Sullivan Lord Editeur

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Les Saigneurs Cardinaux

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lundi, décembre 21 2009

Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux

CHAPITRE UN :  LE DOCTEUR FREUD NE REPOND PLUS

Vous savez qu'il n'est plus question que de guerre. Toute la cour est à l'armée, et toute l'armée est à la cour. Paris est un désert.
Mme de Sévigné, Lettres.

Samedi 2 février 2008. Sophistiquée, pittoresque et éblouissante, la ville de Paris ressemblait à un insondable songe fantasmatique. Incessante succession de clichés artistiques, l'insolente pointe de la tour Eiffel narguait les infinis cieux tandis que son imposant arc de triomphe, symbole d'une gloire passée, côtoyait la somptueuse pyramide du Louvre. Gigantesque prisme translucide aux reflets ouatés, le moderne édifice possédait des angles qui défiaient les siècles tel lors du règne de Pharaon et de ses immortels bâtisseurs.
Dans toute autre cité, ces contrastes architecturaux se seraient annihilés les uns les autres, ne faisant ressortir qu'une succession d'immeubles enchaînés à un sol identique, mais pas ici. Dans la capitale Française, rien ne s'opposait à ces différentes mouvances, à la coexistence de ces formes d'art si éloignées. Rien ne déparait au milieu des monuments historiques, ni l'architecture de métal et de verre des grandes tours, ni les ruelles baroques du début de siècle. Même les antiques théâtres et modernes cinémas se mariaient agréablement.
Sculptés çà et là, des angelots tachetés par la pollution observaient le noir ruban de la Seine sans s'offusquer de ces minuscules points lumineux qui clignotaient autour d'eux. Qu'il s'agisse du blanchoyement des phares des voitures, des bulles colorées des panneaux de signalisation voire des enseignes lumineuses, rien ne choquaient leurs regards interrogateurs où contemplatifs. Incessamment, les chérubins rieurs toisaient les humains opulents et les jolies femmes qui babillaient dans les grands restaurants sans omettre les miséreux qui mourraient à leur porte.
Sur le faite des vieux immeubles, des gargouilles verdâtres dépliaient leurs ailes vers Notre Dame, recouvrant d'un soyeux drapé les anarchiques allées de la capitale. Pour elles, époques, modes et individus se succédaient inlassablement, provoquant d'incessants modernismes qu'une énième nappe de sable couvrirait fatalement. Mais elles seraient toujours là, inaltérables statues impavides, plus robustes que des rochers, résistants aux marées de la modernité. Même si depuis neuf longues années déjà, la tranquillité de Paris se trouvait amoindrie par une guerre civile qui émiettait l'hexagone.
Ailleurs, les choses se seraient sûrement déroulées différemment, mais ici, quelques unes des prophéties les plus sombres de Nostradamus sculptèrent le déroulement historique de cette réalité : Quatrième Guerre mondiale, déclin puis disparition des grandes religions, émergence de nouveaux fléaux et présence surnaturelle accrue. Aussi et quoique mondialement réputée pour son romantisme, Paris n'était plus vraiment l'ultime ville des lumières depuis que des militaires nerveux, erraient aux environs de chaque avenue, à la recherche du moindre trouble-fête.
Bardés jusqu'aux gencives, les forces armées craignaient constamment un attentat des rebelles. Aussi vérifiaient-ils les laissez-passer, tirant à vue sur le premier individu suspect, ce qui arrivait constamment. Tout signe anormal d'anxiété pouvait provoquer une mort inopinée. En clair, ce trépidant royaume s'avérait pleinement dévolu aux ténèbres, d'autant qu'une poignée de diables suspicieux, dotées de canines acérées, en arpentaient les citadines artères. 
La guerre civile, mondiale sous certains aspects car elle englobait l'Europe et les Etats Unis, opposait une poignée de régimes tyranniques et pyramidaux aux derniers intellectuels. Mais aucun mortel n'aurait pu comprendre qui manipulait les fils d'une trame si serrée parce que cet atroce cauchemar ne demeurait qu'un habile prétexte initié par les vampires pour couvrir leurs propres batailles, leurs propres conflits. Un cache-misère destiné à voiler cette invisible lutte à laquelle ils se livraient depuis des éons.
La retorse Laéticia Bastet, Impératrice Cardinale et fondatrice d'une des principales fratries vampiriques, avait elle-même érigé ce conflit. Une antique légende Egyptienne prétendait même que la Déesse féline avait pactisé avec la vampire pour se fondre en elle, lui assurant la victoire. Autrefois, l'objectif premier de la souveraine consistait à abattre son ex-époux et absolue némésis, Abdul Karnak, alias Akhénaton, également géniteur de sa propre lignée. Bien évidemment et au fil des siècles, leur lutte, théoriquement confinée aux non-morts déborda, prenant toute l'humanité en otage.
Graduellement, la toile d'atrocité de l'immortelle s'étendit à la terre entière, la plongeant dans l'âge le plus noir qui soit, multipliant sectes et dérives médiatiques, transformant les humains en un servile troupeau de désespérés, victimes de la violence urbaine et de la guerre. Parallèlement, et grâce à des démonstrations de forces patiemment ourdies, tels qu'assassinats, emprisonnements, tortures et autres joyeusetés, l'Impératrice faisait comprendre à tous les buveurs de sang que son règne approchait.
Qui plus est, à l'aube du second millénaire, avec l'aide d'un certain Charles Ruthwen, la Féline assassina finalement Karnak. Tournant le dos aux siens, le Duc lui livra le Pharaon Egyptien, son propre père vampirique, sans une once de remords. Ainsi, fut-il affublé du surnom de Fils indigne avant de disparaître, théoriquement assassiné par des membres de son propre clan.
Tout comme Ruthwen, chacun des fils ou filles directes des deux Empereurs Cardinaux, c'est-à-dire engendré par eux-seuls, portaient le titre de Seigneur Cardinal. Cette licence s'avérait très prisée chez les mort-vivants car, outre un rang honorifique, elle symbolisait le respect et la puissance. Non seulement, ces êtres comptaient parmi les plus influents vampires mais de surcroît, leurs facultés surnaturelles allaient de pair, les hissant au-delà de leurs semblables. 
Jusqu'à présent, la troisième et dernière fratrie vampirique, celle des Impurs, ne s'était jamais manifesté dans les invisibles conflits des damnés. En fait, ses membres, souvent misérables, préféraient se terrer pour assurer leur survie. Plus faible que les descendants de Pharaon et de la Féline, les Impurs, abandonnés par leur parents, donc privés d'éducation, servaient généralement de nourriture aux autres prédateurs plus puissants.
Bientôt, les derniers damnés se changeraient donc en une roborative réserve de gibier sur laquelle Laéticia Bastet puiserait son éternelle subsistance. D'ailleurs, il fallait bien admettre que privé de leur Empereur, ses enfants tombaient un à un sous les coups de la Féline et des siens. Aussi et lors de cette nuit pluvieuse, l'une des survivantes, une vampire surnommée Opale Tanaka, avançait sous les cascades qui se déversaient sur Paris. Physiquement, elle affichait moins d'une vingtaine d'années, encore que ce fut difficile pour un occidental de donner un âge à une telle beauté. En réalité, Opale possédait un âge avancé, lui permettant de remplir facilement un grand nombre de vie humaines.

