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Elégie pour un vampire

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mardi, décembre 22 2009

Elégie pour un vampire, chapitre un en ligne

CHAPITRE UN : DOCTEUR FREUD, JE PRESUME ?                                              

Baissant les yeux, je vis que mes vêtements pendaient informes sur mes membres amaigris. Quant à la main posée sur mon genou, elle était redevenue maigre, noueuse et velue. J'étais redevenu Edward Hyde.
RL STEVENSON, Dr Jekyll et mister Hyde.

Une pluie de grêle torrentielle s'abattait sur l'oppressante citée de Scylla, faisant naître de malsains effluves de poussière et d'eau boueuse, la nuit de ce 22 décembre d'un futur proche. Nul ne pouvait apercevoir le globe lunaire, oeil de nuit cyclopéen, dissimulé sous les ténèbres des inquiétants voiles nuageux.
L'averse, étonnamment glaciale, avait surpris les élégants citadins et les tristes parias nocturnes. La plupart d'entre eux s'étaient réfugiés dans leurs petites bâtisses de ciment et d'acier, ou dans leurs grands cartons crasseux, baignant dans une immonde fange saumâtre aux relents abjects de pourriture. Seules quelques mystérieuses gargouilles grisâtres, aux traits sereins, contemplaient les toits de la vieille ville avec emphase, les genoux arc-boutés sur les rebords glissants de leurs perchoirs surélevés. Le Duc, trempé jusqu'aux os, arpentait les rues sombres et infâmes de cette ville tentaculaire, gigantesque jungle de béton, soumise aux affres de ses fils indignes. Quatorze ans auparavant, Scylla se dénommait encore Sedan, une petite bourgade méconnue nichée au coeur des contrées légendaires de la Déesse Arduinna, soit les Ardennes Françaises. Mais depuis les remous provoqués par la chute du Mur de Berlin en l'an de grâce 1989, beaucoup de choses avaient changé. Beaucoup trop de choses.
Seul un fou, une âme en peine, ou quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre, pouvait se promener ainsi au gré des éléments en furie et s'enorgueillir de risquer une nouvelle mort. L'église gothique de Scylla, perdue au milieu de ces rideaux de brumes miasmatiques, ne l'avait pas accueillie depuis des décades. Pourtant, jadis, elle faisait partie intégrante de sa vie et des principes religieux qu'on lui avait inculqués dès son plus jeune âge. Quelques chérubins rieurs priaient sûrement pour son âme, dissimulés le long des piliers et des lignes ascendantes de l'édifice.
Il s'arrêta au milieu des ombres fugaces de la ruelle. Le claquement de ses talons sur les miroirs de glace du macadam cessa. Il écarta ses longs cheveux bruns trempés de son angle de vision, puis leva sa tête lentement vers la coupole d'ébène opaque, aile d'un funeste corbeau, qui obstruait l'espace céleste. Un rictus diabolique se dessina sur ses lèvres charnues teintées de noir, lorsque la foudre s'abattit violemment à une dizaine de mètres de lui. Ce divin trait de lumière illumina son visage blafard, son corps puissamment bâti, drapé de noir. Un arbre sur le côté droit de la chaussée, à une trentaine de mètres d'un bloc massif d'immeubles gris, venait de s'embraser.
" Dieu se fâche " pensa-t-il en regardant les flammes dévorer l'arbre meurtri. En dépit des avalanches de grêlons, il se sentit pris d'enthousiasme en apercevant quelques grouillants dans le lointain brouillard. Le Duc et les siens nous surnommaient ainsi, en référence au caractère fourmillant, éphémère et illusoire de nos sociétés modernes. Pour eux, nous ressemblions à des insectes nuisibles, de vulgaires termites qui construisaient de grandes citées sans trop savoir pourquoi, vivions ensemble tout en nous détestant, mais ou chacun possédait une fonction précise, y compris celle de parasiter la vie des autres.
Et quoi qu'il advienne, nous finirions par détruire notre ouvrage pour nous entre-tuer tôt ou tard. Dominants, esclaves et marginaux, trois classes indissociables de la race humaine, et ce en dépit de l'époque. Les immortels, tous membres de deux lignées principales, si on oubliait les Impurs, possédaient des valeurs sans doute moins communautaires et plus individualistes que les nôtres.
A l'extrémité de l'esplanade de la Baie, les néons d'une maison de passe clignotaient avec hardiesse, émettant de puissantes gerbes d'étincelles spectaculaires. Curieusement, et bien que marchant au milieu de la Zone Urbaine, l'un des pires quartiers de Scylla, l'individu ne manifestait aucun signe de crainte ou d'angoisse.
" Quelle ironie ! Alors que tout le secteur est privé d'électricité, les lumières de la corruption humaine fonctionnent toujours...", remarqua-t-il en avançant nonchalamment, sans prendre garde aux décombres de l'ancien lycée Pierre Bayle. Devenu un tas de ruines nauséeux, cet établissement fut détruit pendant une manifestation de ses propres élèves, et ne fut jamais reconstruit.
Désormais, il servait de refuge aux bandes armées qui sillonnaient la région, se réchauffant auprès de braseros épars aux flammes crépitantes. On apercevait d'ailleurs de-ci de-là, plusieurs effrayantes silhouettes bardées de chaînes, de tatouages ésotériques, de gants cloutés. Leurs coupes de cheveux excentriques, leurs mèches savamment colorées, se détachaient du relief des murs tagués telle une sculpturale frise baroque, apocalyptique et goguenarde.
