remua, priant pour devenir transparent. À quelques dizaines de mètres, les assaillants avancèrent méthodiquement vers elle, funeste défilé de casques à pointe. Du bout de ses jumelles, Tom l'aperçut. Complètement affolée, la mystérieuse inconnue essaya de sortir de la flotte brune, glaciale, qui abritait des cadavres squelettiques aux orbites vides, bouffées par les rongeurs.

Tom la détailla. Ses longs cheveux plein de terre dissimulaient un visage anguleux, résigné. Une vilaine entaille ensanglantée marquait l'un des flancs de son uniforme de couleur marron, aux insignes méconnaissables. Dans quelques secondes, un obus ou une rafale de balles l'achèverait. Sans crier gare, l'inconnue courut avec une stupéfiante rapidité, sortant de la fosse pour se diriger vers sa planque comme si elle venait de le repérer.

De nouveaux tirs résonnèrent. Lâchant ses jumelles, Durbin suivit sa course folle, comprenant qu'elle ne s'en sortirait pas. D'un côté, les paroles du lieutenant Monceau, mort au combat, ne cessaient de lui revenir en tête "Evitez de jouer au héros, les gars, " mais d'un autre côté, cette femme n'appartenait pas à ce monde barbare. L'idiotie de cet affrontement le rendit téméraire. Combien de ses camarades avaient péri sans qu'il ne parvint à réagir ? Des dizaines.

À ce moment précis, peut-être que le militaire pensa à sa propre femme qui l'attendait en Provence ? La connaissant, elle se prélassait aux côtés d'un amant pendant qu'on lui trouait la peau. Peut-être était-ce la folie de ces dernières semaines qui le conduisit vers cet acte suicidaire ? Quoi qu'il en soit, le caporal Durbin la rejoignit, au moment même où son abri implosa sous un violent tir de mortier.

Les parois de la casemate s'effondrèrent dans son dos, ce qui le réconforta quasiment. Cette fois-ci, plus aucun doute, les Allemands venaient de le repérer. Curieusement, même si l'étrangère se trouvait à cinq mètres environ de Durbin, son esprit centupla cette portée. Les bruits des balles qui sifflèrent à ses tempes rendit son existence si précieuse qu'il courut sans en recevoir une seule. N'écoutant que son cou­rage, Thomas se jeta sur elle, la plaquant au sol. Ne jamais rester debout dans une telle situation, règle sine qua non de la survie.

Durbin s'immobilisa sur l'inconnue, lui intimant le silence d'une main. Sans même comprendre qu'il lui sauvait la vie, la femme le toisa méchamment, totalement apeurée. D'emblée, l'étrangère le trouva extrêmement beau. Bien qu'effrayée, elle se crut en sécurité auprès de ce jeune Français. Le poilu, au visage délicat, l'attrapa par le bras, la forçant à courir vers l'abri le plus proche.

" Ne restons pas là !" cria-t-il pour se donner du courage. Elle ne répondit rien, mais le suivit.

Ripant sur un encombrant cadavre de cheval, les deux individus dévalèrent dans une fosse creusée par un tir d'obus. Ils s'étalèrent dans la terre humide, recevant les lourdes flèches d'une pluie biseautée. Les balles d'un tirailleur frappèrent la carcasse de la jument. Une explosion martela le sol, molestant les pans de leur abri de fortune tout en les recouvrant d'une nappe de gadoue. Les assaillants les traquaient, tirant au jugé pour les enfoncer plus profondément encore dans cette cavité.

Le pilonnage s'intensifia, comme si ces deux individus représentaient une réelle menace pour les dizaines de militaires allemands qui se trouvaient en face. Dans toute guerre, le moindre cadavre comptait puisqu'il fallait livrer les chiffres en fin de journée, déterminer quel camp écartelait l'autre avec le plus d'assiduité. Ici, durant le mois écoulé, les rapports décomptèrent environ mille blessés et plus de sept cents morts par jour.

Terrorisée, la fuyarde se calfeutra contre le corps du poilu, pesant contre lui pour ne pas qu'il s'échappe. Ainsi allongée dans le fond du gouffre, elle s'installa sur lui à califourchon, comme si cette posture allait de soit entre deux étrangers réunis par un destin similaire.

Presque surpris, Thomas contempla cette figure aux traits durs, couverts de boue, qu'elle exhibait. D'après Durbin, elle devait avoir quarante ans, peut-être moins.