Au cours de cette soirée arrosée, Opale jouait sa vie à pile ou face. A ceci prêt qu'elle n'avait pas vraiment choisit sa destination finale. La jeune immortelle naquit sur une des îles de l'archipel nippon. Là-bas, dans ces singulières cités du plaisir et des excès, on racontait que les Français s'apparentaient à d'incorrigibles séducteurs romantiques. Et nombreuses étaient les jeunes Japonaises qui désiraient rencontrer l'un de ces chevaliers servants au charisme légendaire. A l'exception peut-être d'Opale Tanaka, dont l'esprit s'avérait plus obnubilé par sa propre survie que par les frasques utopiques de ses contemporaines.
Pendant des heures, la vampire put se dissimuler dans la foule des touristes curieux, essayant vainement d'échapper à son destin. Pourtant, elle devait s'y résoudre. D'ici quelques minutes, les derniers badauds rejoindraient le métro et la laisseraient seule face à lui. Le visage inquiet, elle scruta les porches ombragés, à la recherche de son implacable bourreau. Angoissée et à contre-coeur, l'asiatique dut avancer le long d'une allée ténébreuse.
En dépit de son imperméable et de son large parapluie noir, elle grelottait carrément. La ceinture et les boutons quasi-défaits de son pardessus, découvrait partiellement sa robe de soirée mauve clair mais elle s'en fichait complètement. La fine étoffe, ajustée avec élégance à son étonnante plastique, féminine mais athlétique, se couvrait de taches d'eau. Les auréoles découpaient les pointes d'une poitrine menue, ainsi que la partie supérieure de deux cuisses fermes, plutôt musclées. Opale avait du partir dans cette tenue, sans pouvoir se changer. Cependant, sous les plis de son trench-coat aux teintes assombries par les incessantes averses, elle dissimulait malgré tout de quoi se défendre.
La belle immortelle s'arrêta un instant, repliant son parapluie sous la devanture d'un luxueux magasin de vêtements féminins pour réfléchir. Depuis peu, elle arpentait les Champs Élysées, longeant les boutiques papillonnantes à la recherche de la prochaine station de métro, guettant également un éventuel taxi. Aux alentours, il ne restait que trois ou quatre pèlerins qui couraient sous la pluie battante. Il fallait fuir le secteur au plus vite, et tôt ou tard, Tanaka devrait emprunter un moyen de transport, même si cela favoriserait son immortel adversaire. Tant qu'elle restait à l'extérieur, sous les trombes d'eau, elle pouvait fuir, mais dans un métro ou dans une voiture, elle ne pourrait guère éviter le staccato d'un pistolet mitrailleur.
Pour évacuer sa tension, l'asiatique aux cheveux immensément longs, bardés de reflets verts, jeta un oeil dans la boutique. Trois grands miroirs ronds, dotés de larges trépieds, installés dans une devanture faiblement éclairée, placés au milieu de mannequins recouverts de tissus délicats et de chapeaux aux formes fantaisistes, lui renvoyèrent un reflet livide. Les buveurs de sang se reflétaient bel et bien dans les miroirs s'ils le souhaitaient. Une odeur atroce empestait l'air, incitant Opale Tanaka à tourner la tête.
Sous le porche, à environ cinq mètres d'elle, un sans domicile, âgé d'à peine quinze ans, sommeillait silencieusement, emmitouflé dans une demie tonne de haillons sales et malodorants. Sa tête reposait sur un vieux tas de journaux invendus. Heureusement pour lui, à cause de la pluie et de la pénombre, les militaires ne l'avaient pas encore repérés. Dans le cas contraire, on l'expédierait dans un camp pendant deux semaines, histoire de le discipliner, puis on l'enverrait de force au front. En attendant, le malheureux dormait là, à même le perron de l'immeuble, au rez-de-chaussée duquel siégeait la boutique de prêt-à-porter.
Opale n'en fut pas choquée. Le rituel d'initiation des Samouraïs qu'elle avait subit du temps de sa mortalité, s'avérait plus ardu. Cet homme pouvait se réjouir de ne pas avoir été livré aux loups puisqu'à ses yeux, ils constituaient une menace plus tangible.  Tanaka reprit son avancée, laissant le clochard à ses rêveries, seul échappatoire d'une vie brisée. Si une patrouille les trouvait là tous les deux, elle ne donnerait pas cher de leurs peaux. De plus, guerre ou pas, elle désirait vraiment préserver son anonymat et les objectifs de sa mission.
Malgré l'étrange éclairage de cette petite ruelle ou elle s'engagea, des lampadaires verts au design rustique et qu'on aurait pu croire à pétrole, l'asiatique reprit peu à peu confiance en elle. On notait plus de monde dans ce quartier que dans le précédent, petite foule bigarrée de tout âge, qui remontaient les avenues en s'extasiant devant les vitrines. De surcroît, la circulation s'avérait trop dense pour que son ennemi essaie quelque chose maintenant. Encore que cet autre damné pourrait agir quand bon lui semblerait.
Plusieurs voitures klaxonnèrent sur son flanc droit, la faisant sursauter. Un couple de vieillard traversa devant elle en se dissimulant sous un immense parapluie, vol d'un ballon de toile sombre sous une glaciale averse. Visiblement, les deux vieux se pressaient pour rejoindre leur habitation avant le couvre-feu, en remontant l'artère dans sa direction.
Planqué quelque part, Jahred l'épiait. Opale en était persuadée. Certes, la vampire ne savait pas encore à quoi il ressemblait mais elle sentait quasiment son souffle râpeux le long de sa nuque. On ne savait pas grand chose sur lui, hormis que ce Seigneur Cardinal venait du Moyen-Orient et qu'il fut l'un des fils préférés de Laéticia Bastet pendant plusieurs années. Tous les damnés s'accordaient à dire qu'il bénéficiait d'une grande puissance, et même de talents mystiques, ce qui semblait normal, vu sa proche filiation avec la Féline.
En clair, l'asiatique ne pouvait compter que sur elle-même parce qu'aucun des militaires de la capitale, même formés au sein de la légion, ne pourrait contenir la furie du monstre qui la pistait sadiquement depuis l'archipel. Il la traquait depuis cette soirée mondaine, organisée par quelques riches vampires, d'où elle du s'enfuir. Ayant à peine le temps d'apercevoir l'assassin, ses goules couvrant sa fuite, Opale dut prendre un avion à l'aéroport de Narita vers 21h55. Jahred la manqua de justesse, et tortura ses serviteurs de dépit, n'apprenant qu'une seule chose, sa destination; Paris, en France. Alors, il embarqua également, via une compagnie de vol indépendante pour accomplir sa tâche.
Tout en marchant, la buveuse de sang se remémora les conditions de son voyage, installée dans une grande caisse hermétique, rigoureusement opaque, louée par ses alliés. Ainsi, elle sommeilla durant les quatorze heures quarante de vol, sans apparaître sur un registre quelconque. Officiellement, aucune Opale Tanaka ne se trouvait dans le boeing 747, au départ de Tokyo. Avec le décalage horaire, sa vaste malle capitonnée arriva à Charles De Gaulle vers 16h35, puis fut déposée dans un entrepôt de la cité, en attendant la tombée de la nuit.
Depuis, la damnée tentait de rejoindre la gare de l'Est, ce qui paraissait complexe avec ces kyrielles de bidasses nerveux et cet assassin professionnel qui rôdait dans les parages. En découvrant la capitale endormie, un flot de souvenirs étouffa l'asiatique, ceux de son arrivée dans ces artères au bras d'Abdul Karnak, son amant et géniteur vampirique, plusieurs siècles plus tôt.
Cependant, en usant d'antiques principes méditatifs, Jahred put repérer ses pensées. Si les vampires aguerris voilaient aisément leurs esprits, l'étourderie de l'asiatique lui offrit un moyen de la suivre pas à pas. Qui plus est, à cause du climat actuel et de la récente mort du Seigneur Cardinal Francis, abattu par des chasseurs de vampires du Vatican, une partie de la faune surnaturelle avait quitté la capitale, ce qui facilita les investigations mentales de l'Hindou.
Dès lors, Jahred la talonna de manière télépathique, la pistant dans les rues de la ville des lumières afin de lui régler son compte. Jusqu'à présent, Tanaka ne décela sa présence qu'une seule fois, même si manifestement, l'assassin ne jetterait pas l'éponge aussi facilement. S'ils ne cachaient pas leurs intentions, les damnés détectaient la présence des leurs dans un périmètre d'un ou deux kilomètres. Seulement, l'assassin sacré comme on le nommait, occultait ses pensées depuis peu. Autrement dit, il allait frapper d'une minute à l'autre.

A nouveau, la vampire observa les derniers touristes, un type avec de l'embonpoint, une jeune femme brune et deux gosses d'une dizaine d'années. Son adversaire pouvait être n'importe qui. Peut-être était-ce l'un de ces jouvenceaux ? Difficile à dire. Les damnés se rattachaient généralement à l'enveloppe corporelle qu'ils abritaient au moment de leur funeste transformation. Pas évident de mettre un visage sur les traits de ce tueur qui pouvait être partout, être n'importe qui. Peut-être épaulait-il déjà un fusil à lunette ou essuyait-il la lame de sa machette, prêt à la décapiter ?
Elle réobserva la ruelle. Ce kami, cet être supérieur, attendait sûrement le bon moment pour agir, celui ou sa proie serait suffisamment terrorisée. Alors, il frapperait et l'emporterait avec lui pour brouiller les pistes en se glorifiant de son acte. Jahred se délectait toujours de ses moindres assassinats. Pour lui, le Seigneur Cardinal Tanaka ne représentait qu'un met de choix à déguster. On disait de l'assassin sacré qu'il lacérait les visages de ses victimes, qu'il les mutilaient atrocement, les démembrait et brûlait leurs restes selon un rituel précis. Certes, ce vampire adorait tuer, mais il prisait par dessus tout, un minimum de résistance. Et Tanaka ne comptait pas abdiquer sans défendre son immortelle existence.
Subitement, la Japonaise stoppa sa progression devant un autre magasin qui vendait du matériel audiovisuel. Dans tous les cas, s'il se planquait dans le coin, Jahred devait porter un imperméable ou un manteau long pour occulter son armada. De toute façon, Opale le verrait bien assez tôt. En posant l'ovale de ses yeux noisettes sur la vitre étincelante, la jeune asiatique inspecta l'état dans lequel les rafales de pluie l'avait mise.
En apparence, Opale avait seize ans et mesurait une taille moyenne, ce qui demeurait courant chez ses compatriotes. Une longue chevelure noire, soyeuse et délicate que lui aurait enviée toute autre femme, encadrait un visage anguleux, sophistiqué et charismatique. Son maquillage, paupières d'un vert bleuté, et crème de rouge à lèvres mauve, s'était décoloré sous la pluie, formant d'étranges zones nuancées, délicatement sensuelles.
En repérant une adolescente qui dormait un peu plus loin, installée sur un tas de cartons écornés, Tanaka reprit sa progression, heureuse d'apercevoir une bouche de métro. A tout hasard, la vampire lança un regard vers la gamine qui dormait sous la pluie. Vêtue d'une veste de jean et d'un pantalon élimé, la chevelure ébouriffée, et trempée, de la lycéenne s'aplatissait sous les rafales venteuses. Sa gorge, largement entaillée, s'ouvrait sur une cavité ensanglantée d'où pendaient des filets de sang qui tapotaient sur le macadam goutte à goutte. Visiblement, un damné venait de se repaître. Ni une, ni deux, Tanaka fonça vers la bouche de métro. Jahred se dressait là, à quelques mètres.

