Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé
Par Admin le dimanche, décembre 20 2009, 16:58 - Utopia, penser nuit gravement à la santé - Lien permanent
CHAPITRE DEUX : LIBERTE, EGALITE, REPRESSION
Peu sûr de moi, j'avançai sous l'immense arche, parcourant les dix mètres qui me séparaient de la zone d'habitation B. Un frisson me parcourut de part en part puisque j'avais changé de quartier, une chose totalement prohibée par les lois d'Utopia. En entrant dans le périmètre interdit, plusieurs évidences se manifestèrent.
Premièrement, les blocs ne se chevauchaient pas les uns, les autres et demeuraient beaucoup plus petits et très colorés. Les ruelles s'étalaient harmonieusement, bien plus aérées, plus agréables à regarder. On apercevait même des espaces verts, de vraies pelouses et quelques arbres, preuve que ce quartier abritait une antique flore, préservée des ravages post-atomiques. Ici vivaient l'ensemble des représentants de la classe moyenne.
Par habitude, je recherchais une quelconque bouche de métro sans en apercevoir une seule. Dans ce secteur, la majorité de la population possédait un Aérocar personnel, voire même plusieurs. D'immenses couloirs de circulation aériens permettaient à ces véhicules volants de s'élever vers les plus hautes tours qui possédaient toutes des rampes d'accès, des ponts et des couloirs de circulation. Dans le ciel maussade, j'aperçus avec une certaine joie quelques-uns de ces fameux balise-robots, des androïdes chargés de faire la circulation dans ces hauteurs parfois encombrées.
Ici comme dans mon quartier, la seule chose qui ne changeait pas reposait sur l'absence complète d'êtres humains, résultant des horaires de bureau des citoyens.
Par contre, il y avait des droïdes avec des cadres colorés qui se promenaient un peu partout. Certains entretenaient le parc botanique, d'autres balayaient les rues, les derniers ramassaient les poubelles dans un petit engin jaune muni de chenilles. Dans nos blocs, on ne voyait quasiment pas de robots car ils s'avéraient trop onéreux pour nos maigres salaires. Leur prix d'achat restait prohibitif, mais de plus, ils nécessitaient des révisions régulières. En fait, j'étais sûrement le seul de mon quartier à en posséder un. C'était l'une des raisons pour lesquelles, je refermais régulièrement la porte de mon appartement alors que les autres résidents n'y pensaient même pas.
De même, hormis un ou deux couloirs de circulations, les rares Aérocars qui traversaient nos rues se trouvaient bien souvent en piteux état. De vieux modèles soldés, retapés, couverts de points de rouille et aux peintures élimées, comme s'ils venaient des autres secteurs, ce qui était sûrement le cas. Bien que remis en état, ils demeuraient incapables de s'élever à plus de cinq mètres de haut car bien souvent, leurs Gyrostabilisateurs étaient complètement foutus. Devant moi, les trois véhicules stylisés qui reposaient sur le sol exhibaient des peintures flambant neuves, véritables mécaniques futuristes prêtes à vrombir. Intrigué, j'en oubliais quasiment mes lascars et me mis à détailler l'une de ces fantastiques bagnoles.
Une Viper de couleur rouge au design futuriste, garée sur le côté dans un emplacement adéquat, me tendait pour ainsi dire son volant. Elle arborait deux portes latérales qui, visiblement, s'ouvraient par le dessus. Rien qu'en détaillant le tableau de bord, j'eus l'envie soudaine de la piloter, de m'installer dans le siège moelleux, de lancer les Gyros et de m'envoler le plus loin possible de ce monde débile. Je collais ma tête devant la vitre étincellante, en effectuant de gros nuages de buée. Pendant un instant, l'objectif de mon périple en ces lieux, disparut de mon esprit enfiévré.
- Désirez-vous traverser, Monsieur ?
Un fou se retourna en hurlant vers une voix numérique et je me surpris à comprendre qu'il s'agissait de moi. Un androïde chauve de couleur métallique avec de gros yeux blancs et un costume noir me fixait silencieusement. Depuis quand les droïdes portaient-ils des costards ? Même moi, je n'en possédais pas un seul. L'engin me toisait comme le maître d'un hôtel chic qui serait tombé par hasard sur un resquilleur. Il portait même, comble du ridicule, un noeud papillon et se tenait aussi droit que possible.
- Désirez-vous traverser, Monsieur ? reprit-il. Le problème de ces robots protocolaires consistait à vous répéter inlassablement la même question jusqu'à ce que vous leur répondiez. Mieux valait donc lui rétorquer quelque chose.