Cuirs noirs délavés, jeans déchirés, piercings au nez, à l'arcade sourcilière, aux lèvres, et même dans des zones plus intimes, constituaient les signes de reconnaissance de ces étranges nomades, amateurs de motos, de rock gothique et de virées criminelles. A cette heure tardive, ils ronflaient bruyamment, une fille dans les bras des plus chanceux, une orpheline canette de bière dans ceux des autres. Ruthwen les avait toujours considérés avec une certaine sympathie, il retrouvait un peu de sa rébellion dans leurs attitudes, et puis certains d'entre eux fréquentait le Silverstar, sa boîte de nuit.  
Il n'y prêta pas attention. Seuls les deux individus, qu'il apercevait au loin sous le porche de l'hôtel Venus, l'obnubilait vraiment. La furie des éléments climatiques, associée à cette panne de courant inespérée, devrait le préserver d'éventuels témoins pour ce qu'il devait faire, en l'occurrence, se repaître.  
La baie, gigantesque étendue d'eau couverte de vaguelettes ininterrompues, s'affichait tel un dépotoir sur son flanc gauche, par delà les putrides pans du lycée abandonné. Certains arguaient que des bidons de produits toxiques y flottaient parfois à côté de cadavres humains, noyés là par la pègre locale. Même la grêle hésitait à tomber dans cet effrayant bourbier où de nombreux liquides gras, colorés ou mousseux se mélangeaient avec embarras.
Grâce à ses sens amplifiés, le Duc put en apprendre davantage sur les deux individus esseulés qui palabraient sous l'abri, refuge d'une corruption bassement humaine. A en juger par ses cheveux grisâtres, son physique de boxeur et sa peau ridée comme un vieil abricot sec, le type devait avoir une soixantaine d'années. Mal rasé et habillé sans aucune classe, il fumait plus que de raison en s'agitant nerveusement, semant des mégots de cigarettes à tout bout de champ. Une paire de chaussures usées, un pantalon noir en cuir et un anorak vert composait l'attirail de ce parfait abruti. Il se disputait avec la prostituée, une certaine Julie, et de toute évidence, il tentait de l'escroquer.
Celle-ci était blonde et plutôt attirante, bien que son maquillage eut coulé sur son visage enjôleur d'une vingtaine d'années, les formes pleines et harmonieuses de sa poitrine à peine dissimulées sous la fourrure de son long manteau sombre. Le Duc repéra également le galbe alléchant de ses cuisses derrière leur prison de Nylon noir, et le fait que la jeune femme supportait des talons hauts comme certaines de ses congénères.
Alors qu'il avançait à la rencontre des deux mortels, une brève mais terrible souffrance lui transperça le  corps de part en part, douloureux éclair interne où chaque fibre de son être parut sur le point de se consumer. Le monstre était en manque. Déjà, son organisme commençait à se rebeller contre sa conscience. Un manque non de sexe, de drogue ou d'alcool mais de sang, la substance qui lui assurait l'immortalité depuis des générations. En effet, le Duc Ruthwen, symbole emblématique de l'obscurantisme contemporain, était un vampire.
Créature maudite dont les rayons solaires provoquaient la mort instantanée, il survivait au milieu des ténèbres de ce monde décadent depuis environ cinq cents ans. Se nourrissant du sang des mortels imprudents qu'il chassait dès la tombée de la nuit, le Duc possédait en contrepartie d'étonnants pouvoirs, dont une force colossale. Plus qu'un surhomme, le sang qui irriguait son cadavre détenait l'aisance et la puissance d'un des tous premiers vampires originels, une souveraineté léguée par feu Karnak, son père vampirique. Cependant depuis quelque temps, et en dépit de ses origines élitistes, ce titre de Seigneur Cardinal, le Duc se sentait cruellement affaibli, à tel point que ses facultés télépathiques, l'arme la plus utilisée des vampires avisés, fonctionnaient presque de manière aléatoire.
Désormais, un brasier interne et ravageur, une langue de magma insidieuse et lancinante rongeait l'ange déchu, figure de proue d'un néoromantisme gothique. Ruthwen avait brûlé ses dernières calories sous les rideaux de fine glace et devait impérativement trouver de quoi s'abreuver, sous peine de s'affaiblir davantage à chaque minute écoulée. Sa tête le brûlait vivement, sa chair se mit à trembler tel un vulgaire toxicomane. Le précieux liquide incarnat commença à lui faire cruellement mal tant il séjournait dans ses veines en quantité insuffisante. Pendant un instant, il crut pouvoir refréner l'Autre, mais sans succès.
Son alter ego maléfique, barbare et immoral, prit alors possession de son être. Ainsi, son côté humain libéra le chemin au pire des monstres qui soit, une créature abjecte qui sommeillait en lui depuis déjà sept années, sorte de reflet déformé sur lequel il possédait de moins en moins d'emprise. Pour la psychiatrie moderne, Ruthwen souffrait de schizophrénie. Ses dernières luttes avaient scindé son esprit en deux êtres a priori distincts, le gentilhomme affable et le prédateur sanguinaire. Mais la notion de folie pouvait-elle seulement s'appliquer à un tel mythe ?
Le Duc Ruthwen qu'on surnommait le traître, le fils indigne ou encore l'amoureux maudit en raison de ses idylles tragiques, portait de nombreux masques. Cet être sinistre, marginal et tourmenté, avait assassiné son père, trahit sa propre caste, et livré ses frères à la pire vindicte qui soit, celle des leurs. Celui qui pactisa avec la plus vile des vampires afin de lui livrer la tête d'Abdul Karnak, devînt le proscrit de sa sanglante famille répugnante, l'immortel que ses frères et soeurs pourchassaient inlassablement. Heureusement, les sinistres événements de 1999 jadis prévus par Michel de Nostre Dame dit Nostradamus dans ses prophétiques Centuries lui avait procuré un répit considérable. Certains croyaient le Duc mort, et même s'il n'en était rien, ce statut lui convenait parfaitement. 

