Utopia, Penser nuit gravement à la santé, premier chapitre online
Par Admin le dimanche, décembre 20 2009, 17:24 - Utopia, penser nuit gravement à la santé - Lien permanent
CHAPITRE UN : DE LA JOIE D'ETRE CITOYEN
J'avais passé les trente premières années de ma vie à m'éreinter comme technicien sur les grandes machines de la cité d'Utopia sans la moindre anicroche. Pas un seul nuage sous mon ciel aseptisé, pas une seule pluie acide, pas la moindre rafale venteuse sur les titanesques blocs monochromes de fibre acier qui occupaient mon univers quotidien. Certes, les saisons alternaient, grises et régulièrement maussades, mais mon existence me semblait parfaite. Bien sûr, je regrettais souvent l'absence du soleil, généralement voilé par la hauteur des immeubles de la ville, mais à la longue, je m'y étais habitué. Pour tout vous dire, j'étais invariablement heureux, même si je ne me souvenais plus du moment précis où cet état extatique avait commencé. Comme tous les humains, j'étais né dans un incubateur, loin des parents biologiques qui m'avaient donné le jour. Et comme une grande partie des citoyens, je faisais en sorte de travailler au Centre en m'y rendant grâce aux immenses rames de métro des transports en commun. Chaque jour, installé sur un escalator mécanique, je me réjouissais de découvrir les dernières publicités holographiques qui s'animaient ça et là, en écoutant les derniers mégatubes du moment.
Ce serait inutile de vous mentir car j'étais fondamentalement heureux. D'ailleurs, j'écoutais chacun de mes supérieurs sans jamais hausser le ton en espérant chaque jour ma Gradation. Dans la gigantesque cité d'Utopia, ce joker demeurait l'unique possibilité pour un salarié de changer de caste, de prendre du galon et de gagner plus d'argent. Devenir un citoyen exemplaire, puis le demeurer, permettait ce genre d'évolution. C'était le seul moyen pour passer d'un univers à un autre, pour rejoindre les superbes immeubles des beaux quartiers, pour rouler en Aérocar de fonction et consommer davantage.Un autre chemin, beaucoup plus hasardeux, consistait à être sélectionné pour participer à une émission de télé-réalité avec de vrais gens à l'intérieur. Parmi les plus populaires, on notait Cro-Magnon où l'on enfermait une famille dans une caverne du Crétacé pour la filmer vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou encore le Permis de la peur où l'on plaçait des individus au volant d'Aérocars. Les pilotes suivaient ensuite un parcours prédéterminé au milieu de chauffards robotisés, nommés Autobots. Il y avait aussi quelques jeux étatiques qui permettaient uniquement d'accroître son capital, tels que le tiercé, le quarté, le quinté plus et autres courses de rats. En effet, tous les chevaux étaient morts jadis avant de passer en boucherie. Sûrement à cause de Mc Burger, le roi de la frite.
D'autres jeux plus amusants, tel le Grippe-sous consistait à dénoncer ses voisins au fisc. En cas d'irrégularité fondée, les heureux dénonciateurs remportaient l'ensemble des biens saisis. Toutefois, s'ils faisaient de fausses déclarations, on les spoliait à leur tour, leurs possessions étant offertes aux prochains participants du jeu. Au milieu de tous ces programmes, l'émission qui durait depuis près d'un siècle s'intitulait la Canard Académie où le but du jeu était de chanter le plus mal possible pour grossir les rangs des étoiles filantes.
Ce dernier programme faisait généralement exploser l'audimat, demeurant l'une des émissions télévisées les plus regardées qui soit. La majorité des citoyens rêvaient effectivement de devenir une star, le degré d'élévation ultime, devant le politicien à la langue de bois, le sportif aux mollets de campeur et l'actrice anorexique. Inutile d'ajouter que quasiment tout le monde désirait passer dans cette émission car rien ne paraissait plus agréable que de sniffer des lignes de coke, de collectionner les strings des groupies, et de pouvoir se soûler en toute légalité.