- Non, fis-je. Laissez-moi, mon brave.
Mine de rien, on m'appelait Môssieur pour la première fois, ce qui produisait toujours son petit effet. Le droïde fila, continuant son chemin en faisant des bruits bizarres à mesure que ses articulations mécaniques s'activaient dans une série de boings pitoyables. Le pauvre ! pensai-je en souriant, narquoisement. On aurait dit un pingouin tant il se balançait de droite à gauche de manière désordonnée. Après la nouvelle ère glaciaire dont fut victime la planète, seuls ces oiseaux purent survivre durant quelque temps. Avant que nous ne mettions la main dessus et apprenions à les cuisiner, bien sûr.
Dans ce quartier, les robots faisaient traverser les vieilles dames et les enfants dans les passages cloutés. Pourtant, dans la Zone D, on jetait le plus futile de ces représentants mécaniques sous une rame de métro juste pour le fun. Posséder un androïde s'avérait hautement risqué. Il s'agissait d'un signe évident de richesse et tout le monde devait demeurer pauvre. Mais ici, celui qui n'en bénéficiait pas passait sûrement pour le miséreux de service.
Un nouveau signe de révolte trancha brusquement ce flot de réflexions métaphysiques. Un grand A majuscule s'affichait sur le flanc de l'engin chenillé des robots éboueurs qui avançait vers moi. Les droïdes, programmés pour servir l'homme, les avaient sûrement laissés faire, ne prenant même pas garde à leurs simagrées. Autrement dit, les artistes concepteurs ne devaient pas être loin, ce qui me laissait largement le temps de les poursuivre.
Sans perdre une seconde, j'allongeai les foulées vers un bâtiment de grand standing aux couleurs orangées, crépi ouaté et pastel. Il ne mesurait que quelques étages de haut, mais chacun de ses appartements bénéficiait d'un large balcon personnel, de fleurs colorées et d'une poignée d'arbustes rares. Un écriteau indiquait son nom : l'immeuble de la Félicité.
En descendant dans le hall du garage, des publicités holographiques s'activèrent subitement, engrangeant des spots pour des produits de luxe ; huiles essentielles, flacons enchanteurs et parfums capiteux. Quoique marchant au milieu des tâches d'huile, et humant les odeurs d'essence de Colza, j'eus l'impression de faire partie de la haute.
Le macadam d'un immense parking vide défila sous mes pieds. Seuls brillaient quelques marquages phosphorescents ainsi qu'une dizaine de néons jaunâtres qui grésillaient dans la pénombre. Etrangement, aucun Aérocar ne stationnait ici-bas. Leurs propriétaires bullaient sûrement dans d'autres bâtiments, plus éloignés. Pas besoin d'avoir fait la Canard Académie pour comprendre que les tenues orange se trouvaient indéniablement dans ces sombres dédales.
L'espace d'un instant, je distinguai une énième marque rouge le long d'un des pylônes centraux, ce qui ne me rassura que moyennement. Après tout, je venais de débarquer dans un secteur que je ne connaissais absolument pas. Rien ne m'indiquait que ce peuple d'autochtones nantis ferait preuve de compassion. Une petite voix intérieure me hurla que j'étais en infraction et que je devais repartir immédiatement dans le sens inverse.
Il me suffirait de filer sous la voûte du parking, de franchir l'arche de séparation avant de rejoindre une rame de métro. Bien que distinguant un symbole rouge à une trentaine de mètres de moi, une étrange sensation m'incita à rebrousser chemin. A ce moment précis, mon regard se posa sur une forme humaine étendue sur le sol, repliée dans un angle et qui respirait de plus en plus difficilement. Effrayé, je me calfeutrai derrière un pilône de béton armé qui se dressait sur le côté, pour en voir davantage. À ma grande stupéfaction, l'individu ne portait pas de tenue orange et noire. De plus, les lueurs fugaces des néons jaunes lui conféraient un air cadavérique...
À quarante mètres environ, peut-être moins, le citoyen qui avait dessiné ces cercles reposait sur le macadam noirâtre dans une posture grotesque, les doigts crispés sur son ventre plein de sang. C'était un garçon blond d'environ vingt ans au visage émacié avec une barbe naissante et des yeux d'un bleu perçant. Il portait des vêtements verts avec de multiples poches ainsi qu'un t-shirt noir délavé. Une cavité béante lui trouait les entrailles de part en part, fumant sans discontinuer pendant qu'il se contorsionnait sous la douleur.