Oubliant la douleur, l'Autre comme le surnommait Ruthwen, se força à parcourir les cent mètres qui le séparaient de ses proies. Il apparut brusquement sous les éclairs rouges et verts de l'enseigne qui indiquait "Hôtel Vénus" en lettres capitales. Les deux individus eurent un sursaut commun en saisissant du regard l'homme à la crinière brune et au sourire démoniaque. Les superbes yeux bleus de la fille de joie s'attardèrent sur ce nouvel arrivant qui venait de faire son entrée dans l'arène de cette lugubre nuit.
Il était vêtu d'une paire de bottines, d'un pantalon, d'un boléro et d'un manteau long qu'il portait grand ouvert, tous d'une noirceur uniforme. Seule sa chemise blanche et ample, assortie d'un jabot habilement brodé, qu'elle avait dû apercevoir dans un vieux film de cape et d'épée, rattachait ses vêtements au monde de la clarté. La boucle finement argentée de son ceinturon luisait doucement dans la pénombre.
Solide et de carrure imposante, il la dépassait presque d'une tête et devait avoir vingt-cinq ans. D'un physique plutôt banal, il émanait de lui une sorte d'aura qu'elle ne put définir ou analyser. Certains vampires arguaient que le Duc bénéficiait d'un charisme surnaturel, ses yeux singuliers portaient la marque de ces gens d'exception, ceux devant lesquels les femmes se pâment et que les hommes maudissent jusqu'à leur dernier souffle. Diablement rusé et séducteur, il figurait le portrait même de ce que les mortels ne seraient jamais. Julie Mac Gregor se mordit la lèvre inférieure, le goût âcre de la peur se fixa au creux de sa gorge. Bien qu'attirant, la noirceur de cet homme l'effraya au plus haut point.  
De son côté, le vampire ressentit la douce chaleur qui se dégageait du corps de la jeune libertine, puis distingua aisément l'odeur de son parfum enivrant, suave et délicieusement sensuel. Le tout demeurait rythmé par les battements de ce petit coeur fragile soumis à une terreur grandissante. Il jubila. Elle ferait une victime idéale. Jetée sur le trottoir dès son adolescence suite à une fugue, pas encore droguée, son sang serait vigoureux, presque dénué d'impuretés. Un délice à consommer sans modération.  
Le client de Julie, Kevin Palomino, n'avait presque pas cillé. Il ne semblait guère impressionné par cet individu qui affichait une apparence digne d'un étudiant des Beaux Arts en perdition. Dans une situation similaire, et malgré son âge, il aurait sûrement réussi à les surprendre de la même façon. Pourtant, Kevin ne parvenait pas à s'expliquer comment ce quidam venait de parcourir près de cent mètres sans que ni lui, ni Julie Mac Gregor ne l'entendent ou l'aperçoivent...
Afin de dérider cette atmosphère empreinte d'électricité, le vampire salua ses futures victimes d'un couvre-chef invisible, à la manière d'un sémillant mousquetaire, faisant la révérence à la Dame tel un noble de la Cour. Palomino se détendit en glissant une main dans sa tignasse de cheveux poivre et sel ébouriffés. Dire que, pendant un instant, il avait pris cet individu pour un caïd, une menace potentielle !
Julie, circonspecte, s'était rapprochée à reculons du mur de l'édifice, couvert d'inutiles graffitis tout autant obscènes qu'inesthétiques. Un sentiment mitigé de crainte et de convoitise brilla dans son regard azuré, des gouttes de sueur coulèrent le long de son front puis de son dos crispé, se mélangeant à ses vêtements trempés, ce qui la fit frissonner davantage.
" Hé, mec ! T'as pas cent balles ?", coupa le mortel. Il s'agissait de la somme qui lui faisait défaut pour aller soupirer sur la catin.
Ruthwen souleva un pan de son manteau et sortit un élégant pistolet à pierre qu'il braqua vers son interlocuteur. Kevin, surpris, laissa sa clope s'échapper de sa bouche grande ouverte. Sa cigarette s'éteignit sur le macadam mouillé dans un ultime filet de fumée noirâtre. L'emphase surnaturelle, la détermination extrême de ce macabre trublion, lui fit comprendre que l'arme ne pouvait pas être factice. 
" Désolé pérégrin, seulement une ! répliqua le Duc, visiblement embêté de ne pouvoir accéder à la requête de son nouvel ami. Aucune crainte à avoir, je ne vous épargnerai pas ! "
Un sourire vicieux dénuda ses canines.
Julie, incrédule mais fascinée, contempla la scène sans parvenir à bouger, les yeux écarquillés. Palomino affolé, se mit à genoux, implorant pitié tandis qu'un éclair déchirait les ténèbres au loin, suivi du vrombissement d'un tonnerre vengeur.
Le Duc observa l'homme un court instant. On eut dit qu'il ne voulait plus mourir. C'était pourtant bien lui qui, un instant auparavant, avait requis d'être fusillé de cent balles. Le vampire fut miséricordieux. Le talon de sa botte atteignit violemment le menton du gracié qui se brisa sous l'impact.
A quelques mètres derrière, la courtisane s'étonna de la souplesse dont l'agresseur venait de faire usage en délivrant ce coup de pied. Jamais elle n'aurait cru un être si imposant capable d'une telle prouesse. Les yeux révulsés, Kevin s'effondra sur le dos en vomissant abondamment du sang. Quelque chose tomba de sa poche, on eut dit une petite boîte de couleur marron. 
La jeune femme tenta de courir vers la large porte du bâtiment, seule ouverture des lieux. Ruthwen lui enserra le cou avec une vélocité surnaturelle de sa main libre. Il la plaqua contre la froide paroi de ciment, une matière à la fois rugueuse et infiniment lisse, aussi glaciale que l'étreinte de la faucheuse. En voyant le visage de la fille de joie déformé par la souffrance, il relâcha quelque peu son emprise et ses traits s'adoucirent.
Julie voulut se débattre mais elle savait pertinemment qu'elle n'avait aucune chance contre cette brute épaisse. Elle tenta malgré tout d'atteindre la bombe lacrymogène qu'elle gardait dans la poche de son manteau de fourrure, un vieux modèle qui conservait toujours de son efficacité. Le Duc la fixa dans le blanc des yeux. Sa voix se fit autoritaire :
" Dis-moi, catin, que dirais-tu si je te cultivais un peu avant de te trucider ? "
Maintenant, cela ne faisait plus aucun doute dans l'esprit de la jolie prostituée, ce gars paraissait complètement débile. Et là, elle eut réellement peur pour sa misérable et sordide existence. Alors, elle sentit le contact froid mais rassurant, du pulvérisateur du bout de ses doigts tremblants. D'un mouvement discret, elle attrapa l'objet métallique. Julie se demanda s'il s'agissait d'une bonne idée. Après tout, le psychopathe ne l'étranglait pas au point de l'étouffer, il voulait juste l'empêcher d'hurler. Cependant, cette raison était suffisante pour lui cramer le faciès, restait à savoir comment il réagirait ensuite.