De manière anecdotique, les paillettes et les flaques de vomi concomitantes qui éclaboussaient les vedettes ne m'intéressaient que partiellement. Moins superficiel que mes congénères, je m'interrogeais davantage sur les raisons de ma naissance et de mes origines. Quoique cela ne semblât pas les gêner, l'ensemble des citoyens, n'avait jamais connu leurs véritables parents. De manière singulière, la présence de ces deux étrangers, de ce père et cette mère idéalisés, me manquait terriblement. Qui étaient-ils vraiment ? À quoi ressemblaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Autant de questions qui resteraient sans réponses.
Heureusement pour moi, mon potentiel génétique m'avait permis d'être confié aux bons soins des Hauts Dignitaires d'Utopia, ce dont je remerciais les cieux chaque jour. Pourtant, en dépit de ma totale dévotion envers le Centre et sûrement à cause des imperfections de ma carte génétique, ceux-ci ne m'accordèrent jamais la possibilité de fonder une famille. Partant du principe que je ferais sans doute un mauvais père, les Hauts responsables ne me permirent pas de me marier, et encore moins d'enfanter. Cependant, je ne leur en voulais pas car ils savaient mieux que quiconque ce qui était bon pour chacun de nous.
Après tout, ils agissaient pour le bien de tous. Qui mieux qu'eux s'avérait à même de gouverner, de nous dégager de cet immense fardeau qui consistait à gérer une vaste communauté d'écervelés ? Ainsi s'écoulaient les flots doucereux d'une vie paisible, celle d'un énième technicien de maintenance. Enfin, jusqu'à ce petit matin où mon existence bascula dans les méandres d'un conflit titanesque dont je n'aurais jamais soupçonné l'existence.
Lors de cette étrange matinée du 13 ème jour, et de manière exceptionnelle, mon réveil holographique ne daigna pas se manifester. Jenny, la naïade verte aux formes glamour et ampoulées, aux interminables boucles noires, ne m'avait pas réveillée de sa voix terriblement sensuelle, judicieux galimatias de bruits stridents.
Pour une fois, elle dormait debout, la tête sur le côté, les mains dans les cheveux, demeurant aussi stoïque qu'un parcmètre spectral. Un circuit imprimé de la belle plante avait dû cramer quelque part, laissant rêvasser mon hôtesse virtuelle. Son timbre vocal, de plus en plus enroué, aurait pourtant dû m'inciter à la réparer plus tôt. Surpris par l'heure avancée, je ne pus prendre la peine de me laver ou de manger quelque chose. En fait, j'aurais juste le temps de recoiffer ma tignasse courte de cheveux blonds et d'observer les traits enfantins, plutôt harmonieux, de mon visage dans une glace avant de partir. Je m'accordai malgré tout le temps de me raser, histoire de ne pas paraître trop négligé, enlevant les poils d'une barbe naissante, notamment ceux qui recouvraient ma fossette au menton. André s'avérait-il lié à cette blague de mauvais goût ? De l'idiotie de configurer un robot avec des puces ludiques, soufflais-je en enfilant ma seyante tenue bleue et noire, celle des techniciens de maintenance. André étant le diminutif d'androïde, j'avais trouvé ce nom plutôt sympathique. Une sorte de rage incompressible commença à m'envahir car pour la toute première fois de ma vie, j'étais en retard. Un drame cataclysmique qui risquerait de me faire perdre cette Gradation que j'attendais depuis déjà trente longues années.
Rapidement, je fis en sorte de lier les lacets de mes épaisses chaussures de sécurité sombres, puis d'enfiler mes gants noir luisant. L'instant suivant, je jaillissais dans le couloir en prenant soin de passer ma carte magnétique dans le boîtier de contrôle afin de refermer ma porte, une option que de nombreux citoyens oubliaient régulièrement. À Utopia, la criminalité n'existait pas. Cependant, je bénéficiais d'une nature plutôt méfiante, un gène perdu, celui de l'insoumission modérée, traînait quelque part dans mon ADN. Et puis, si les autres résidents apprenaient que je possédais un robot dans ce quartier miséreux, j'écoperais de nombreux problèmes.