L'asiatique se glissa furtivement dans le passage, dévalant les marches quatre à quatre. Une étouffante chape d'odeurs viciées, reliquats putrescents et tièdes, s'immisça dans son odorat surdéveloppé. La sueur conjuguée d'une centaine d'individus, les odeurs empoisonnantes de tabacs mélangés, d'excréments fétides et de nourriture fraîche, la déstabilisèrent carrément. Cette puanteur fut d'une telle intensité qu'elle faillit en vomir. Elle ne se souvenait plus de cette ignoble promiscuité à laquelle se livraient les grouillants, soit les mortels. Malgré tout, l'immortelle tenta d'ignorer ces distractions odoriphères, détaillant les tourniquets qui cliquetaient sous le passage des humains.
Partout, ils allaient et venaient, descendant voire remontant les marches de la station, s'approchant ou s'éloignant des guichets, tournant ça et là en cercle concentriques un plan du réseau en main, telles des nuées d'oiseaux perdus. Parmi la foule, elle remarqua un homme en costard cravate qui regardait sa montre anxieusement ainsi qu'une enfant, pleurant près de sa mère. Soudainement, deux types et une jeune femme sautèrent au dessus des portes.
Plus réservée, Opale oblitéra son ticket en passant dans l'étroit passage. Dix mètres plus loin, les trois individus s'égosillèrent en expliquant leur geste à cinq militaires qui venaient de surgir. Alors, les jeunes hurlèrent sous les coups de crosse et les impacts de balles, ce dont l'immortelle se moqua.
Oubliant l'incident, elle s'enfonça dans les longs boyaux surchargé d'indigènes marchants ou courants, persuadé que le tueur la suivait toujours. Comme l'ensemble de ces personnes qui se hâtaient de rentrer chez eux avant le couvre-feu de vingt deux heures, elle se dépêcha.
Tanaka, descendit un nouvel escalier en direction d'une rame, filant vers un distributeur de boisson. Elle tenta de discerner les pensées de Jahred dans tout ce charivari sans les percevoir. Un tel geste pouvait se révéler suicidaire parce qu'en cherchant son esprit, il pourrait la repérer.
Un bruit résonna sur le côté, celui d'une épée qu'on sortait d'un fourreau. Opale n'eut que le temps de s'abaisser. L'énorme lame d'un cimeterre frappa le distributeur, provoquant une effrayante gerbe d'étincelles en le tranchant de part en part. Plusieurs personnes crièrent si fort qu'il ne fallut pas plus de deux secondes pour que ce fut la panique absolue. Bien que surprise, Opale roula sur le côté pour atteindre la sortie la plus proche. Son agresseur devait mesurer plus d'un mètre quatre vingt dix, tout en muscles fins, peau légèrement brunie, petit bouc et cheveux bouclés. Il portait un long imper gris et des vêtements chics à la manière d'un cadre de la City.
L'immortelle fonça vers la rame la plus proche, poussant tout le monde pour échapper à son destin. Derrière elle, l'Hindou surplomba le flot de mortels en arborant son épée furieusement, décapitant les corps, étripant à tout va, tout en se frayant un chemin vers elle. Un cadre s'écroula, le dos tailladé, en regardant sa montre, tandis qu'une mère et sa fille volèrent contre les murs, projetés par l'assassin sacré. Jahred ne recula devant aucun sacrifice pour arriver à ses fins. En percevant l'arrivée bruyante du métro, l'asiatique sauta devant l'engin sans réfléchir. A peine décoiffée, elle retomba souplement de l'autre côté, presque étonnée de sa témérité.
Tout en conservant son cimeterre en main, Jahred fit feu à l'aide d'un pistolet mitrailleur sur les wagons qui défilèrent face à lui. Une quinzaine de balles partirent vers la gracieuse asiatique, atteignant trois passagers mortellement. Effrayé, le conducteur du métro ne s'arrêta pas, continuant sa course pour éviter d'autres morts, offrant le champ libre à l'exécuteur de Bastet.
Usant des facultés de son sang pour accroître sa vitesse et manipuler les esprits, Opale intima aux humains de ne plus bouger, les changeant en boucliers vivants. Plusieurs d'entre eux furent fauchés, s'écroulant maladroitement sous les rafales, sans même comprendre qu'ils étaient morts. En entendant les balles qui molestaient les chairs, la prédatrice interposa deux passants qui lui barraient le chemin, prenant toujours plus de vélocité, à la manière d'un spectre dont les contours se dissolvaient peu à peu sous la vitesse. 
Une nouvelle rafale, sorte de brouhaha frénétique, fit tomber les quilles humaines, au moment même ou la damnée s'échappa dans un escalier. Deux impacts secouèrent sa colonne vertébrale, sans toutefois la faire gémir. Les projectiles ricochèrent, déchirant un pan de son sac à dos, dévoilant un objet métallique rouillé, une protection diablement efficace.
Jahred n'égara pas une seconde, sautant de l'autre coté de la rame. Cependant, la belle asiatique se démena tellement et fit preuve d'une telle rapidité, qu'il la perdit de vue. Désormais, Opale Tanaka  devait rejoindre les contrées d'Arduinna, puis contacter le Duc Charles Ruthwen. Cela dit, il fallait aussi conserver précieusement cet objet qui rebondissait dans son dos, réceptacle inaltérable des océans de sang, et qui servirait la lutte.

A cette heure tardive, l'antique gare de l'est grouillait d'une vie artificielle, artificielle car les tenues kakis des militaires rendaient les citadins nerveux. Les canons des Famas, noirs semeurs de morts, rarement propices au développement personnel, se montraient ici ou là. Contrairement aux années intérieures à 1999, pas un seul clochard ne titubait dans les vastes allées, que ce soit dans le hall, ou sous la haute verrière.
Le gouvernement actuel, mené par le Général Albert Laval, ne s'embarrassait pas à dialoguer ni à développer des mesures sociales. Ici, la répression, donc l'absence totale de liberté, demeurait le maître mot. N'importe quel mur pouvait faire office de peloton d'exécution, y compris celui d'une gare.
De nombreux individus attendaient patiemment leur train, grignotaient un encas devant les snacks, feuilletaient les magazines des relais, ou buvaient un café dans la brasserie. Pourtant, une certaine inquiétude se lisait sur tous les visages des civils, leurs yeux rivés aux panneaux lumineux qui indiquaient l'arrivée prochaine des convois. Depuis peu et suite aux récents attentats, il fallait posséder un laissez-passer pour prendre le train jusqu'à certaines zones conflictuelles.
A priori, Opale Tanaka ne se trouvait plus ici. Au milieu des mortels, entre deux détachements armés, Jahred cessa soudainement ses recherches. L'Hindou sortit un vidéophone portable d'un étuis de ceinture, appelant la ligne directe de l'Impératrice.
- Je m'excuse de vous déranger votre altesse, mais je tenais à vous tenir informé des dernières évolution de l'affaire, fit-il. Il ne pouvait en dire davantage, sous peine d'enclencher une écoute étatique. Le visage et la voix qui lui répondirent, doté d'une sensualité inouïe, appartenaient effectivement à Laéticia Bastet. 
- Attends une seconde et je suis à toi, répliqua l'Impératrice. Elle enclencha une touche de son portable, celle qui activait le brouillage électronique du récepteur de Jahred. Toutes les conversations des autres téléphones furent soudainement brouillées dans un périmètre de trois kilomètres autour de la gare. Le temps que les services de communications ne s'occupent de cette panne, l'essentiel de leur conversation serait terminée. Vas-y, ajouta-t-elle, tu peux me parler librement.
Hésitant un instant, l'assassin sacré détailla l'écran vidéo qu'il tenait au creux de sa main, contemplant le délicat et superbe visage de l'Impératrice. Sa peau se gratifiait d'une pâleur étonnante, ses yeux irradiaient un bleu clair exceptionnel et ses cheveux, qu'on aurait pu croire vivants, tiraient vers une blancheur absolue. Un léger grain de beauté paradait juste au dessus de ses lèvres, filaments rouges incarnats, ce qui lui donnait un air à la Cindy Crawford. La peau de Laéticia, brunie par les vents de l'Egypte à l'époque ou on l'appelait encore Néfertiti, avait mystérieusement blêmi au fil des siècles.
- Bien, lança finalement le tueur. J'ai poursuivit Opale jusqu'à la gare de l'est ou j'ai perdu sa trace.
- C'est fâcheux. As-tu une idée de l'endroit ou elle pourrait se cacher ? 
- A mon avis, elle a du monter dans un train mais j'ignore lequel parce qu'elle avait quelques minutes d'avance sur moi.
- Dans ce cas, note les trains qui sont partis dans la demi-heure précédent ton arrivée ainsi que leurs destinations respectives. Ensuite, interroge nos fichiers sur les vampires qui résident ou se terrent dans ces villages de province. Il sera facile de faire le rapprochement entre cette fichue Tanaka et l'un de ses frères de sang qui nous aurait survécu.
- C'est une excellente idée, votre éminence.
A nouveau, le séide étudia la dépigmentation de Laéticia, qui bien qu'harmonieuse, lui conférait la texture de peau, laiteuse, d'une albinos. L'obligation de se protéger des faisceaux solaires depuis plusieurs millénaires avait peut-être provoqué une mutation de son ADN. Même ses yeux, autrefois sombres comme un puits, jouissait d'une singulière teinte azurée. Il remarqua une couche de fard assortie sur ses paupières.
- Que t'arrive-t-il Jahred ? coupa Laéticia en comprenant la fascination dans laquelle son fils vampirique se complaisait. Elle n'ignorait pas la nature de ses sentiments envers elle.
- Rien. Je me disais que Tanaka pourrait fomenter une quelconque révolte en essayant de récupérer les derniers partisans d'Abdul.
- C'est fort possible. C'est pourquoi nous ne devons pas baisser notre garde et la supprimer au plus vite. Depuis la mort de Karnak, les troupes de Pharaon sont divisées, morcelés, incapables d'élire un nouveau successeur, ce qui nous arrange fortement. Ce serait fâcheux que l'asiatique ne mette la main sur un vampire suffisamment fou et charismatique pour contrer nos projets. D'ici quelques mois à peine, notre contrôle sur l'espèce moribonde sera absolu.
- Et celles et ceux qui ne nous aurons pas fait allégeance rejoindront les dépouilles de leurs prédécesseurs, coupa Jahred. Je m'y emploierai.
- Je ne veux pas encourir le risque d'être déçue d'une quelconque manière que ce soit. Est-ce clair ?
- Ne vous en faîtes pas, Impératrice, je vous ramènerais la tête d'Opale Tanaka sur un plateau d'argent.
- Non contente de m'avoir ligué contre mon propre époux, elle se paie le luxe de nous échapper. Pas question de me permettre une largesse qui consisterait à laisser cette geisha en vie. J'aurais du lui régler son compte il y a de cela bien longtemps. Et je ne tiens pas à celle qu'elle nous échappe pour les trois cents années à venir !
- Je ferais tout mon possible pour la rattraper et vous en débarrasser, argua l'assassin pour calmer la fougue de Laéticia.
- N'oublies jamais que tout comme toi, elle appartient à la lignée des Seigneurs Cardinaux. Et que ce seul titre atteste de sa puissance et de ses immenses capacités.
- Je serais digne de mon rang, altesse. Ne craignez rien.
- Ne pense pas que le fait d'être mon meilleur élément te place en marge de l'échec. Plus d'un damné s'est brisé les dents sur cette furie. Elle a abattue ma propre fille, une certaine Cyrielle Dehun, bien avant ta naissance. Fais donc en sorte de me tenir régulièrement informé de tes avancées dans ce domaine.
Le tueur acquiesça en hochant la tête. Sur l'écran, l'immortelle tourna son visage sur le coté car quelqu'un d'autre désirait lui parler. Je dois te laisser. Fais attention à toi, conclut-elle.
L'image se replia sur elle-même, réduisant le spectre blanchâtre de l'Impératrice à une simple ligne de pixels crépitants. En se souvenant de ces tendres jours ou Bastet décida de l'étreindre et d'en faire l'un des siens, Jahred pesta. Quand elle le rencontra en Inde vers le XIII ème siècle, il pensa rencontrer une Déesse. Et quand elle le transforma en goule, puis en vampire, il crut sincèrement qu'elle l'aimait, que cet acte témoignait d'un amour retentissant, réciproque.
Toutefois, l'Hindou sut rapidement la signification de ce geste, le transformer en une puissante et effroyable arme à tuer, pas davantage. En tant que mortel, il fut un redoutable tueur, maniant le noeud coulant, le couteau et la machette comme personne, assassinant au nom de Kali, la Déesse de la mort et de la destruction. En tant que goule, il devint l'exécuteur le plus craint et respecté qui soit. En vampire, il aborda le stade ultime, celui d'assassin sacré, usant des techniques les plus ignobles pour parvenir à ses fins.
Quand la Féline lui disait de faire attention à lui, elle lui mentait. Mais curieusement, Jahred aimait l'idée que cette simple phrase put être vraie. Au début, Laéticia l'avait sûrement aimé, mais au fil du temps, il ne devint qu'un pion parmi d'autres. Cependant, il fallait qu'il y ait des pions pour encadrer les reines et les rois. D'ailleurs, cela ne le dévalorisait pas d'être la pièce d'une telle Impératrice, car il surpassait toutes les autres.

Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright 2003 Sullivan Lord. Tous droits réservés.

 


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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Chapitre deux du roman Les Saigneurs Cardinaux

CHAPITRE DEUX : DEUX CHATS SUR UN TOIT BRÛLANT

On raconte que dans Ulthar, de l'autre côté de la rivière Skaï, aucun homme n'a le droit de tuer un chat. J'en suis d'autant plus convaincu que mes yeux se posent sur celui qui est assis là, ronronnant près du feu. HP LOVECRAFT, Les chats d'Ulthar.

Aux abords de Scylla, Tom le Balafré revenait gaiement vers son squat, entonnant une chanson paillarde qui l'accompagnait régulièrement lors de ses excursions nocturnes. Gaillardement, il avançait en plein cœur de la ville fantôme, un vaste terrain vague composé de baraquements insalubres en pleine décrépitude, de voitures brûlées et de vieux édifices aux charpentes métalliques rouillées, tremblant sous les bourrasques nordiques des Ardennes françaises.

Depuis 1993, date de proclamation de son indépendance, le département fut rebaptisé Arduinna, juste avant de subir de catastrophiques inondations. À cette occasion, villes, villages et hameaux subirent de radicales modifications, aussi bien nominatives qu'architecturales. Ému par le sort des malheureux, le milliardaire Jonathan Wislow accepta de confier une partie de ses fonds pour la reconstruction. Dès lors, les créatures mythologiques dont il s'avérait friand, hydres, dragons et centaures, rejoignirent frontons et toitures.

Aussi, les monstres se réinstallèrent ça et là, transformant le territoire en un luna-park gothique du plus bel aloi. Seulement, tous les quartiers ne furent pas touchés par cette restauration singulière, digne des délires d'un excentrique, et la ville fantôme conserva son état, véritable décharge dont plus personne ne se préoccupait. Plus d'une fois, des entrepreneurs se rendirent sur place pour raser le tout mais Thomas les dispersa d'une pensée, leur faisant craindre le courroux du Balafré. Ainsi, cette bauge devint la tanière du monstre au visage écorché, de cet Impur, de ce vampire sans maître qui s'y cachait. Car un vampire, même abandonné par son géniteur après sa transformation, survivait parfois.

En cette froide nuit, le clochard avait chassé en dehors de son refuge, se nourrissant de chats égarés, l'une de ses nourritures préférées. Deux petits félins repus, à moitié endormis, reposaient d'ailleurs dans le tréfonds de sa besace en cuir. Pour limiter leur prolifération, Tom les tuait régulièrement mais il les dorlotait comme un gaga jusqu'au moment de les déguster. Comme chaque soirée depuis quatre-vingt douze années, Tom s'avérait complètement rond, titubant à la manière d'un Bourvil de bas-étage. Là, il se trouvait à deux doigts de chanter le Youki de Gotteiner, d'où un état d'ébriété particulièrement avancé pour tout pochetron digne de ce nom. Le seul objectif conscient du prédateur consistait à rejoindre le tas de planches pourries qui lui servait d'antre pour s'apprêter à une longue, très longue sieste.

Pour l'époque, il faisait très froid, ce qui obligeait Tom à soulager ses courbatures trouaient ça et là, ce qui n'arrangeait rien. Enjambant un panneau de signalisation tordu, il dérapa sur une pierre, échouant, tête la première, dans une épaisse flaque de boitillasse.

Il souffla en produisant de grosses bulles dans la flotte brunie avant de se relever. En tant que mort-vivant, le Balafré pouvait rester des heures dans cette position sans s'asphyxier. Assis par terre, le pochard remit son bonnet de laine miteux, complètement trempé, sur le haut de son crâne chauve. Alors, il se contempla dans la flaque, fier de lui. Son visage, véritable festival de coupures et de grandes lardaches, le rendait effrayant au possible. Seuls ses petits yeux noirs, malicieux, trahissaient une certaine forme d'intelligence. Son apparence, peu commune, l'incitait à se dissimuler ici, loin des regards, de la vie citadine et des autres vampires.

Devant lui, les tas de ruines, de poutrelles métalliques et de véhicules amoncelés, croulant panorama monochrome et dégradé, lui tendirent les bras à la manière d'une galerie d'art moderne. Hypnotisé par la beauté du lieu, le Balafré faillit se perdre devant les diverses charpentes rouillées, ne sachant plus à quelle dune urbaine se fier.

Tom marcha vers la droite, revint sur ses pas, contourna un édifice en ruine par la gauche, et se mit à grappiller cinq mètres vers la carcasse d'une voiture. Après quelques conjectures et deux circonvolutions, il bifurqua à l'angle d'un entrepôt vide qu'il reconnut. Dans le pire des cas, il ferait un trou dans la bouillasse et y passerait la nuit comme un blaireau.

Au loin, le vampire ne percevait que de légers bruissements, les fugaces frétillements d'un tas de branchages en pleine combustion. Une odeur acre, monstrueusement piquante, submergea son odorat hypertrophié. Cette décoction abjecte lui fit penser à des relents d'essence, des tas de chairs enflammés et des tonnes de poils braisés. Ses sens accrus lui confirmèrent l'atroce bouillonnement de graisses animales.

Tom, qui se nourrissait quasi exclusivement d'animaux abandonnés, principalement des chats, crut défaillir en comprenant que quelqu'un faisait flamber son garde-manger. Ce remugle dégueulasse appartenait à un monceau de charognes en pleine friture. Remettant sa besace sur son épaule, il sautilla dans l'allée poussiéreuse, appelant ses petits protégés de sa voie modulée, rauque et sifflante. Tout en clopinant vers son baraquement, Thomas devina les lueurs longilignes des flammes qui embrasaient les environs.

Aucun de ses félins ne lui répondit. Et pour cause, un gigantesque amas de chats se consumait devant lui dans de sinistres sifflements. Le brasier mesurait deux bons mètres de haut, peut-être trois, et siégeait carrément dans la cour intérieure de son repaire. Le tas répugnant se métamorphosait en fonction des rafales venteuses, macabre tipi emprisonné dans des fumées pestilentielles, baudruches de fourrures percées, se gonflant et se dégonflant au gré des abjectes clartés.

Devant une telle abomination, le Balafré éructa férocement. Un peu plus et son estomac rejetait son précédent repas, un bon litre d'hémoglobine tiède. Les bras ballants, le gueux observa le brasero pendant trois secondes avant de reprendre ses esprits. Qui avait pu commettre une telle ignominie en plaçant ce charnier juste devant sa planque ? Il s'agissait du moyen le plus simple pour le provoquer, non ?

Du fond de ses prunelles noires, le mort-vivant inspecta les alentours. Il ne craignait pas vraiment les êtres humains, bien plus fragiles que lui. Cela dit, des chasseurs de vampires s'étaient manifestés dernièrement dans la région, essayant de transformer Charles en descente de lit. Le miséreux fit marcher ses méninges. Les immortels se rattachaient soit à la lignée de Pharaon, soit à celle de la Féline, la caste des Impurs n'étant qu'une sous catégorie, guère plus enviable que celle des goules. Bref, les seuls vampires qui auraient pu le débusquer et le narguer ainsi, ignoraient jusqu'à son existence.