Le vampire débuta son discours, désignant son gracieux pistolet, somptueuse oeuvre d'art au bois finement sculpté, au métal délicieusement argenté, gravé de multiples roses.
" C'est vers le XVIIe siècle en Hollande que fut conçu ce mécanisme révolutionnaire. La pierre à feu, désormais serrée entre les appuis du chien, n'avait plus qu'à se rabattre sur une platine mobile par le biais du ressort. Ainsi, elle enflammait la poudre grâce aux étincelles produites par la friction. "
Le monstre s'interrompit, devinant que son exposé incommodait la jeune roturière.
" J'ai comme dans l'idée que mes paroles ne t'enchantent pas. Tu préfères donc mourir tout de suite, je suppose ? N'est-ce pas ? "
Julie, le corps en sueur, le coeur battant, les sens en alerte, sortit la bombe de sa poche avec une précaution minutieuse. Elle ne cessait de lutter contre sa respiration qui se faisait oppressante, brûlante, rauque. Durant un instant, elle voulut crier afin de se réveiller de cet atroce cauchemar, inaltérable cocon de soierie noire où elle se tenait prisonnière. Néanmoins, la pression des doigts sur sa gorge lui rappela combien sa vie s'avérait fragile. La téméraire blonde essaya de relever son arme vers la figure de son bourreau mais ne put s'y résoudre. Dominée par son appréhension, les traits du visage tendu par l'horreur, ses yeux clairs s'embuèrent, ruisselant de larmes de supplication.
" Allons ! Une aussi jolie courtisane ne devrait jamais pleurer de la sorte ! " fit-il, sans arrière-pensée.
Julie comprit qu'elle l'avait ému et joua sur la corde sensible. Sa voix se fit hésitante, tant elle cherchait ses mots, un tel homme ne pouvait être indifférent au vouvoiement. 
"  Puis-je vous embrasser, jeune homme ? "
L'Autre ne sut que faire; ce macabre prédateur ne s'embarrassait pas de tels préliminaires. Il ne se contentait que de supplicier, ne dialoguait jamais avec ses victimes. L'Autre hésita donc, en proie au doute, victime des pensées charitables, mielleuses, encombrantes mais résolues du Duc.
Cette fois, Julie le tenait. Son corps demeurait son plus grand atout, sa source principale de revenus, il ne lui résisterait pas longtemps. Puis, quand le moment deviendrait propice, elle s'échapperait. Elle relâcha la bombe lacrymogène dans sa poche délicatement. Ensuite, elle tendit ses lèvres pulpeuses en direction de l'homme en dépit du fait qu'il l'étranglait toujours. Elle n'embrassait jamais ses clients, mais cette fois, elle jouait sa vie.  
Un baiser ? Depuis quand n'avait-il pas embrassé une femme, c'est ce que l'Autre se demanda. Un an ? Une décade ? Un siècle ? Tout cela lui semblait si lointain, si irréel. Pourtant, Julie Mac Gregor s'avérait bien vivante, à la fois sensuelle, attirante et désirable. Il pouvait presque la toucher, épouser de ses doigts sa silhouette si élancée. Au même moment, il sentit la chair de son corps palpiter. La simple idée de voir son sang couler à flots au creux de sa gorge assoiffée lui fit reprendre ses esprits. S'il ne buvait pas maintenant, il ne passerait pas la nuit; il en avait la certitude.
Julie se décida à articuler quelques mots.
" On peut poursuivre dans une des chambres de l'hôtel si vous voulez.
- Non", répondit-il sans emphase.
Il rengaina son étrange pistolet de corsaire sans laisser la blonde s'enfuir et l'embrassa avec délicatesse. Ses lèvres, recouvertes d'une fine pellicule noire, se mélangèrent à celles de la catin dans une fougueuse étreinte. Tout en l'enlaçant, le vampire perçut les halètements des couples qui s'ébattaient dans les chambres de l'hôtel Vénus, juste au-dessus du porche qui abritait leurs têtes. Bientôt, il sentit les courbes excitantes du corps de la jeune racoleuse.
Le contact du vampire s'avérait plus glacial que celui du mur, mais alors que le Duc commençait à apprécier ses caresses, il libéra peu à peu les doigts de sa gorge. Le rythme respiratoire de la libertine s'accéléra sans commune mesure. Elle comprit qu'elle se devait d'agir au plus vite ou tout serait perdu. Julie fit mine de succomber, laissant son manteau soyeux glisser à ses pieds. Elle lui dévoila d'élégants dessous vert pomme, ainsi qu'un porte-jarretelles assorti qui soutenait ses bas en Nylon noir.
Les formes courbes de la jouvencelle, une femme enfant à la peau douce et ferme, aux cheveux lisses et blonds, firent saliver le damné.
Ensuite, elle dégrafa son soutien-gorge, libérant une délicieuse poitrine aux pointes turgescentes. Le Duc Ruthwen prit la jeune femme dénudée dans ses bras puissants tandis que celle-ci déboutonnait son boléro et sa chemise avec avidité. Il palpa ses hanches, effleura ses seins ronds et ardents, glissa ses doigts sur le relief de ses fesses fermes.
Les doigts finement délicats de la fille explorèrent son torse musclé, ses pectoraux secs et ses abdominaux tandis qu'elle couvrait sa bouche de baisers ardents, presque passionnés. Désormais, Julie n'avait plus qu'à attraper son antique mousqueton pour le descendre. Elle saisit brusquement le pistolet à pierre, appuyant sur la détente de toutes ses forces. Malheureusement, celui-ci n'était pas chargé. Un grand clic sonore se répercuta sous le porche. Le Duc lui fit lâcher l'arme en écrasant son poignet gracile :
" Désolé de vous décevoir drôlesse, mais mon pamphlet sur ce pistolet n'avait d'autre but que de vous cultiver, non de vous instruire. Je vais donc devoir vous assassiner de manière brutale et inconsidérée, mugit-il de son timbre déformé. Si votre existence comptait quelques centaines d'années supplémentaires, vous sauriez qu'on ne refuse rien à un mâle tel que moi, car je suis un vampire."
La dégrafée leva ses pupilles interrogatrices en direction de l'homme. Cependant, ce qui la choqua le plus, alors que la grêle redoublait d'intensité, ce fut le contraste de ces yeux si sombres au milieu de ce visage si pâle et si livide, presque cadavérique. Elle remarqua ensuite les canines proéminentes qu'il exhibait sous un sourire noir, diabolique, digne de Lucifer lui-même.
Le Duc planta ses crocs avec rage dans le cou de la jeune libertine, sans qu'elle ne puisse réagir. Alors, il aspira son sang avec une furie sans commune mesure. Julie sentit un déchirement atroce, et eut l'impression que son coeur, soumis à une tension infernale, allait exploser dans sa poitrine comme une citrouille trop mûre lors d'un soir d'Halloween. Ce fut ensuite l'instant sublime d'un plaisir orgasmique absolu, d'une plénitude sensorielle totale qui se doubla d'une extase aussi bien charnelle que psychique, Eros et Thanatos s'unirent dans le même cercueil d'onyx, se mélangèrent aux douces roses rouges et aux déchirantes roses noires, couvrant les pétales et les épines emmêlés d'un sang limpide, sirupeux et empourpré.