Bientôt, elle l'enserra de manière explicite, telle une maîtresse avide. La peur guidait-elle ses actes ? Dans son empressement, excité par les courbes de la donzelle, Durbin effleura la blessure qui entaillait son flanc, comme s'il comprenait qu'elle mourrait à petit feu. Curieusement, il remarqua que malgré la veste déchirée, pleine de sang, qui la recouvrait, l'entaille semblait bénigne, voire inexistante.

Sans ambages, ses doigts glissèrent sous la veste, ne rencontrant qu'une peau douce et froide, extrêmement froide, quasiment glaciale. Nullement choquée, la fuyarde le laissa faire, même lorsqu'il risqua ses doigts plus haut, bien plus haut. Quoi que peu jolie, une impression étrange se dégageait du visage de l'étrangère. Les angles de son visage, plutôt disgracieux, voire masculins, éblouirent totalement le caporal. Son corps, agréablement proportionné et ce visage qui jurait, ne l'aidèrent pas vraiment à savoir d'où elle venait, ni pourquoi on la pourchassait.

Quelque chose clochait, se dit le militaire, comme si elle ne jouait pas dans la même cour que les autres dames. Curieux, Thomas lui murmura quelque chose à l'oreille. Néanmoins, elle plaqua sa main contre sa bouche, lui rappelant son geste précédent. Personne ne devait les voir, ou les entendre.

Le poilu voulut retirer cette main qui obstruait sa bouche, mais n'y parvint pas. Elle s'avérait forte, largement plus forte, que lui. Pendant un instant, les cascades pluvieuses qui dégoulinèrent sur son casque et ses vêtements trempés, ne le gênèrent plus. D'ailleurs, il percevait à peine les tirs de mortiers, ne se rendant même pas compte que les trombes d'eau remplissaient leur abri. Un petit air apaisant résonna dans sa tête.

Bientôt, il ne sentit plus que l'haleine froide de l'inconnue contre sa gorge. Les lèvres de la quadragénaire épousèrent sa peau nue, changeant le doux baiser en une atroce morsure.

Alors, Durbin sentit une mâchoire avide S'enfoncer dans son cou sans pouvoir hurler, comme prisonnier d'un horrible maléfice. Subissant une véritable hémorragie, sa vision se troubla. Pourtant, il s'en moqua éperdument. Ses yeux se voilèrent au moment même où son ouïe fut secouée par un bruit tonitruant, la déflagration d'un obus.

Lorsque Thomas s'éveilla, les ténèbres s'étendaient sur la zone du Mort-Homme. Il ne pleuvait plus. Aucun bruit ne perturbait le calme sépulcral des tranchées. Aucune courbature ne le tiraillait davantage, même si une implacable soif lui triturait les entrailles. Plus aucun militaire allemand n'arpentait le secteur. Du trou de mortier où il se tenait toujours, allongé dans la boue, Durbin contempla les étoiles, rêveur.

Le poilu n'avait pas bougé. D'ailleurs, il n'aurait pas pu le faire parce que quelque chose le clouait au fond de la fosse : Le cadavre décapité, partiellement brûlé, de la mystérieuse femme. Comme si sa subsistance en dépendait, cette harpie avait férocement mordu sa jugulaire avant de partir en charpie sous la déflagration. Révulsé par le spectacle de ce corps sans tête, couvert de sang, Tom le repoussa avec horreur dans la fosse.

Déjà raide, le macchabée se transperçait d'éclats, involontaire porc-épic d'une sanglante bataille. De longs morceaux de métal s'étaient figés dans le dos de l'inconnue, lui sectionnant même une cuisse et un bras. Révulsé, il la fit chuter dans l'épaisse gadoue. Le corps émit quelques gargouillements en s'y figeant lentement. Essayant de reprendre ses esprits, le caporal se consola en évoquant un mauvais rêve. Toutefois, son indicible soif perdura. Quelque part, il se rassura car sans l'intervention de cette femme, il serait également mort.

Alors, il remarqua d'épaisses taches de sang sur le col de son manteau. En palpant son visage, il hurla comme un forcené parce que si les éclats métalliques avaient épargné ses yeux, ils l'avaient défiguré. Le souffle de l'explosion fit carrément fondre sa peau, le mutilant à jamais. Au bord de la folie, le militaire voulut vomir, vomir et vomir encore, incapable d'y parvenir.. Désormais, sa délicate figure ressemblait à une masse informe, fondue et coupée de toute part. Jamais plus, on n'évoquerait la justesse de ses traits, la beauté de son visage.