En lapant la boue qui s'étendait sur ses lèvres fripées, le poivrot revint plusieurs années en arrière, au moment de sa transformation. Le vampire qui avait offert ce maudit baiser à Tom, l'avait fait dans des circonstances, plutôt singulières. Existait-il un lien entre cet événement et la puanteur de ce feu de camp ?

La scène se déroulait la nuit du lundi 24 avril 1916, du côté des tranchées de Verdun, en France. En ce début de soirée grisâtre, le jeune caporal Thomas Durbin marchait dans la terre meuble en se traînant, essayant de lutter contre une fatigue envahissante. Officiant durant la grande guerre, le poilu surveillait les lignes ennemies, son fusil en bandoulière, grelottant sous la froideur des pluies diluviennes, espérant apercevoir un quelconque signe de vie du côté français.

Son lourd manteau, gorgé d'eau et constellé de plaques boueuses, faisait plier ses frêles épaules, à mesure qu'il errait le long de la zone d'affrontement du Mort-Homme. Aminci par les privations, victime de conditions d'hygiène épouvantables, le caporal parcourait les allées pleines de morts pourrissants, trop nombreux pour être enterrés. Désemparé, il recherchait ses compagnons d'armes, reconnaissant de temps à autre des visages familiers parmi les cadavres enlisés dans la glaise.

Depuis le 9 avril, les Allemands menaient une attaque générale sur les deux rives mais n'obtenaient que des victoires limitées. Le matin même, de violents bombardements avaient séparé les hommes du 31 ème régiment d'infanterie de Durbin. Depuis, le sous-officier, âgé d'à peine dix-neuf ans, niait l'évidence, continuant à fouiller le champ de bataille. Cependant, entre les salves d'obus, les gaz, les grenades et les balles ennemies, l'espoir de retrouver son frère André s'amenuisait à chaque minute écoulée. Les grosses mouches bourdonnantes, les maladies et les immondes rats faisaient cor­rectement leur travail.

Même si le jeune soldat ignorait sa chance, il avait échappé à une mort certaine. Ainsi, pateaugeait-il, seul et affamé, le long de ces grands boyaux boueux, humant la charogne en quête d'espoir, guettant le moindre bruit de peur de prendre une balle. Toute la journée, Durbin scruta les lignes ennemies avec ses jumelles, malgré la pluie qui perlait sur son visage, malgré cette brume froide qui le congelait peu à peu.

Devant sa ligne de vue, l'horizon disparaissait, englobé par un halo glacial et pluvieux, qui effaçait les dénivelés terreux proches ou lointains. Dans les derniers miroitements d'un maladif coucher de soleil, le jeune Thomas aperçut, aussi étrange que cela puisse paraître, une silhouette féminine avec des habits militaires, qui courait vers lui.

Une grappe d'obus s'abattit autour d'elle, émiettant le sol en de gros paquets terreux, fumants. Atteinte de plein fouet par un éclat, assourdie par le bruit des explosions, la femme chuta dans la bouillasse humide en se tenant la hanche. En dépit des éphémères retombées fumeuses, les artilleurs ne tarderaient pas à l'abattre. À moins qu'elle ne se noie dans la boue épaisse d'un ravin comme cela arrivait parfois.

À la différence des précédentes guerres, Verdun ne figurait pas une bataille de fantassins, mais une lutte d'artilleurs. Et si Thomas Durbin n'agissait pas, l'étrangère finirait en charpie. Sans comprendre pourquoi, le poilu remua, priant pour devenir transparent. À quelques dizaines de mètres, les assaillants avancèrent méthodiquement vers elle, funeste défilé de casques à pointe. Du bout de ses jumelles, Tom l'aperçut. Complètement affolée, la mystérieuse inconnue essaya de sortir de la flotte brune, glaciale, qui abritait des cadavres squelettiques aux orbites vides, bouffées par les rongeurs.

Tom la détailla. Ses longs cheveux plein de terre dissimulaient un visage anguleux, résigné. Une vilaine entaille ensanglantée marquait l'un des flancs de son uniforme de couleur marron, aux insignes méconnaissables. Dans quelques secondes, un obus ou une rafale de balles l'achèverait. Sans crier gare, l'inconnue courut avec une stupéfiante rapidité, sortant de la fosse pour se diriger vers sa planque comme si elle venait de le repérer.

De nouveaux tirs résonnèrent. Lâchant ses jumelles, Durbin suivit sa course folle, comprenant qu'elle ne s'en sortirait pas. D'un côté, les paroles du lieutenant Monceau, mort au combat, ne cessaient de lui revenir en tête "Evitez de jouer au héros, les gars, " mais d'un autre côté, cette femme n'appartenait pas à ce monde barbare. L'idiotie de cet affrontement le rendit téméraire. Combien de ses camarades avaient péri sans qu'il ne parvint à réagir ? Des dizaines.

À ce moment précis, peut-être que le militaire pensa à sa propre femme qui l'attendait en Provence ? La connaissant, elle se prélassait aux côtés d'un amant pendant qu'on lui trouait la peau. Peut-être était-ce la folie de ces dernières semaines qui le conduisit vers cet acte suicidaire ? Quoi qu'il en soit, le caporal Durbin la rejoignit, au moment même où son abri implosa sous un violent tir de mortier.

Les parois de la casemate s'effondrèrent dans son dos, ce qui le réconforta quasiment. Cette fois-ci, plus aucun doute, les Allemands venaient de le repérer. Curieusement, même si l'étrangère se trouvait à cinq mètres environ de Durbin, son esprit centupla cette portée. Les bruits des balles qui sifflèrent à ses tempes rendit son existence si précieuse qu'il courut sans en recevoir une seule. N'écoutant que son cou­rage, Thomas se jeta sur elle, la plaquant au sol. Ne jamais rester debout dans une telle situation, règle sine qua non de la survie.

Durbin s'immobilisa sur l'inconnue, lui intimant le silence d'une main. Sans même comprendre qu'il lui sauvait la vie, la femme le toisa méchamment, totalement apeurée. D'emblée, l'étrangère le trouva extrêmement beau. Bien qu'effrayée, elle se crut en sécurité auprès de ce jeune Français. Le poilu, au visage délicat, l'attrapa par le bras, la forçant à courir vers l'abri le plus proche.

" Ne restons pas là !" cria-t-il pour se donner du courage. Elle ne répondit rien, mais le suivit.

Ripant sur un encombrant cadavre de cheval, les deux individus dévalèrent dans une fosse creusée par un tir d'obus. Ils s'étalèrent dans la terre humide, recevant les lourdes flèches d'une pluie biseautée. Les balles d'un tirailleur frappèrent la carcasse de la jument. Une explosion martela le sol, molestant les pans de leur abri de fortune tout en les recouvrant d'une nappe de gadoue. Les assaillants les traquaient, tirant au jugé pour les enfoncer plus profondément encore dans cette cavité.

Le pilonnage s'intensifia, comme si ces deux individus représentaient une réelle menace pour les dizaines de militaires allemands qui se trouvaient en face. Dans toute guerre, le moindre cadavre comptait puisqu'il fallait livrer les chiffres en fin de journée, déterminer quel camp écartelait l'autre avec le plus d'assiduité. Ici, durant le mois écoulé, les rapports décomptèrent environ mille blessés et plus de sept cents morts par jour.

Terrorisée, la fuyarde se calfeutra contre le corps du poilu, pesant contre lui pour ne pas qu'il s'échappe. Ainsi allongée dans le fond du gouffre, elle s'installa sur lui à califourchon, comme si cette posture allait de soit entre deux étrangers réunis par un destin similaire.

Presque surpris, Thomas contempla cette figure aux traits durs, couverts de boue, qu'elle exhibait. D'après Durbin, elle devait avoir quarante ans, peut-être moins.

Bientôt, elle l'enserra de manière explicite, telle une maîtresse avide. La peur guidait-elle ses actes ? Dans son empressement, excité par les courbes de la donzelle, Durbin effleura la blessure qui entaillait son flanc, comme s'il comprenait qu'elle mourrait à petit feu. Curieusement, il remarqua que malgré la veste déchirée, pleine de sang, qui la recouvrait, l'entaille semblait bénigne, voire inexistante.

Sans ambages, ses doigts glissèrent sous la veste, ne rencontrant qu'une peau douce et froide, extrêmement froide, quasiment glaciale. Nullement choquée, la fuyarde le laissa faire, même lorsqu'il risqua ses doigts plus haut, bien plus haut. Quoi que peu jolie, une impression étrange se dégageait du visage de l'étrangère. Les angles de son visage, plutôt disgracieux, voire masculins, éblouirent totalement le caporal. Son corps, agréablement proportionné et ce visage qui jurait, ne l'aidèrent pas vraiment à savoir d'où elle venait, ni pourquoi on la pourchassait.

Quelque chose clochait, se dit le militaire, comme si elle ne jouait pas dans la même cour que les autres dames. Curieux, Thomas lui murmura quelque chose à l'oreille. Néanmoins, elle plaqua sa main contre sa bouche, lui rappelant son geste précédent. Personne ne devait les voir, ou les entendre.

Le poilu voulut retirer cette main qui obstruait sa bouche, mais n'y parvint pas. Elle s'avérait forte, largement plus forte, que lui. Pendant un instant, les cascades pluvieuses qui dégoulinèrent sur son casque et ses vêtements trempés, ne le gênèrent plus. D'ailleurs, il percevait à peine les tirs de mortiers, ne se rendant même pas compte que les trombes d'eau remplissaient leur abri. Un petit air apaisant résonna dans sa tête.