L'instant d'après, je fonçais dans les larges couloirs esseulés, une galerie futuriste d'allées bleutées avec de petites loupiotes rondes en guise d'éclairage tamisé. Commençant à paniquer, j'atteignis promptement l'immense palier où se trouvait l'un des ascenseurs d'une taille démesurée. En arrivant devant les diodes clignotantes, les portes métalliques s'ouvrirent avec un grand clong numérique sur une incroyable cage en fer qui convoyait quotidiennement près de cinq cents personnes.
Le bloc où je vivais, c'est ainsi qu'on nommait ces constructions hexagonales, pouvait abriter jusqu'à cinquante mille personnes et s'appelait la Tour du Bonheur. Six ascenseurs, installés à chaque angle de la construction, convoyaient les techniciens en quelques secondes au pied du bâtiment. Comme d'habitude, la cage, incroyablement vaste, s'avérait parfaitement briquée, luisant de mille feux sous l'action régulière des robots nettoyeurs. L'endroit semblait si propre, si irréprochable, qu'on hésitait quasiment à poser ses pieds sur le plancher rutilant.
Quelques années auparavant, j'avais remarqué la présence d'un grand ascenseur, bien plus gigantesque, au centre de la bâtisse. Cela dit, personne ne l'utilisait jamais, comme s'il se trouvait en panne depuis des lustres. À cette heure tardive, les lettres électroniques de ma montre marquaient environ dix heures, la probabilité de croiser un autre individu s'avérait donc nulle. Ici, tout le monde occupait une place prédéfinie dans l'organigramme de la société, et ce dès la naissance. De ce fait et grâce au contrôle régulier des naissances, on ne notait aucune forme de chômage, même partiel. Tous les citoyens étaient mis à contribution pour faire tourner la société dans le bon sens sous l'épée de Damoclès des Hauts Dignitaires et de leurs forces de sécurité.
En voyant mon reflet déformé sur ce sol métallique, je me rendis compte que je me retrouvais seul dans ce lieu incongru pour la première fois. Les centaines de passagers habituels qui vivaient dans la même aile que moi bûchaient tous depuis quelques heures. Bon sang ! pensais-je, en relevant simplement la tête. Cette cage est proprement démesurée...
En effet, je ne m'étais jamais rendu compte que cet habitacle s'étendait sur autant de mètres carrés. Presque contre ma volonté, mon doigt appuya sur le niveau zéro, et non sur le niveau inférieur qui rejoignait les immenses rames de métro. L'absence de présence humaine à mes côtés me fila le tournis, comme si le gigantisme des lieux ne convenait pas à un être aussi minuscule, aussi insignifiant, que moi. Ici, on devait également apprendre l'humilité, celle de la mouche courbant le dos aux araignées.
Arrivé en bas, l'une des grandes portes tournantes s'activa devant moi, me faisant rejoindre la pâle clarté d'un petit matin sinistre. Pendant un instant, je détaillai les immenses ombres des tours qui me faisaient face en dévorant les rayons de l'astre solaire, diaphane panorama de constructions massives ou aériennes s'étendant sous un ciel plombé. Durant ce bref moment, je me mis à éprouver le besoin de marcher à l'extérieur de la tour et non dans les tunnels souterrains. J'avais un besoin impérieux de respirer un peu d'air frais, non conditionné.
Qu'importe que cette atmosphère soit encore polluée par les retombées chimiques ou radioactives des antiques guerres, j'avais fichtrement envie de m'en gaver, de m'en remplir les poumons jusqu'à vomir. Par ailleurs, cela faisait tellement d'années que mes pieds collaient aux escalators que j'ignorais même si je savais encore poser une jambe devant l'autre. Ascenseur, escalator, métro, boulot, dodo et ainsi de suite le jour d'après. Puisque mon corps me réclamait de l'exercice, je sautai au-dessus des tapis roulants, me décidant à transpercer les hologrammes publicitaires qui s'activèrent brusquement, une action hautement illégale. Ce fut là, au milieu de ce décorum urbain, rectiligne amoncellement d'impressionnantes tours blêmes ou ternes, myriades d'hexagones et de sinistres pointes effilées, que j'aperçus un sigle étrange peint à la peinture rouge.