Le vampire sentit Julie Mac Gregor se lover autour de lui. Les doigts de la jeune femme s'accrochèrent avec hargne dans son dos, ses cuisses fermes et ses seins rebondis l'épousèrent avec une pernicieuse délectation. Le corps entier de la catin fut secoué de spasmes d'harmonieuse volupté pendant que le Duc la vidait de son liquide vital. Jamais Julie n'avait ressenti de choses similaires. A croire qu'elle se trouvait en pleine communion avec la création, qu'elle ne faisait plus qu'un avec l'univers.
Pourtant, la fille de joie sentit une certaine mollesse l'atteindre subitement tandis que l'organisme du Duc Ruthwen se réchauffait sous l'afflux tiède, agréable, de l'hémoglobine. Le monstre retint Julie qu'une douce léthargie incitait à tomber. Ses canines se rétractèrent dans ses gencives, reprenant une taille normale, et il lécha la plaie qu'il lui avait causée. La blessure se cicatrisa automatiquement. Ainsi, la belle de nuit ne risquerait pas de mourir d'une perte supplémentaire de sang.
Ruthwen lécha les dernières gouttes vermeilles qui maculaient ses lèvres désormais chaudes. Bien qu'il ne sentît plus la froideur ambiante, il reboutonna sa chemise et son boléro. Julie, en équilibre instable contre le mur, ne réagissait plus, blonde poupée de cire dénudée aux traits fixes, emportée ailleurs par un pervers démon. Le vampire ramassa son pistolet à pierre, et le remit dans sa ceinture.
Il vit la jeune femme anémiée, fleur de bitume à jamais fanée, sur le point de s'effondrer et la rattrapa in extremis. En effleurant son doux corps qui tremblait presque, il se remémora la scène et remit son manteau sur ses frêles épaules. Il la déposa ensuite sur les marches de l'hôtel, ne sachant plus que faire. Il se trouvait dans la mauvaise phase, celle où sa raison allait reprendre ses droits. Et en attendant, son esprit dérivait tel un iceberg au gré des flots sur une mer de sang houleuse. Le Ca de Sigisismund Freud, ce reliquat de monstruosité débridée, conservait encore une partie de son emprise.