Bientôt, il ne sentit plus que l'haleine froide de l'inconnue contre sa gorge. Les lèvres de la quadragénaire épousèrent sa peau nue, changeant le doux baiser en une atroce morsure.

Alors, Durbin sentit une mâchoire avide S'enfoncer dans son cou sans pouvoir hurler, comme prisonnier d'un horrible maléfice. Subissant une véritable hémorragie, sa vision se troubla. Pourtant, il s'en moqua éperdument. Ses yeux se voilèrent au moment même où son ouïe fut secouée par un bruit tonitruant, la déflagration d'un obus.

Lorsque Thomas s'éveilla, les ténèbres s'étendaient sur la zone du Mort-Homme. Il ne pleuvait plus. Aucun bruit ne perturbait le calme sépulcral des tranchées. Aucune courbature ne le tiraillait davantage, même si une implacable soif lui triturait les entrailles. Plus aucun militaire allemand n'arpentait le secteur. Du trou de mortier où il se tenait toujours, allongé dans la boue, Durbin contempla les étoiles, rêveur.

Le poilu n'avait pas bougé. D'ailleurs, il n'aurait pas pu le faire parce que quelque chose le clouait au fond de la fosse : Le cadavre décapité, partiellement brûlé, de la mystérieuse femme. Comme si sa subsistance en dépendait, cette harpie avait férocement mordu sa jugulaire avant de partir en charpie sous la déflagration. Révulsé par le spectacle de ce corps sans tête, couvert de sang, Tom le repoussa avec horreur dans la fosse.

Déjà raide, le macchabée se transperçait d'éclats, involontaire porc-épic d'une sanglante bataille. De longs morceaux de métal s'étaient figés dans le dos de l'inconnue, lui sectionnant même une cuisse et un bras. Révulsé, il la fit chuter dans l'épaisse gadoue. Le corps émit quelques gargouillements en s'y figeant lentement. Essayant de reprendre ses esprits, le caporal se consola en évoquant un mauvais rêve. Toutefois, son indicible soif perdura. Quelque part, il se rassura car sans l'intervention de cette femme, il serait également mort.

Alors, il remarqua d'épaisses taches de sang sur le col de son manteau. En palpant son visage, il hurla comme un forcené parce que si les éclats métalliques avaient épargné ses yeux, ils l'avaient défiguré. Le souffle de l'explosion fit carrément fondre sa peau, le mutilant à jamais. Au bord de la folie, le militaire voulut vomir, vomir et vomir encore, incapable d'y parvenir.. Désormais, sa délicate figure ressemblait à une masse informe, fondue et coupée de toute part. Jamais plus, on n'évoquerait la justesse de ses traits, la beauté de son visage.

Aussi bizarrement que cela puisse paraître, cette infernale vision s'effaça très vite, de nouveau remplacée par cette immonde envie de boire. Le caporal Thomas Durbin crevait littéralement de soif, une soif bien supérieure à celle des jours précédents. Il attrapa sa gourde, évitant de la coller à sa bouche parce qu'il sut pertinemment que ce qu'il désirait ingurgiter, c'était du sang et rien d'autre. Cette même substance que la diablesse absorba sur son cou. Par réflexe, il effleura sa gorge, se rendant compte qu'il ne saignait plus. Alors, Tom se retourna vers celle qui s'ingénia à le dévorer, découvrant un étrange processus.

En l'espace d'une ou deux secondes, le cadavre, qui stagnait dans la boue, se momifia en se repliant sur lui-même. La chair du corps se déchira lambeau par lambeau jusqu'à disparaître en crépitant tandis que les os devinrent de plus en plus friables, ne laissant subsister qu'un tas de tiges osseuses.

Le soldat ferma les yeux en admettant qu'il ne gaspillerait plus sa vie au milieu de cet enfer et de son cortège d'horreur. Maintenant, Thomas devait accepter l'émergence de sa nouvelle nature, une nature profondément maléfique. C'est alors qu'un événement singulier se produisit, un phénomène aussi incongru que l'émergence de cette folle furieuse. Un gros chat noir s'aventura dans la fosse en miaulant. En le regardant ainsi, Tom Durbin parvint à lire dans les pensées de l'animal. Le vampire mourrait de soif mais il lui restait une dernière fiole d'alcool et un bout de pain sec. Aussitôt, il vida une partie du liquide sur celui-ci.

Le matou, pourtant affamé, hésita un moment. Le damné se mit à miauler, gagnant la confiance du chat noir. Le félin s'approcha lentement de ce repoussant compatriote, renifla le morceau de nourriture puis l'avala lentement. Tom l'Impur serait seul durant toute sa vie, livré à la vindicte des siens puisque abandonné sans la moindre instruction. Cependant, il ferait tout ce qu'il pourrait pour survivre. La morne attitude qui se dégageait de sa génitrice, celle qu'il nomma l'étrangère à défaut d'autre nom, s'installa sur son immonde figure. D'un geste vif, l'ancien caporal du 31 ème régiment d'infan­terie attrapa le minet. À mesure qu'il buvait son sang avec emphase, il sut que son exis­tence siégerait à jamais sous le sceau des vampires. Ainsi naquit Tom le Balafré.

De retour dans le présent, ses souvenirs ne l'ayant troublé qu'un bref instant, Thomas détailla le brasier. Il se fichait des enjeux politiques, du protocole des non-morts, du respect des titres et des autres responsabilités que lui imposait sa race. Tout ce que le Balafré désirait se résumait à l'axiome suivant : Qu'on le laissât tranquille.

Mais là, quelqu'un lui cherchait des poux. Résolu, le vampire marcha vers son squat en passant derrière le frétillant combustible. Là, il put constater que sa porte, chancelante, s'ouvrait en grand, n se demanda quelle conduite adopter. Si un autre damné se promenait dans le secteur, il paraissait suffisamment puissant pour dissimuler ses pensées. Même dénué d'instruction, l'arsouille savait reconnaître quelqu'un de son espèce.

Tom ramassa une barre de fer usagée au cas où, puis entra dans la maison. Peu d'humains vivaient dans le coin, pour ne pas dire aucun. Les seuls nomades qui passaient par la ville fantôme, ne s'attardaient généralement pas. La silhouette imposante qui bougeait dans la pénombre appartenait forcément à un autre immortel. Et personne, hormis son vieil ami Charles Ruthwen, ne connaissait la position exacte de son antre. Personne. En clair, il ne s'agissait que d'un intrus.

" Avance près de la sortie, espèce de sacripant que je vois ton visage en pleine lumière! vociféra Tom, sous l'effet d'une rage naissante.

- On m'a affublé de beaucoup de surnoms durant mon existence, dont celui d'infidèle. Mais personne ne m'a jamais insulté de sacripant, rétorqua le vampire qui marchait dans la bauge en toute liberté, nullement impressionné.

- Charles ? " tenta Tom, surpris de reconnaître une voix familière.

La forme anthropoïde qui se dressait devant lui, entre un vieux matelas dépenaillé et un gros tonneau poussiéreux au cerclage rouillé, détenait la carrure du Duc Ruthwen de Scylla. Néanmoins, les flammes qui crépitaient dans le dos du Balafré ne fournissaient pas un éclairage suffisant pour l'identifier totalement. Le damné tenait un petit animal dans ses mains, sûrement un chaton, parce que Tom percevait des ondes cervicales.

" Je peux m'approcher pour te saluer ou tu vas te jeter sur moi avec ton bâton comme le guignol que tu es ?" ironisa le Seigneur Cardinal.

Le visage de Thomas se détendit en identifiant carrément le timbre de son vieil ami, Charles Ruthwen, un vampire qui vivait dans les souterrains du château-fort, fl réajusta son bonnet de laine troué sur le haut de son crâne, une vieille chaussette de Noël recousue.

" T'es malade, balbutia Tom. Avec la luminosité des flammes, je ne t'avais pas reconnu. J'aurais pu te tuer, vieux briscard ! Tu te rends compte ? J'aurais fracassé le seul ami bipède que je possède dans le coin !

- Me tuer ? s'amusa Ruthwen. Prend plutôt ce dernier chat et balance-le dans le feu avec les autres ! On gagnera de la place...

- Mais qu'est ce que tu fais ? Les yeux noirs de Tom, perdus au milieu de ce visage aussi ridé qu'un abricot sec, s'illuminèrent, n ne comprenait pas à quoi jouait son meilleur ami.

- Le ménage ! rétorqua Charles avant de sortir de la pénombre, en passa devant Tom, puis se dirigea vers le feu qui émettait de dantesques fumées nauséabondes à l'extérieur du baraquement.

Toujours éberlué, le Balafré le suivit de près, le mirant avec attention. Le Duc portait un ensemble noir avec une chemise mauve dotée de reflets brillants. Il tenait un chat endormi au creux des mains, lui caressant la tête affectueusement. Ses cheveux bruns, légèrement ondulés, encadraient un visage serein, jovial. Lors de cette nuit sans lune, le charisme de Charles irradiait. En voyant le look du Duc, Tom enchaîna quelque chose comme :

" Tu as encore changé de look ? Tu deviens de plus en plus excentrique, ma parole. Je préférais tes fringues entièrement noires et tes odieux jabots blancs. "

Narquoisement, Charles observa la dégaine du Balafré ainsi que son visage plein de gadoue séchée. La figure boursouflée de Tom, couverte de cicatrices, marquée de blessures inguérissables, ressemblait davantage à une vulgaire coquille de noix qu'à autfe chose. Hormis son sempiternel bonnet couvert de boue et ses sympathiques mitaines, les vêtements du souverain des clochards ressemblaient franchement à des haillons.

" Question apparence, tu n'as pas vraiment de cours à me donner, je crois ! riposta le Seigneur Cardinal. Tout le monde ne peut pas se vêtir à l'armée du salut. Certains ne supportent pas l'odeur.