À environ trente mètres de moi, par-delà les bandes macadamisées noires sur lesquelles j'avançais, une figure géométrique de vingt centimètres de diamètre s'étendait sur l'un des blocs de mon quartier. Apposée à même la vitre du hall, jurant carrément avec les couleurs environnantes, cette étrange note de couleur semblait clignoter au milieu du monochrome ambiant.
De toute évidence, ce travail provenait d'une main humaine. Ce cercle pourpre était trop irrégulier pour surgir des traceurs d'un androïde. Par simple curiosité, je m'en approchai à pas feutrés. La prochaine station de métro ne se trouvait pas très loin. Et comme les wagons tournoyaient à l'aide de servo-robots rigoureux, extrêmement respectueux des horaires, j'arriverais au boulot en quelques minutes à peine. Je pouvais donc me permettre une courte marche dans cette atmosphère sulfurée, presque irrespirable. Pas aussi irrespirable que cela, finalement. Je n'éprouvais même pas le besoin de tousser. Çà et là, les avenues s'affichaient, cruellement vides, aussi tristement abandonnées, aussi incroyablement calmes que dans ces ruines maudites où même les corbeaux ne croassent plus. Pour être franc avec vous, je n'ai jamais aperçu cet oiseau de visu. À notre époque, toutes les espèces volatiles sont mortes. Certains citoyens racontent que le corbeau est un animal mythique, une sorte de légende crée par l'esprit humain, tout comme celle des dinosaures. Pourtant, je n'en suis pas totalement certain.
Lorsque j'étais plus jeune, je devais avoir huit ans, j'ai échoué dans l'aile d'un musée d'histoire naturelle. Dans ce mausolée rempli de vieux souvenirs, j'ai cru apercevoir une plume. C'est du moins ce qu'indiquait l'écriteau qui se trouvait sur la vitre blindée. Celle-ci reposait sur du velours rouge, à côté d'autres reliques sacrées ou une mèche de cheveux de Britney. En m'apercevant devant ce joyau, le gardien m'adressa sèchement la parole sur un ton impérieux.
Aujourd'hui encore, je me souviens de notre discussion.
- Tu cherches quelque chose, petit ?
- Du rêve, Monsieur.
- Si tu veux rêver, révise tes examens. Tu n'as rien à faire ici. Les autres de ton groupe sont dans la section maintenance des machines.
C'est là-bas que tu passeras toute ta vie, mieux vaut que tu partes dès maintenant pour apprendre le fonctionnement des engins. Tu n'as rien à faire dans la section consacrée aux siècles précédents.
- Juste une question, Monsieur. À quoi servait cette plume ?
- Elle servait à écrire, mugit-il avant de me renvoyer dans le groupe de formation que j'avais quitté par mégarde. Sans cette étourderie de ma part, je ne serais jamais entré dans cette galerie remplie de vestiges. Docilement, je fis en sorte de rejoindre ma classe en me demandant pourquoi il ne m'avait pas répondu ce que je désirais entendre. À savoir que cette plume servait à voler.
L'instant d'après, je revins au milieu de cette immense ville entièrement vide, déambulant tel l'unique protagoniste d'un mauvais rêve. Un silence monastique englobait les allées d'une irréprochable propreté. Alors et à mesure que je me dirigeais vers la porte du hall recouverte par ce sigle, une pensée saugrenue se fit lentement jour dans ma tête. Qui avait bien pu peindre cet étrange logo cramoisi et dans quelle intention ?
Dubitatif, je me mis à observer ce dessin singulier, peut-être un énième panneau routier, peint à hauteur d'homme. En touchant la mixture qui s'étendait sur la vitre, je me rendis compte qu'on venait juste de la déposer avec une bombe. Des individus portant des tenues orange et noire, celle des artistes concepteurs, devaient sûrement égayer les porches austères. Encore une nouvelle directive étatique pour animer la vie des citoyens. Sur le moment, ce qui me sembla le plus étrange, fut le chemin emprunté par les peintres. En effet, on aurait pu croire qu'ils avaient sciemment évité les tapis roulants, puis marché en dehors des clous, risquant d'encourir de sévères représailles comme je venais de le faire.