Aussi bizarrement que cela puisse paraître, cette infernale vision s'effaça très vite, de nouveau remplacée par cette immonde envie de boire. Le caporal Thomas Durbin crevait littéralement de soif, une soif bien supérieure à celle des jours précédents. Il attrapa sa gourde, évitant de la coller à sa bouche parce qu'il sut pertinemment que ce qu'il désirait ingurgiter, c'était du sang et rien d'autre. Cette même substance que la diablesse absorba sur son cou. Par réflexe, il effleura sa gorge, se rendant compte qu'il ne saignait plus. Alors, Tom se retourna vers celle qui s'ingénia à le dévorer, découvrant un étrange processus.

En l'espace d'une ou deux secondes, le cadavre, qui stagnait dans la boue, se momifia en se repliant sur lui-même. La chair du corps se déchira lambeau par lambeau jusqu'à disparaître en crépitant tandis que les os devinrent de plus en plus friables, ne laissant subsister qu'un tas de tiges osseuses.

Le soldat ferma les yeux en admettant qu'il ne gaspillerait plus sa vie au milieu de cet enfer et de son cortège d'horreur. Maintenant, Thomas devait accepter l'émergence de sa nouvelle nature, une nature profondément maléfique. C'est alors qu'un événement singulier se produisit, un phénomène aussi incongru que l'émergence de cette folle furieuse. Un gros chat noir s'aventura dans la fosse en miaulant. En le regardant ainsi, Tom Durbin parvint à lire dans les pensées de l'animal. Le vampire mourrait de soif mais il lui restait une dernière fiole d'alcool et un bout de pain sec. Aussitôt, il vida une partie du liquide sur celui-ci.

Le matou, pourtant affamé, hésita un moment. Le damné se mit à miauler, gagnant la confiance du chat noir. Le félin s'approcha lentement de ce repoussant compatriote, renifla le morceau de nourriture puis l'avala lentement. Tom l'Impur serait seul durant toute sa vie, livré à la vindicte des siens puisque abandonné sans la moindre instruction. Cependant, il ferait tout ce qu'il pourrait pour survivre. La morne attitude qui se dégageait de sa génitrice, celle qu'il nomma l'étrangère à défaut d'autre nom, s'installa sur son immonde figure. D'un geste vif, l'ancien caporal du 31 ème régiment d'infan­terie attrapa le minet. À mesure qu'il buvait son sang avec emphase, il sut que son exis­tence siégerait à jamais sous le sceau des vampires. Ainsi naquit Tom le Balafré.

De retour dans le présent, ses souvenirs ne l'ayant troublé qu'un bref instant, Thomas détailla le brasier. Il se fichait des enjeux politiques, du protocole des non-morts, du respect des titres et des autres responsabilités que lui imposait sa race. Tout ce que le Balafré désirait se résumait à l'axiome suivant : Qu'on le laissât tranquille.

Mais là, quelqu'un lui cherchait des poux. Résolu, le vampire marcha vers son squat en passant derrière le frétillant combustible. Là, il put constater que sa porte, chancelante, s'ouvrait en grand, n se demanda quelle conduite adopter. Si un autre damné se promenait dans le secteur, il paraissait suffisamment puissant pour dissimuler ses pensées. Même dénué d'instruction, l'arsouille savait reconnaître quelqu'un de son espèce.

Tom ramassa une barre de fer usagée au cas où, puis entra dans la maison. Peu d'humains vivaient dans le coin, pour ne pas dire aucun. Les seuls nomades qui passaient par la ville fantôme, ne s'attardaient généralement pas. La silhouette imposante qui bougeait dans la pénombre appartenait forcément à un autre immortel. Et personne, hormis son vieil ami Charles Ruthwen, ne connaissait la position exacte de son antre. Personne. En clair, il ne s'agissait que d'un intrus.

" Avance près de la sortie, espèce de sacripant que je vois ton visage en pleine lumière! vociféra Tom, sous l'effet d'une rage naissante.

- On m'a affublé de beaucoup de surnoms durant mon existence, dont celui d'infidèle. Mais personne ne m'a jamais insulté de sacripant, rétorqua le vampire qui marchait dans la bauge en toute liberté, nullement impressionné.

- Charles ? " tenta Tom, surpris de reconnaître une voix familière.

La forme anthropoïde qui se dressait devant lui, entre un vieux matelas dépenaillé et un gros tonneau poussiéreux au cerclage rouillé, détenait la carrure du Duc Ruthwen de Scylla. Néanmoins, les flammes qui crépitaient dans le dos du Balafré ne fournissaient pas un éclairage suffisant pour l'identifier totalement. Le damné tenait un petit animal dans ses mains, sûrement un chaton, parce que Tom percevait des ondes cervicales.

" Je peux m'approcher pour te saluer ou tu vas te jeter sur moi avec ton bâton comme le guignol que tu es ?" ironisa le Seigneur Cardinal.