- Je te trouve rudement cynique, Charles !

- Et toi, tu es complètement saoul, pauvre déchet ! À te voir croupir comme ça dans ta crasse, personne n'imaginerait que tu es immortel. Si je te croisais au coin d'une rue, j'hésiterais longtemps avant de te donner une pièce d'un centime. "

Tout en câlinant la tête du félin, Ruthwen inspecta les hautes flammes qui dansaient de manière anarchique devant lui. La vue de ce spectacle crépitant le ravissait, ce qui énerva Tom. Au pied du brasier, de grosses bûches alimentaient le feu, d'où son étonnante persistance. Pourtant, les sombres fumées ainsi que l'odeur abjecte de poils brûlés s'épaississaient davantage.

" Et si moi, je débarquais au château de Scylla et que je mettais le feu à tes tableaux croûteux, tu dirais quoi, hein ? beugla le Balafré. Tu sais très bien que j'aime ces animaux, même si je m'en nourris. Tu ne devrais pas venir ici et faire comme si je ne comptais pas. C'est indigne de Messire le Duc, je trouve.

- Je ne vis plus au château depuis un moment déjà. Se terrer ainsi est indigne d'un vampire de haut lignage. Et je n'ai jamais collectionné ce genre de vieilleries. Ces horreurs n'étaient que d'inutiles nids à poussières. Mes véritables objectifs consistent à multiplier les esclaves, à amasser des victimes et à remettre mon royaume sur pied.

- Pardon ? Et c'est moi qui suis bourré ? "

Le Duc se retourna vers Tom dont le visage, via les vifs scintillements du brasero, semblait gonfler, puis dégonfler à vue d'oeil. Il ausculta la bouille ronde, les petits yeux malicieux et le crâne chauve du damné.

" Depuis combien de temps végètes-tu ici, Tom ?

- Je ne sais pas trop, une centaine d'années, peut-être moins. Mais pourquoi tu me poses cette question ?

- Comme ça, à tout hasard... "

Un odieux craquement sec résonna entre les doigts du vampire. Le crâne du chaton venait d'exploser. Un filet de sang rougeâtre, mêlé de fragments d'os et de cervelle chaude, s'écoula sur ses griffes. Rapidement, Ruthwen essuya ses doigts sur la fourrure de l'animal, balançant la dépouille ensanglantée au sommet du feu.

Le Balafré, révulsé par ce geste gratuit, voulut l'étriper. Néanmoins, leur amitié durait depuis trop longtemps pour risquer de la compromettre. Chacun avait notamment promis de ne jamais révéler les refuges respectifs de l'autre à quiconque, même s'ils devaient en mourir.

" Pourquoi es-tu revenu ici, Charles ? pesta le clochard. Soit il y a encore des tueurs du Vatican dans les parages, soit ta télé ne fonctionne plus. Dans ce cas, autant te prévenir tout de suite, la mienne n'a jamais vraiment fonctionné. Tout au plus, j'ai réussi à suivre " Shérif fais-moi peur " dans les années quatre-vingt. À moins, bien sûr que ta retraite ne soit si ennuyeuse que tu ne penses qu'à humilier un pauvre gueux comme moi ?

- Non. Les deux derniers représentants du Conseil et leurs éventuels contacts sont tous morts. Je me suis chargé d'eux durant ces derniers mois d'absence. Quant à la télévision, elle m'indiffère complètement. Je ne suis pas un pur produit déliquescent et préfabriqué de la génération MTV. Par contre, il est vrai que je voulais te voir. "

Sur ce, le Duc pourlécha les gouttes de sang qui maculaient ses doigts comme pour défier le vieil immortel. Il lança un sourire narquois vers Tom avant de contempler le petit corps qui se consumait dans les fumées, jubilant devant ce spectacle.

" Charles, tu as un coup de blues ou quoi ? Tu veux te rappeler de vieux souvenirs de la révolution en décapitant tout ce qui bouge ? C'est ça ? "

Cette fois, le Balafré dessoûlait. Plus une seule goutte d'hémoglobine alcoolisée n'imbibait ses veines. Et là, Tom Durbin se rendit peu à peu compte que quelque chose clochait chez son vieux copain. À nouveau, Ruthwen le toisa en se retournant carrément vers lui.

" Je me suis permis de faire le ménage dans ton repaire plein de cafards et tu viens me faire la morale ?

- Tu pètes les plombs en ce moment, ou quoi ? Je ne saisis pas ton humour, n y avait de l'humour, là ? ironisa Tom, furax.

- Pour que je, (le Seigneur prit un timbre volontairement cynique) pète les plombs, il faudrait qu'il y ait une normalité en ce bas monde et a fortiori dans ma tête, ce qui n'est vraisemblablement pas le cas ! "

Thomas, exténué, décida de clore cette conversation.

" Si tu veux discuter, on peut aller à l'intérieur, nobliau. De toute façon, il n'y a plus rien à brûler ici, ni à boire d'ailleurs. Tu as massacré tous les chats dans un rayon d'un kilomètre.

- Dans un rayon de trois kilomètres, rectifia le mort-vivant. Et ce ne fut pas une mince affaire."

Ensuite, Ruthwen plongea la tête du Balafré dans les flammes pourpres avec une incroyable violence. Le malheureux clochard s'égosilla lorsque sa figure s'enfonça dans les braises incandescentes. À cet instant précis, il comprit que leur amitié se fissurait à jamais, à la manière des sillons que traça la flambée le long de sa peau craquelée.

" T'es taré...

- Et arrête de m'appeler Charles, saloperie d'Impur ! Je ne suis pas ton ami, même si j'utilise son corps. Je suis Aménophis VI alias Abdul Karnak. Et dans deux secondes, tu regretteras d'avoir croisé ma route ! "

Le Balafré tenta d'extraire son visage du flot de pétons qui le dévorait inexorablement. Toutefois, la force du Seigneur restait largement supérieure à la sienne. Usant de son poids, Charles écrasa son coude gauche contre la nuque de Thomas pour l'achever.

Sous la pression, le dos de Durbin se courba, n dut s'agenouiller dans les braises, la tête en avant. Ruthwen exulta, comprenant que l'Impur agonisait déjà. Il ne lui résisterait plus longtemps. Le feu martyrisait tellement la peau et les os des morts-vivants que la boîte crânienne de Tom allait se consumer d'une seconde à l'autre. Néanmoins, ils tombèrent tous deux dans le brasier. Celui-ci explosa en expulsant des morceaux de bûches enflammées. Karnak qui possédait le corps de Charles Ruthwen depuis peu, avait tout prévu. Tout. Tout mais pas ça.

Chapitre deux du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright et droits réservés Sullivan Lord 2003.


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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dimanche, décembre 6 2009

Entretien avec un vampire

Voici une entrevue accordée à Virginie Liégon du magazine Unexplained. Celle-ci fut donnée au moment de la sortie du roman "Les Saigneurs Cardinaux", peu de temps avant la parution d'Utopia.

*Pouvez vous vous présenter?

Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas encore, je suis Sullivan Lord , l ' auteur d' « Elégie pour un vampire », un roman paru il y a environ deux ans. A l'époque, la presse spécialisée dans le fantastique m'a comparé aux plus grands auteurs du genre. Dernièrement, le romancier Maurice G Dantec m'a également écrit une lettre d'éloges dont je ne suis pas encore revenu. Et là, mon second roman, à savoir « Les Saigneurs Cardinaux », une nouvelle histoire de vampires, vient de paraître.

*Pouvez vous nous parler de vos livres "Elegie pour un vampire" et "Les saigneurs Cardinaux"?

Elégie pour un vampire est un roman gothique empreint de romantisme, de lyrisme et de passages épiques. Il dépeint une impossible histoire d'amour entre le Duc Charles Ruthwen, un vampire qui vit reclus depuis des années dans les sous terrains d'un château fort et la sulfureuse Mélanie Leroy, une artiste peintre de toute beauté. Cependant, la police menée par Nathaniel Leroy, le propre frère de la jeune femme, et un groupe d'inquisiteurs désirent ardemment se débarrasser du Duc. Voilà le point de départ du roman.
Les Saigneurs Cardinaux reprend plusieurs des personnages du roman précédent mais il s'agit d'une œuvre indépendante qui peut être lue séparément. Quoique romantique et lyrique, c'est un roman plus violent, plus stressant, d'où le jeu de mot sur « Saigneurs ». Dans ce nouvel opus, deux vampires Opale et Jébédiah tentent de rejoindre le Duc afin de l'embrigader pour assassiner l'Impératrice des vampires, Laéticia Bastet. Evidemment, les choses ne s'avèrent pas aussi simple que prévues.

*D'où vous vient cette passion pour les vampires?

Beaucoup de gens ignorent pourquoi ils sont passionnés par telle ou telle chose. Moi, ma passion pour les vampires vient directement de ma petite enfance. J'ai du voir un film de la Hammer avec Christopher Lee (ou de la Universal avec Béla Lugosi) quand j'étais môme et je suis tombé dedans, tout simplement. Je ne me suis pas décidé à écrire un roman vampirique parce que c'était dans l'air du temps, j'ai bossé cinq années sur « Elégie pour un vampire » et deux années sur « Les Saigneurs ». Il s'agit donc d'une réelle passion, pas d'un effet marketing comme c'est souvent le cas dans le milieu de l'édition. En ce moment, tout le monde veut écrire de l'Héroic fantasy pour rivaliser avec Tolkien et récupérer la manne budgétaire des fans. C'est n'importe quoi. Personne n'égalera Tolkien.

* Quelles sont vos inspirations?