Autour de moi, la seule chose qui continuait à vibrer en circuit fermé se résumait à ces placards holographiques publicitaires. Diffusés grâce aux émetteurs installés le long des couloirs de circulation où cheminaient d'habitude des milliers d'individus, les panneaux continuaient à émettre leur musique entêtante, leurs implacables couleurs vives, leurs étranges slogans défiant toute concurrence. Toutefois, on ne voyait que ce sigle rouge, comme si les fantômes publicitaires n'avaient aucune prise sur ce dessin, qu'il transperçait le décor.
Ce fut sûrement la première fois de ma vie que je n'eus guère l'envie de chanter les louanges d'un dentifrice. Ma gorge se noua comme si je me trouvais face à l'un des mystères de la création, quelque chose de si intense, que j'ignorais même comment l'analyser. Ce quelque chose fit naître en moi mille émotions contraires, joie et terreur emmêlée, crainte et extase, religiosité et athéisme absolu.
Sans trop savoir que faire, le corps parcouru de spasmes, je voulus tourner les talons pour m'enfuir. Complètement déboussolé, j'aperçus un second sigle, quasiment identique au premier, à peine trente mètres plus loin. Sans raison apparente, mes genoux s'entrechoquèrent, puis ma tête bourdonna, comme si mon corps ne m'appartenait plus. J'éprouvais une irrésistible envie de m'enfuir conjuguée à celle de me rapprocher le plus possible de ce second dessin. Ces idées contraires me firent enjamber l'un de ces fichus couloirs roulants, m'enfonçant davantage dans les affres de l'insoumission.
A priori, ce graffiti venait d'être peint en toute hâte sur cette benne à ordures rouillée dont le contenu fut ramassé cinq heures plus tôt. Au vu des traces, son ou ses auteurs ne devaient plus se trouver très loin de moi. Des gouttes et des coulures de peinture rouge, encore fraîches, s'étendaient encore sur les pans du réceptacle métallique.Par terre, on pouvait même distinguer des taches écarlates qui se dispersaient vers les limites de la Zone D. Que se passait-il donc ? Tout cela m'intriguait au plus haut point. Partagé entre mon désir de poursuivre cette quête et l'angoisse de croiser une patrouille des forces de sécurité, j'hésitais quelques secondes sur la conduite à adopter. Non seulement, j'étais à la bourre, ce qui risquait de ruiner fortement toutes mes perspectives d'avenir, mais de plus, j'allais pénétrer dans un secteur qui m'était strictement interdit.
Évidemment, j'aurais dû m'engouffrer dans le premier métro pour rejoindre le Centre, mais ces signes m'interpellaient autant que cette fichue plume jadis. Alors, je me rendis compte qu'un troisième symbole déflorait les vitres étincelantes d'une tour annexe, celle des Gens Heureux, et qu'un quatrième reposait sur la paroi grise d'un abri d'Aérobus. Quelqu'un avait systématiquement placardé ces petits cailloux rouges tous les trente mètres environ, m'incitant à les suivre pour éviter de me faire dévorer par le loup. À l'heure actuelle, les artistes devaient longer les murs de démarcation, dans l'objectif avoué de changer de zone, un crime passible de la peine capitale...
Tel Thomas Ericson Poucet, l'inventeur des écrans de portables phosphorescents, je suivis les logos un à un, me frayant un chemin vers les parois. À présent, j'apercevais déjà les hauts murs qui plafonnaient à cinquante mètres de haut, segmentant la ville d'Utopia en quartier de vingt à cinquante blocs. Pour ma part, je vivais dans la Zone D, celle des techniciens, même si à cause d'une urbanisation galopante, les manutentionnaires et autres ouvriers jouxtaient nos immeubles. À nos deux professions, nous couvrions près de cinquante blocs, ce qui faisait de nous les représentants les plus nombreux de la population avec plus de deux millions et demi de personnes.