Le visage de Thomas se détendit en identifiant carrément le timbre de son vieil ami, Charles Ruthwen, un vampire qui vivait dans les souterrains du château-fort, fl réajusta son bonnet de laine troué sur le haut de son crâne, une vieille chaussette de Noël recousue.

" T'es malade, balbutia Tom. Avec la luminosité des flammes, je ne t'avais pas reconnu. J'aurais pu te tuer, vieux briscard ! Tu te rends compte ? J'aurais fracassé le seul ami bipède que je possède dans le coin !

- Me tuer ? s'amusa Ruthwen. Prend plutôt ce dernier chat et balance-le dans le feu avec les autres ! On gagnera de la place...

- Mais qu'est ce que tu fais ? Les yeux noirs de Tom, perdus au milieu de ce visage aussi ridé qu'un abricot sec, s'illuminèrent, n ne comprenait pas à quoi jouait son meilleur ami.

- Le ménage ! rétorqua Charles avant de sortir de la pénombre, en passa devant Tom, puis se dirigea vers le feu qui émettait de dantesques fumées nauséabondes à l'extérieur du baraquement.

Toujours éberlué, le Balafré le suivit de près, le mirant avec attention. Le Duc portait un ensemble noir avec une chemise mauve dotée de reflets brillants. Il tenait un chat endormi au creux des mains, lui caressant la tête affectueusement. Ses cheveux bruns, légèrement ondulés, encadraient un visage serein, jovial. Lors de cette nuit sans lune, le charisme de Charles irradiait. En voyant le look du Duc, Tom enchaîna quelque chose comme :

" Tu as encore changé de look ? Tu deviens de plus en plus excentrique, ma parole. Je préférais tes fringues entièrement noires et tes odieux jabots blancs. "

Narquoisement, Charles observa la dégaine du Balafré ainsi que son visage plein de gadoue séchée. La figure boursouflée de Tom, couverte de cicatrices, marquée de blessures inguérissables, ressemblait davantage à une vulgaire coquille de noix qu'à autfe chose. Hormis son sempiternel bonnet couvert de boue et ses sympathiques mitaines, les vêtements du souverain des clochards ressemblaient franchement à des haillons.

" Question apparence, tu n'as pas vraiment de cours à me donner, je crois ! riposta le Seigneur Cardinal. Tout le monde ne peut pas se vêtir à l'armée du salut. Certains ne supportent pas l'odeur.

- Je te trouve rudement cynique, Charles !

- Et toi, tu es complètement saoul, pauvre déchet ! À te voir croupir comme ça dans ta crasse, personne n'imaginerait que tu es immortel. Si je te croisais au coin d'une rue, j'hésiterais longtemps avant de te donner une pièce d'un centime. "

Tout en câlinant la tête du félin, Ruthwen inspecta les hautes flammes qui dansaient de manière anarchique devant lui. La vue de ce spectacle crépitant le ravissait, ce qui énerva Tom. Au pied du brasier, de grosses bûches alimentaient le feu, d'où son étonnante persistance. Pourtant, les sombres fumées ainsi que l'odeur abjecte de poils brûlés s'épaississaient davantage.

" Et si moi, je débarquais au château de Scylla et que je mettais le feu à tes tableaux croûteux, tu dirais quoi, hein ? beugla le Balafré. Tu sais très bien que j'aime ces animaux, même si je m'en nourris. Tu ne devrais pas venir ici et faire comme si je ne comptais pas. C'est indigne de Messire le Duc, je trouve.

- Je ne vis plus au château depuis un moment déjà. Se terrer ainsi est indigne d'un vampire de haut lignage. Et je n'ai jamais collectionné ce genre de vieilleries. Ces horreurs n'étaient que d'inutiles nids à poussières. Mes véritables objectifs consistent à multiplier les esclaves, à amasser des victimes et à remettre mon royaume sur pied.

- Pardon ? Et c'est moi qui suis bourré ? "

Le Duc se retourna vers Tom dont le visage, via les vifs scintillements du brasero, semblait gonfler, puis dégonfler à vue d'oeil. Il ausculta la bouille ronde, les petits yeux malicieux et le crâne chauve du damné.

" Depuis combien de temps végètes-tu ici, Tom ?

- Je ne sais pas trop, une centaine d'années, peut-être moins. Mais pourquoi tu me poses cette question ?

- Comme ça, à tout hasard... "

Un odieux craquement sec résonna entre les doigts du vampire. Le crâne du chaton venait d'exploser. Un filet de sang rougeâtre, mêlé de fragments d'os et de cervelle chaude, s'écoula sur ses griffes. Rapidement, Ruthwen essuya ses doigts sur la fourrure de l'animal, balançant la dépouille ensanglantée au sommet du feu.