Bien qu'agonisant, l'une de ses mains se figea sur un petit objet cylindrique qui n'était autre qu'une bombe de peinture rouge. Une telle blessure résultait d'un tir de laser, pensai-je affolé en détaillant les ultimes tremblements nerveux du peintre amateur. Bien que sa blessure fût cautérisée par le faisceau énergétique, il mourait à petit feu, gigotant mollement en observant les alentours, complètement perdu.
Un violent spasme me secoua l'échine en me rendant compte de la situation. Autour du malheureux, cinq silhouettes sinistres s'approchaient silencieusement, sortant une à une de derrière les piliers ou elles s'étaient planquées. Engoncés dans leurs tenues de protection bleu nuit, les membres des forces de sécurité portaient de lourdes armes laser en bandoulière. Chacun de ces types arborait un casque muni d'une visière et de lunettes connectées, un plastron renforcé, des genouillères et des coudières souples ainsi que de lourdes rangers coquées.
Visiblement, ils s'étaient dissimulés dans la pénombre du garage pour serrer le gamin avant de l'abattre. Nul doute qu'ils avaient effectué leur boulot facilement, laissant leur supérieur hiérarchique tirer dans le dos du prévenu sans aucune sommation. Un demi-cercle rouge s'étendait à présent sur le mur, au-dessus des cheveux courts du garçon amaigri. Moribond, celui-ci contempla son oeuvre pour la dernière fois en tentant d'attraper son pistolaser afin de répliquer, mais la force lui manqua. Un tir énergétique bleuté lui fit sauter la tête.
- C'est bon ! lança-le lieutenant d'une voix modulée en relevant le canon de son fusil-laser. Cette raclure de chiotte ne nous ennuiera plus. Il ne nous reste plus qu'à appeler l'Aéropolice pour embarquer ses restes.
- Je suis content de rentrer au bercail, ajouta l'un des autres agents. Depuis le temps qu'on traque ce type. Près de cinq heures de filature, j'ai des courbatures partout...
- Rassure-toi, moi aussi ! attesta l'un des autres individus.
En apercevant les visières opaques des casques sous lesquelles se dissimulaient les traits fixes des meurtriers, la peur me prit aux tripes. Le milicien en chef, celui qui portait des écussons jaunes sur son plastron, pianota quelque chose sur une interface qui s'étendait sur son avant-bras droit. Inutile d'en voir davantage. Il envoyait un signal à l'engin volant, indiquant leur position afin qu'il vienne les rechercher. Pourvu qu'ils ne m'aient pas repéré, imaginai-je sottement. En effet, je me tenais toujours derrière ce mince pilier et celui-ci ne me protégerait pas longtemps d'un tir énergétique.
Non seulement, tous les canons des énormes fusil-laser semblaient opérationnels, mais de surcroît, les agents risqueraient de me prendre pour un complice si je me manifestais. De toute ma vie, je n'avais jamais vu un blessé dans un tel état, me répétais-je comme pour me disculper d'un crime que je n'avais pas commis.
- On emporte le corps ! indiqua le leader des forces de sécurité. Les robots nettoyeurs s'occuperont des taches que ce moins que rien a laissées par terre ainsi que sur les immeubles. Nous avons une heure pour tout réparer, guère plus. On lance le protocole holographique...
Recroquevillé contre le mur en position foetale, mille pensées m'assaillirent de concert. Je ne cessais de me dire que j'étais innocent, que je n'aurais pas dû passer dans ce secteur, que je n'obtiendrais jamais ma Gradation, tout en me demandant quel crime atroce ce jeune citoyen venait de commettre. A priori, il avait simplement dessiné la première lettre de l'alphabet au milieu d'un cercle rouge avant de se faire descendre comme une bête. Impossible. Pas à Utopia, verte patrie de l'espoir, fleuron technologique moderne...
Quoi qu'essayant de me ressaisir, la vision de cet homme qui mourait dans l'indifférence la plus totale me fila la nausée. La dernière fois que je l'avais vu, il semblait respirer encore, ce qui ne s'était plus le cas. Un flot de bile jaunâtre sortit de mon estomac, puis escalada ma trachée avant de s'échapper du fond de ma gorge, échouant sur le sol avec de petits clapotis, à mesure que les bruits de bottes stoppèrent un à un.