La grêle s'arrêta de tambouriner et le Duc entama la traversée de cette ruelle sinistre. Il posa le pied par mégarde sur une petite boîte de teinte marron. A côté de celle-ci, le corps d'un homme inconscient gisait, celui de Kevin. Ruthwen s'asseya sur le macadam dans la position d'un yogi puis observa le visage ensanglanté du mutilé. Il prit l'écrin de forme oblongue et l'ouvrit. Une paire de lunettes bleutées s'y trouvait, délicatement posée sur du velours bleu-roi. Il déplia les branches miroitantes de l'objet, puis chaussa la monture  : 
" La folie n'est jamais qu'une forme de perception différente de la réalité, lança-t-il, en s'adressant à l'homme immobile. Certains la diront tronquée, d'autres la vénéreront, mais elle n'est pas plus condamnable qu'une autre. "
Il contempla les immeubles alentours, enténébrés par la panne d'électricité, comme si le fait d'utiliser cet objet pouvait accentuer, voire altérer, la vision si particulière qu'il se faisait de la vie. A son grand regret, rien ne se passa.
" Est-ce les gens qui se disent normaux, qui doivent imposer leur comportement aux autres ? l'interrogea-t-il. Au moyen-âge, on torturait les fous. Les bouchers qui se disaient médecins voulaient arracher au crâne de leurs victimes la pierre qu'ils avaient dans le cerveau et qui troublait leur jugement. Aujourd'hui, il existe des moyens autres pour les faire taire. Entre les camisoles de force, les substances narcotiques, et les sirupeux électrochocs, les fous ont le choix entre une vaste gamme de tortures, toutes plus raffinées les unes que les autres. Mais le plus amusant demeure cette subjectivité de la folie. Après tout, ce sont toujours ceux qui se prétendent normaux qui restent les plus dangereux, question de potentiel." 
Le Duc scruta le visage de Palomino avec parcimonie afin d'y lire un quelconque signe. L'homme ne remua point.
" Mais je parle trop, s'écria-t-il. Je ne vais donc pas troubler votre mort plus longtemps et vais de ce pas vous quitter. Une agonie se vit mieux seule, croyez-en mon usage."
L'instant d'après, le vampire s'éclipsa.
Toute trace de folie avait totalement disparue de son esprit revitalisé. Maintenant, on pouvait le qualifier de normal ou de fréquentable, bien que ce terme ne s'appliqua que rarement aux êtres de sa décadente fratrie. A mi-chemin, il se retourna vers le corps de la fille de joie qu'il percevait encore grâce à ses sens extrasensoriels. Sa vue était quasiment comparable à celle d'un aigle, lorsque le sang coulait à nouveau dans son cadavre. En voyant l'atroce pâleur qui courait sur les moindres traits de Julie, il comprit qu'il avait tué. Il entendit même les derniers battements de son coeur sur la route qui mène à Hadès, le royaume des ombres.
Sa voix s'éleva :
" Vulnerant omnes, ultima necat. "
Il s'agissait de la phrase murmurée à l'oreille de Karnak, son défunt mentor, la nuit fatidique où il s'en était débarrassé, où il l'avait livré à Bastet, la plus ancienne des immortelles. Littéralement, cette phrase signifiait "Toutes les heures blessent, la dernière tue ". Le Duc avait bu trop de sang sur l'infortunée Julie pour que celle-ci ne rejoigne leurs rangs, la tuant dans le processus. La malédiction ne s'étendrait pas à son organisme car enfanter un vampire nécessitait théoriquement de ne lui extraire qu'une faible quantité d'hémoglobine, pas la totalité.
L'instant suivant, le Duc s'envola pour retrouver les murailles massives du château fort de Scylla. Eugènie Constantine, sa sempiternelle compagne, attendait son retour comme lors de chacune de ses échappées nocturnes. Pourtant, rien ne l'enchantait moins que de la retrouver. Une pensée, toujours la même depuis plusieurs décades, lui traversa l'esprit. Et s'il la laissait crever la gueule grande ouverte ? Après tout, cette décadente sorcière n'en méritait pas davantage.