Le Balafré, révulsé par ce geste gratuit, voulut l'étriper. Néanmoins, leur amitié durait depuis trop longtemps pour risquer de la compromettre. Chacun avait notamment promis de ne jamais révéler les refuges respectifs de l'autre à quiconque, même s'ils devaient en mourir.

" Pourquoi es-tu revenu ici, Charles ? pesta le clochard. Soit il y a encore des tueurs du Vatican dans les parages, soit ta télé ne fonctionne plus. Dans ce cas, autant te prévenir tout de suite, la mienne n'a jamais vraiment fonctionné. Tout au plus, j'ai réussi à suivre " Shérif fais-moi peur " dans les années quatre-vingt. À moins, bien sûr que ta retraite ne soit si ennuyeuse que tu ne penses qu'à humilier un pauvre gueux comme moi ?

- Non. Les deux derniers représentants du Conseil et leurs éventuels contacts sont tous morts. Je me suis chargé d'eux durant ces derniers mois d'absence. Quant à la télévision, elle m'indiffère complètement. Je ne suis pas un pur produit déliquescent et préfabriqué de la génération MTV. Par contre, il est vrai que je voulais te voir. "

Sur ce, le Duc pourlécha les gouttes de sang qui maculaient ses doigts comme pour défier le vieil immortel. Il lança un sourire narquois vers Tom avant de contempler le petit corps qui se consumait dans les fumées, jubilant devant ce spectacle.

" Charles, tu as un coup de blues ou quoi ? Tu veux te rappeler de vieux souvenirs de la révolution en décapitant tout ce qui bouge ? C'est ça ? "

Cette fois, le Balafré dessoûlait. Plus une seule goutte d'hémoglobine alcoolisée n'imbibait ses veines. Et là, Tom Durbin se rendit peu à peu compte que quelque chose clochait chez son vieux copain. À nouveau, Ruthwen le toisa en se retournant carrément vers lui.

" Je me suis permis de faire le ménage dans ton repaire plein de cafards et tu viens me faire la morale ?

- Tu pètes les plombs en ce moment, ou quoi ? Je ne saisis pas ton humour, n y avait de l'humour, là ? ironisa Tom, furax.

- Pour que je, (le Seigneur prit un timbre volontairement cynique) pète les plombs, il faudrait qu'il y ait une normalité en ce bas monde et a fortiori dans ma tête, ce qui n'est vraisemblablement pas le cas ! "

Thomas, exténué, décida de clore cette conversation.

" Si tu veux discuter, on peut aller à l'intérieur, nobliau. De toute façon, il n'y a plus rien à brûler ici, ni à boire d'ailleurs. Tu as massacré tous les chats dans un rayon d'un kilomètre.

- Dans un rayon de trois kilomètres, rectifia le mort-vivant. Et ce ne fut pas une mince affaire."

Ensuite, Ruthwen plongea la tête du Balafré dans les flammes pourpres avec une incroyable violence. Le malheureux clochard s'égosilla lorsque sa figure s'enfonça dans les braises incandescentes. À cet instant précis, il comprit que leur amitié se fissurait à jamais, à la manière des sillons que traça la flambée le long de sa peau craquelée.

" T'es taré...

- Et arrête de m'appeler Charles, saloperie d'Impur ! Je ne suis pas ton ami, même si j'utilise son corps. Je suis Aménophis VI alias Abdul Karnak. Et dans deux secondes, tu regretteras d'avoir croisé ma route ! "

Le Balafré tenta d'extraire son visage du flot de pétons qui le dévorait inexorablement. Toutefois, la force du Seigneur restait largement supérieure à la sienne. Usant de son poids, Charles écrasa son coude gauche contre la nuque de Thomas pour l'achever.

Sous la pression, le dos de Durbin se courba, n dut s'agenouiller dans les braises, la tête en avant. Ruthwen exulta, comprenant que l'Impur agonisait déjà. Il ne lui résisterait plus longtemps. Le feu martyrisait tellement la peau et les os des morts-vivants que la boîte crânienne de Tom allait se consumer d'une seconde à l'autre. Néanmoins, ils tombèrent tous deux dans le brasier. Celui-ci explosa en expulsant des morceaux de bûches enflammées. Karnak qui possédait le corps de Charles Ruthwen depuis peu, avait tout prévu. Tout. Tout mais pas ça.

Chapitre deux du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright et droits réservés Sullivan Lord 2003.