Aucun doute, les limiers venaient de me repérer. Désormais, ils avançaient dans ma direction, réduisant nos quarante mètres de différence en bougeant prudemment, pensant sûrement que j'étais armé. Pendant un bref instant, j'eus envie de m'enfuir, mais je m'en sentais littéralement incapable, trop discipliné, trop domestiqué, pour le faire.
En priant pour que les miliciens ne m'aperçoivent pas, je passai lentement la tête de l'autre côté du mur afin de les repérer. Un violent tir énergétique fit éclater la paroi en une pluie de débris rougeâtres. Le souffle de la désintégration fut tel qu'il me propulsa en arrière au milieu des morceaux de parpaings brûlants. Bon sang ! Les types du Sécu-Réseau faisaient feu sur moi, ajustant leurs puissants lasers pour me déchiqueter !
- Patrouilleur 27, on a un petit rigolo qui cherche à s'enfuir ! murmura le lieutenant dans son casque. Faites gaffe, il n'est peut-être pas seul et sûrement armé. Tirez à vue ! Je répète : Tirez à vue !
Leur Aéropolice se mit à vrombir dans ma direction, débarquant dans les galeries à toute vitesse. Il s'agissait d'un engin volant très maniable, effilé comme une guêpe métallique aux couleurs rouges et bleues. Ni une, ni deux, je me plaquai au sol en sentant le souffle des Gyrostabilisateurs résonner au-dessus de mon crâne. Le véhicule fendit les airs si vélocement qu'il n'eut pas le temps de me repérer. Trois secondes de battement que j'utilisai pour courir comme un forcené vers l'extérieur.
Grâce au pilier, j'avais miraculeusement survécu à une première escarmouche. Je n'aurais pas de seconde chance. La sirène du patrouilleur d'intervention, résonna soudainement dans les méandres du parking tandis que les miliciens y grimpaient un à un pour me donner la chasse. Pas évident de manoeuvrer un Aéro dans un garage, même pour le plus expérimenté des pilotes, pensai-je. Les cloisons étaient basses, rendant l'exercice extrêmement ardu, et heureusement.
À demi-essouflé, je rejoignis la clarté en sprintant comme jamais. Je voulus hurler que je n'y étais pour rien, que ma seule infraction se résumait à m'être promené dans une zone non autorisée, mais le temps de tout leur expliquer, je serais déjà mort.
Un tir émietta le sol en tous sens, manquant de me faire chuter. Visiblement, je venais de sous-estimer les talents du conducteur car l'Aéropolice me filait déjà le train.
- Arrête de courir, ricana l'un d'eux dans son haut-parleur. Je n'arrive pas à te viser correctement !
Cette fois, je semblais perdu. Les allées du quartier où je courais ne comportaient aucune sorte d'abri. Du coup, je fonçais à découvert le long des ruelles colorées sans savoir que faire. Un violent tir de laser s'écrasa juste devant moi, manquant de me scier en deux. Je roulai sur le sol, à demi groggy, à la recherche d'une issue. Dans les cieux, l'Aéropolice reprit de l'altitude avant de donner une dernière salve.
- Tu es fini, saliva le leader. Fais ta prière si tu crois encore à quelque Dieu...
Tout en tentant de reprendre mon souffle, je repérais une éventuelle planche de salut, un muret qui donnait vers un parc botanique bordé de grands arbres. Je pris mon élan une dernière fois, sautant par-dessus en disparaissant dans la végétation. Plusieurs tirs fracassèrent de hauts chênes qui s'affaissèrent un à un en grinçant sinistrement avant de s'écraser au sol. Ces fous furieux paraissaient prêts à griller chaque centimètre de cet espace vert pour me liquider. Plusieurs arbustes ainsi que de grandes fougères vertes brûlaient déjà joyeusement dans mon dos. Par mégarde, mon pied raccrocha une racine noueuse, me faisant dévaler une légère pente avant de finir dans l'eau croupie d'un petit étang. Sur le moment, la flotte m'apparut si froide et si sale, que je crus m'y noyer.
Dans les hauteurs célestes, le bruissement du gros bourdon se fit jour. Bien malgré moi, je dus retenir mon souffle en nageant dans les eaux glacées, me dirigeant à tâtons vers le fond de la mare. Toutefois, mes poumons me brûlèrent rapidement et je dus remonter à la surface pour respirer. En sortant la tête des flots, j'eus l'impression que cette fois, je ne pourrais plus fuir, qu'il était temps de raccrocher les gants comme Ali Smith, il y a très longtemps. Curieusement, le patrouilleur ne paraissait plus dans le secteur. Aussi, je regagnai la rive, à moitié essoufflé.