Chapitre un du roman ELEGIE POUR UN VAMPIRE de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright exclusif Sullivan Lord 2001.

 


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Elégie pour un vampire, second chapitre online

CHAPITRE DEUX : Ô TEMPS, SUSPEND TON VOL

Adieu ! je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ;
En te perdant, je sens que je t'aimais.
ALFRED DE MUSSET, Poésies.

La massive porte en bois, vermoulue par d'insurmontables siècles, grinça dans un fracas d'enfer avant de frapper le mur intérieur des souterrains du château fort de Scylla. Elle se fracassa sous l'effet de l'impact, puis tomba lourdement sur le sol raboteux, expulsant un gigantesque nuage, suffocant d'épaisses poussières brunâtres. Les charnières, entièrement rouillées, n'avaient pas résisté à la force de cet ultime assaut.
Le vampire enjamba le tas de planches disjointes avec empressement, rejoignant les ténèbres malsaines et humides d'un poussiéreux  tunnel sépulcral, les traits déformés par le remords. Il avança ainsi pendant quelques minutes au milieu de ces ombres fuyantes et si coutumières qu'il côtoyait depuis des décennies. Il emprunta ce chemin sans cesse usité, errant dans ces dédales d'étroits couloirs, d'escaliers tournants éboulés et de pièces concaves, gigantesque labyrinthe minotaurien, fleuron d'une époque obscure où il avait vu le jour.
Bientôt, il arriva auprès de son havre silencieux, cette hypogée à la fois glaciale et nébuleuse qui lui servait d'antre. Cependant, il n'eut pas l'occasion d'ouvrir le passage secret, dont l'entrée s'avérait habilement dissimulée car celui-ci coulissait à l'instant même. Sa regrettée Eugènie Constantine venait d'actionner le mécanisme d'ouverture en percevant son arrivée bruyante.
Aucun visiteur impromptu n'était venu rendre visite au Duc depuis nombre d'années. Et nul homme, ou nulle femme, un tant soit peu raisonnable, ayant eu vent des légendes anciennes, ne se serait aventuré dans les galeries spectrales de ce refuge maudit. Un mausolée de pierres que les grouillants avaient cru pouvoir murer jadis pour empêcher le monstre d'en ressortir à jamais.
De plus, le Duc Ruthwen avait veillé parcimonieusement à ce que tous les anciens récits, antiques articles de journaux, vieux livres historiques, ridicules pamphlets attestant de son existence, aient été détruits. Seul lui, possédait encore un ou deux compte-rendus de cette immémoriale période barbare, ainsi que les plans originaux du tracé de ces parois caverneuses. Le tout trônait dans une cache aménagée à plusieurs encablures de son antre. Mais même s'il avait effacé les preuves de son existence, il subsistait encore des mythes Scylliens qu'il se plaisait à entendre. Après les errances de sa vie mortelle, il lui paraissait parfois insupportable de n'être plus qu'un souvenir dans l'esprit de ses gens, une fichue date de naissance et de mort qu'étudiaient d'érudits historiens. 