Elles sont diverses. Tout ce que je vois, je lis, j'entends, ma propre vie même, peut faire office de source d'inspiration. Il y a une part de création directe, celle qui consiste à concevoir le squelette et les personnages de mon histoire. Ensuite, et pendant la rédaction, on note une part d'inspiration inconsciente, celle que je ne contrôle pas. Il peut s'agir de souvenirs, d'extraits de films, de références qui se glissent dans le texte quasi-inconsciemment. Enfin, les personnages jouent un rôle primordial et m'entraînent à leur suite. Je dépeins leur personnalité d'une façon si minutieuse qu'ils prennent le contrôle de leur destinée. Beaucoup de romancier désirent souvent écrire telle ou telle sorte d'histoire mais ils sont généralement insatisfaits par le résultat final. De mon côté, je contrôle tout. Je sais exactement d'ou je pars et ou j'arriverais. Même si j'enjolive parfois un peu certains passages, il n'y a quasiment aucune part d'improvisation. Et pourtant, mes histoires ne sont pas linéaires puisque j'y utilise parfois des flash-back.

*On vous compare souvent à Bram Stocker ou Anne Rice...

Dès qu'on écrit dans un genre particulier tel que le roman gothique, il y a deux maîtres qu'on évoque sans cesse, à savoir Stoker et Rice. Si les lecteurs ou les critiques me comparent à eux, c'est sûrement pour affirmer que mes œuvres sont des références et je ne vais pas m'en plaindre. Mes écrits possèdent le lyrisme de Rice et les qualités de construction de Stoker. Cela dit, on m'a aussi comparé à Lovecraft, à Jean Ray, à Stephen King. En fait, tant que je ne serais pas un auteur aussi incontournable, aussi célèbre, on me comparera à. Mais je pense vraiment être différent de ces quelques romanciers, notamment à cause de mon sens de l'humour et de mon habileté à dépeindre les caractères. Aussi, j'invite tous vos lecteurs à tenter l'expérience. J'espère juste que les fans se rendront compte à quel point, je dépoussière les vieux concepts pour les réactualiser, les réinventer.

*Quelle est votre approche personnelle du vampire?

Pour moi, le vampire est un être maudit, essentiellement maléfique, mais qui peut également faire preuve d'humanité. C'est le cas du Duc Charles Ruthwen, le personnage central d'Elégie pour un vampire. Cela dit, j'ai également conçu une galerie de buveurs de sang dont la vision de l'immortalité est différente. Ainsi, l'Empereur Abdul Karnak est un opportuniste qui ne conçoit son immortalité que dans le sens ou elle lui procure une liberté absolue, le droit de vie ou de mort, même s'il nourrit un certain sens fraternel envers ses enfants. L'Impératrice Laéticia Bastet s'avère être une séductrice dont l'objectif est de faire de nouvelles conquêtes (sexuelles ou territoriales) et qui ne se préoccupe que d'elle-même. Enfin et pour vous donner un dernier exemple, Tom le Balafré est un exclu, un vampire qui n'a survécu que par erreur et dilapide son immortalité en buvant le sang d'animaux préalablement alcoolisé. Il ne se rend même pas compte de sa chance et de ce qu'il pourrait en faire. Mon approche reste donc multiple, et carrément pas manichéenne. Il n'y a pas de bons vampires et de mauvais vampires, juste des êtres maudits qui le vivent différemment.

*Quel est l'accueil du public hors hexagone pour vos romans?

A vrai dire, il m'étonne beaucoup. Un site Canadien à même établi un top des meilleurs livres vampiriques dans lequel je figure aux côtés de Stoker, Rice et Matheson. Il faut préciser que je suis le seul auteur Français du classement. Visiblement, ma prose leur plait énormément et je ne vais pas m'en plaindre. J'ai également de nombreux lecteurs en Suisse. Certains diront que c'est un phénomène de mode mais j'en doute. Quoi qu'il en soit, je ne saurais vraiment que dans quelques années si les lecteurs apprécient vraiment mon écriture ou le fait que j'écrive sur leur thème favori.

*Que pensez vous du fait que le roman gothique se fait rare de nos jours, et tout spécialement auprès des auteurs français?

Comme tout genre, il faut être passionné par celui-ci pour l'exploiter pleinement. Tout le monde n'est pas en mesure d'écrire sur ce thème car il est très codifié, très structuré. Si on change des éléments, on peut certes le renouveler mais on risque surtout de décevoir les lecteurs, c'est donc très complexe. Pour ma part, je reste fidèle à ce style de littérature et au mythe vampirique. Pas question de les démolir.

*Vous touchez à tout: écriture, cinéma, télé, radio... Mais quel est votre préférence?

En fait, ce sont des univers bien distincts. Du point de vue de l'écriture, on ne rédige pas un roman comme un scénario de film. Chaque genre possède ses avantages et ses contraintes. Dans un roman, je dois créer une ambiance avec la force de mes seules paroles. Dans le cinéma, ce sont les images, les bruitages et la musique qui donnent le ton, ma voix ne joue plus. Il n'y a plus que les dialogues, le jeu des acteurs et la mise en scène qui comptent. Ainsi, même si le but est le même, à savoir raconter une histoire, ce sont des approches différentes. Pour la rédaction, je suis seul devant mon écran d'ordinateur, mais pour réaliser un film, c'est toute une équipe qui travaille. Je ne bosse plus pour la télé et la radio depuis quelques années déjà. Cependant, j'appréciais vraiment le fait d'être animateur radio et de pouvoir discourir pendant des heures sur mes sujets favoris.

*Parlez nous de votre page internet ?

C'est surtout un moyen de rester en contact avec mes lecteurs qu'ils habitent en France où à l'étranger. J'apprécie beaucoup l'idée qu'un lecteur puisse emporter votre roman, le lire, et vous envoyer un petit bonjour quand ça lui chante, y compris de l'autre bout du monde. C'est génial. On peut également me commander mes romans dédicacés, ce qui me permet de rester un auteur abordable.

*Des projets?

Je rédige actuellement Utopia, mon prochain roman, mais je ne vous en dirais pas davantage car, comme à chaque fois, je préfère garder le mystère intact. En fait, à la différence de Stephen King qui s'était rebaptisé Richard Bachman pour écrire dans un autre genre, je compte sur mes lecteurs pour soutenir. Je vais faire une petit pause avec mes univers vampiriques et je reviendrais conclure sur le sujet avec « Le Règne des Immortels ». En fait, je veux éviter de m'auto parodier de me plagier moi-même en écrivant tout le temps la même chose. Un artiste doit évoluer, essayer de nouvelles choses, tenter de nouvelles approches et je pense qu'Utopia en surprendra plus d'un. Je ne veux pas passer ma vie à écrire des romans sur les vampires comme Anne Rice, même si cela me plait. Je dois faire preuve d'inventivité, notamment parce qu'un public n'est jamais acquis. Jamais. Et si quelques lecteurs lisent un de mes romans suite à cette interview, cela me satisfera pleinement.


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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jeudi, janvier 8 2009

Interwiew du magazine D-Side pour la sortie des Saigneurs Cardinaux

Voici une petite interview accordée à Sabine Moreau du magazine D-Side au moment de la parution du roman les Saigneurs Cardinaux.

Peux-tu nous présenter en quelques mots ta trilogie vampirique et plus précisément "les Saigneurs cardinaux " ?
Les Saigneurs Cardinaux reprend plusieurs personnages de mon roman précédent, à savoir Elégie pour un vampire. Quoique romantique et lyrique, c'est un roman plus violent, plus rythmé, d'où le jeu de mot sur l'orthographe de « seigneurs ». Dans ce nouvel opus, Opale et Jébédiah, deux immortels, tentent de rejoindre Charles Ruthwen afin de l'embrigader pour assassiner Laéticia Bastet, l'impératrice vampirique. Le troisième et dernier tome s'intitulera « Le règne des immortels ». Chacun des romans du triptyque peut se lire indépendamment, le seul point commun étant l'écoulement du sablier entre chaque tome.
 
Comment t'est venue l'idée d'utiliser les prédictions de Nostradamus pour asseoir ton univers ?
Il y a quelques années, j'ai rencontré un spécialiste de la question dans un dîner sur Paname. Ses paroles m'ont suffisamment intrigué pour que je m'intéresse au sujet et me lance dans l'étude des Centuries. N'en déplaise à certains, Nostradamus était un véritable visionnaire. Ensuite, je me suis demandé ce qui se serait passé si ce prophète était tombé sous la coupe d'une poignée de vampires. 

On te compare à Anne Rice, notamment du fait d'une approche parallèle du mythe vampirique. Que t'inspire cette comparaison ?
Ce rapprochement me fait généralement plaisir. Après tout, c'est elle qui a réinventé le mythe vampirique en y incluant une certaine dose de psychologie. Pour la première fois, on découvrait la vie des monstres de l'intérieur. Maintenant, notre vision du mythe est radicalement différente. Une créature qui peut survivre pendant des siècles aux dépens des autres ne peut être qu'ignoble. Et même si certains de mes vampires conservent une once de romantisme, tel Charles Ruthwen, ce sont avant tout des prédateurs. 

Tes personnages sont tous dotés d'une forte personnalité, même lorsqu'ils occupent un second rôle (Tom, Jebediah...). Comment se sont-ils imposés à toi et quel est ton préféré ?
Ça c'est une question piège à laquelle je ne peux répondre car dans mes romans, chaque personnage est susceptible de trépasser. Si j'avais un personnage préféré, je le garderais forcément en vie et je trahirais ma façon de concevoir mes histoires qui se doivent de rester surprenantes. En fait, je construis tous mes personnages avec la même attention, le même soucis du détail.
 
Peux-tu nous parler de "Utopia", le roman sur lequel tu travailles actuellement ?
Avec Utopia, j'ai l'intention de rendre hommage à des écrivains comme Huxley ou K.Dick qui demeure l'un de mes maîtres à penser. Ce sera un roman plus court que d'habitude, mais tout aussi captivant, une oeuvre atypique et inclassable, à mi-chemin entre le thriller survitaminé et la métaphysique.    

 


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