Beaucoup de rumeurs circulaient sur ces gigantesques murailles. Certains arguaient que les Hauts Dignitaires les avaient érigées pour permettre aux prolétaires d'espérer devenir des nantis en attendant leur Gradation, ce qui pouvait prendre une vie entière ou ne jamais survenir. Pour motiver les troupes, les plus qualifiés (comprenez ceux qui cumulaient le plus de points positifs vis-à-vis des dirigeants) vivaient dans les derniers étages des tours. Plus nous vivions vers les sommets, plus nous pouvions observer les immeubles des classes suivantes par-delà les barrières de séparations. Ainsi, nous pouvions expliquer aux autres citoyens à quel point cela semblait agréable d'avoir des robots domestiques, des Aérocars personnels et autres signes d'opulence. En contemplant cette paroi de béton armé qui voilait les derniers nuages noirs, je me souvins également d'une vieille histoire, presque oubliée. Ces murs généraient une sorte de champ électrique qui s'élevait dans les cieux pour éviter qu'on ne les escalade. Un jour, une femme de mon quartier essaya de franchir cette barrière en sautant par la fenêtre de son immeuble, espérant ainsi bénéficier d'une mort plus digne. La malheureuse s'écrasa contre une paroi invisible avant d'échouer au pied du mur, totalement carbonisée.
Ces strates s'avéraient littéralement infranchissables et le seul moyen de circuler d'un quartier à un autre consistait à passer au travers d'un portail géant, sorte de gigantesque U retourné. Même les véhicules volants des forces de sécurité devaient se glisser sous ces interstices, disséminés aux abords des quartiers. D'ailleurs, seuls les agents des forces de Sécu-réseau pouvaient activer ou désactiver ces sinistres portiques.
En effet, les angles intérieurs des ponts se recouvraient d'étranges cavités rondes. Sorte de bouches noires, installées de manière régulière sur les parois intérieures de l'édifice, les détecteurs thermiques s'enclenchaient dès qu'une forme non autorisée tentait d'y pénétrer. Là, une pluie de lasers déchiquetait le malheureux visiteur sans aucun préavis, transformant un être humain, un véhicule ou quoi que ce soit en un lot d'apéricubes. De nombreux racontars, agrémentés de petits détails glauques, couraient sur le sujet. Cependant et en y regardant de plus près, aucun des funestes points circulaires ne paraissait fonctionner. Les petites lueurs rouges caractéristiques demeuraient éteintes tandis que d'énormes traces noires, sans doute des tirs énergétiques, avaient grillé les principaux boîtiers de contrôle.
Mince, fis-je complètement abasourdi. Les artistes qui repeignaient les halls et les bennes avaient carrément grillé un portail pour continuer à peindre tranquillement dans un autre secteur plus huppé, la Zone B. Quoi qu'il en soit, le dantesque portail devait être fichu et j'aurais pu le franchir sans le moindre mal. C'est à ce moment précis qu'une petite voix intérieure me déconseilla fortement d'aller plus loin.
Avez-vous déjà entendu les résonances de votre moi intérieur ? Après le règne des Anges gardiens prêts à nous guider, puis le Feng Shui qui nous rendait heureux en réparant tous nos chacras malades, la Voix intérieure faisait des ravages dans les médias.
Depuis son passage sur le Dieu télévisuel, tout le monde ne parlait plus que de ça. Ainsi, on venait de découvrir que tous les êtres humains possédaient une voix intérieure qui pouvait, si on l'écoutait soigneusement, nous empêcher de faire des idioties. Moi, la mienne me hurlait à tue-tête de ne pas entrer dans ce quartier interdit, de ne pas passer de l'autre côté du portail, de prendre un métro et d'aller au boulot illico presto. Aussi, et comme tout bon citoyen digne de ce nom, j'ai fait ce que nul autre n'aurait fait à ma place. Je l'ai écoutée palabrer deux secondes avant de lui faire fermer sa grande gueule et de passer de l'autre côté...
Texte de Sullivan Lord extrait du premier chapitre d'UTOPIA, penser nuit gravemement à la santé. Tous droits réservés. Copyright 2004 par Sullivan Lord.

Utopia, penser nuit gravement à la santé (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)
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