Diantre, toutes ces heures passées à courir sur un tapis roulant dans mon appartement minuscule me servaient enfin à quelque chose. Je m'installai sous le couvert d'un arbre aux branches épaisses et feuillues, le temps de récupérer quelques minutes. Dans tous les cas, je ne devais pas m'éterniser ici car bientôt, il y aurait une bonne dizaine d'Aéropolices qui grouilleraient dans les environs du parc. L'inconvénient majeur ? Ce secteur ne paraissait pas bénéficier de métros et je ne pourrais pas m'enfuir de cette façon. En clair, dès que je quitterais le couvert des arbres, je me retrouverais sur un terrain dangereux, n'ayant d'autre choix que de me faire plomber les ailes. Mes vêtements trempés, gorgés d'eau puante, me firent grelotter davantage, m'incitant à agir.
Au loin, une douzaine de robots extincteurs venaient de débarquer pour éteindre les débuts d'incendie qui se propageaient sur les branches des arbres malmenés. En voyant ce déluge de technologie futuriste, ces kyrielles d'androïdes qui s'activaient derrière les fourrés, se glissant au milieu des rideaux de flammes crépitants, il me vint une idée. Et si je tentais de grimper sur l'une des barges anti-incendie ? Je pourrais sortir facilement de cette zone et rejoindre la barrière. Certes, les Autobots empruntaient des itinéraires prédéterminés, mais je serais à l'abri des forces du Sécu-Réseau durant quelques heures. L'un des engins sortait actuellement du parc et je fis en sorte de m'en approcher. Après m'être hissé sur une branche épaisse, ce fut un jeu d'enfant que de me laisser tomber sur son toit. Je fis en sorte de m'accroupir à l'arrière, me dissimulant derrière une couverture en plastique ignifugé. Fidèles à leur programmation, aucun des droïdes ne broncha.
Cinquante mètres plus loin, en plein milieu d'une voie de circulation déserte, le patrouilleur refit surface en déchirant les cieux, voilant un hypothétique soleil de ses immondes couleurs métallisées.
- Arrête-toi citoyen ! vociféra le lieutenant d'unité. Tu n'as aucune chance. Nous avons des détecteurs thermiques qui te pisteront n'importe ou. Rends-toi et nous ferons amende honorable.
- En me tirant dans le dos, hurlais-je en sautant du véhicule.
Facile de gueuler dans ce genre de haut-parleur afin de m'exploser les tympans, fulminai-je. Si je désirais en faire autant, ils n'entendraient qu'un bruit inaudible car moi, je ne jouissais que d'une gorge, pas d'un tel amplificateur vocal.
Affolé par l'ombre de la guêpe qui se dessinait sous mes pieds, je fonçais le long des travées holographiques, générant un ballet d'illusions destinées aux pilotes coincés dans cet embouteillage spectral de clips publicitaires.
Énervées, les forces de sécurité firent feu au jugé, brisant les carrés de plastiques réfléchissants où s'agitaient les bouteilles translucides de parfums suaves et doucereux. Visiblement, les hologrammes troublaient les senseurs de leur guêpe, les empêchant de me détecter de manière efficace. Cela dit, je risquais toujours d'être touché. Une énorme dalle qui se trouvait derrière moi explosa en un million de fragments de tailles diverses. Un morceau m'atteignit à l'arrière du crâne, troublant ma vision, généralement parfaite.
Du sang s'écoula de ma plaie, sans que je le remarquasse vraiment tant mon adrénaline fonctionnait à plein régime. Une autre explosion vrilla le sol et mes pieds se dérobèrent tandis que je tombais violemment devant la silhouette d'un mannequin anorexique. La belle poupée transparente me proposa un manteau de marque tout en crépitant.
Ce fut lors de cette énième publicité virtuelle que mon esprit vacilla. Et dire que j'avais passé les trente premières années de ma vie à bosser comme technicien sur les grandes machines du Centre sans la moindre anicroche. Et que maintenant, je me demandais à qui je pourrais manquer. Peut-être à la jolie 3402, et encore. De toute façon, aucune famille ne m'attendait nulle part. Cependant, si on retraçait une courbe des événements de cette matinée, je m'apprêtais à mourir à cause d'une panne de réveil. Une première dans l'histoire de l'humanité...
Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé de Sullivan Lord. Copyright exclusif et tous droits réservés par Sullivan Lord. 2004-2005.

Utopia, penser nuit gravement à la santé (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)
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