Dès que la fine paroi de pierres eut fini de glisser le long du sol, il entra dans la place rageusement. Une délicate odeur de cire chaude emplissait la pièce, se mêlant aux fumées noirâtres des chandelles déformées, avachies, mutilées par l'insoutenable fonte. Son salon se composait d'une vaste salle dans laquelle se trouvait notamment deux larges canapés assortis à des fauteuils aux dossiers de velours pourpre, quelques somptueux bibelots ainsi qu'une grande table rectangulaire entièrement sculptée. Le tout demeurait entouré de splendides tentures noires, de prestigieux tableaux. Des chandeliers rutilants siégeaient également de-ci de-là, délicatement posés sur le mobilier.
Le Duc jeta son long manteau noir sur un fauteuil pour se débarrasser de la souillure morale qui l'habitait corps et âme. En l'ôtant, un des boutons du vêtement céda. Le petit objet rond se mit à tournoyer sur les dalles lustrées où se reflétaient les éternels objets de la salle grâce aux flammes vacillantes des chandelles. Cette ambiance feutrée, presque intemporelle, offrait à cette nef un air hautement religieux, empreint d'une majestuosité royale.
Au sein de ce joyeux capharnaüm, on notait plusieurs tableaux célèbres, notamment la belle Ferronnière de Léonard de Vinci qui lui lançait des oeillades complices, tout aussi évocatrices qu'étonnantes de simplicité, ainsi que les courbes rondes et sensuelles de la Vénus de Milo. Les paisibles couleurs de ces chefs-d'oeuvre avaient notamment été préservées de la patine des ans par un procédé ésotérique qui rehaussait leur immortelle beauté. A leurs côtés, on notait même une ou deux oeuvres issues de la période dite préraphaélite, preuve incontestable des attaches classiques du Duc.
De l'argenterie d'une finesse extrême, issue de la royauté française, trônait sur une large armoire dotée de minces vitraux colorés tandis que des tapis orientaux aux savantes arabesques et aux dorures d'or fin recouvraient les dalles. De petites statues de bronze étincelantes ; de petits angelots, appartenant aux siècles les plus artistiques que le monde eût portés, se trouvaient également là. Ces objets, le vampire passa des années, voire des décades entières, à les rechercher, les collectionner puis les amasser, jouant les monte-en-l'air aux quatre coins de ce globe.
Se déjouant des systèmes de protection archaïques des humains, il s'empara des plus belles pièces, détroussant musées et riches collectionneurs. Il faut dire que le Duc bénéficiait de l'étonnante faculté de demeurer indécelable par les appareils de vidéo surveillance, une des conséquences de son immuable malédiction sanguine. Ruthwen se grisait donc, à juste titre, de posséder toutes ces choses qu'il pourrait contempler seul à jamais.
Derrière lui, Eugènie utilisa le mécanisme de fermeture du passage secret. C'était une des seules choses qu'elle faisait encore consciemment, tout comme caresser Onyx, son chien des Enfers. A cette heure, le canin devait rôder aux abords du château en quête de proies.
Le Duc fit plusieurs pas dans son modeste havre aménagé avec le goût d'un méticuleux collectionneur, un îlot de luxe et d'harmonie qui bénéficiait conjointement d'un confort certain, dont du matériel audiovisuel afin de se tenir informé des évolutions mondiales. Deux groupes électrogènes ainsi qu'un chauffe-eau permettait même d'alimenter les lieux en toute discrétion sans risquer d'attirer l'attention des habitants de la surface. Mais si le vampire possédait l'électricité, il préférait malgré tout le charme désuet d'un éclairage à la cire.
Se sentant observé, Ruthwen fit volte-face vers sa servante aux cheveux blancs, à la silhouette frêle, au faciès dénué d'éclat. Véritable morte en vie, elle portait toujours la même tenue depuis des années. La créature livide, tête basse et dos voûté, aperçut les gouttes de sang qui maculaient la chemise de son maître. Elle s'empressa de quitter le salon malgré son peu de réflexes.
" Qu'est ce que ton esprit dérangé s'imagine-t-il encore ? " hurla-t-il en la fixant de ses yeux de braise.
La femme s'arrêta net, tremblant sous la répercussion sonore de chacune des syllabes prononcées par son geôlier. Toutefois, elle ne lui répondit point.
" Loin de moi l'intention de vouloir la mort de cette frêle créature. Il marqua un temps d'arrêt. Je me dois aussi de te nourrir pour que tu perdures. Et pour cela, il me faut plus de sang, bien plus de sang ! "
Depuis sa métamorphose en immortelle assoiffée de sang, Eugènie avait toujours refusé de se substanter elle-même. Aussi, le vampire l'alimentait avec ses propres réserves sanguines, ce qui n'était pas sans lui poser de problèmes quant à sa propre invincibilité. La servante ne cilla pas, pétrifiée par la peur qu'il lui infligeait. Malgré les années, elle conservait encore des signes apparents d'une ancienne beauté.
" A quelle nouvelle expérience vas-tu prêter tes dons pour te venger de moi ? " lança-t-il furieusement, en constatant son irrévérencieuse mollesse.
En voyant Eugènie céder à l'apathie, le vampire fonça dans sa direction afin de la gifler mais retint son geste. Le visage de Ruthwen s'adoucit brusquement en comprenant qu'il ne faisait que la terrifier, et que cela ne changerait rien à son état végétatif. De toute façon, elle ne lui répondrait pas ; ni ce soir, ni dans un millier d'années, car elle ne le pouvait plus depuis cette nuit fatidique où elle devint l'une des leurs. Et il ne le savait que trop bien, car il avait lui-même précipité sa chute dans la folie.
Il voulut prendre sa compagne dans ses bras afin de lui parler, de la rassurer. Malgré cette envie, il s'en sentait incapable. Trop d'années déjà s'étaient écoulées depuis qu'il avait tenté de sauver la raison de sa promise du gouffre rassurant de l'aliénation mentale. Désormais, il se devait de vivre avec la conséquence de ses actes face à lui-même jusqu'à la fin des temps. Et rien ne pourrait l'en détacher puisqu'il ne se sentait pas la force de mettre fin aux jours de ce simulacre de femme. L'immortalité démontrait souvent de cruels revers. Et rares étaient ceux qui dénichaient en eux la force de résister au flux inlassable du temps.
Ruthwen regarda Eugènie pendant un bref instant :
" Je suis le jeu d'une force qui me dépasse, une sorte de cancer qui me ronge et me détruit jour après jour. Cette nuit encore, l'Autre m'a forcé à ôter la vie à une libertine. Parfois, il m'arrive presque d'oublier à quelle époque nous sommes. Et toi, tu me tortures sans cesse, ne serait-ce que par ta présence. "
Il haussa les épaules mais ne put soutenir la vision de sa partenaire, maigre enveloppe de chair humaine aux os efflanqués.
" N'ai-je donc pas encore payé suffisamment mes crimes envers toi ?" fit-il sur un ton qu'il voulut sincère.
La frayeur qui paralysait la servante docile disparut subitement de son âme dérangée. Elle ramassa le bouton arraché, pris le manteau et quitta le salon innocemment. Comme si rien de cette séculaire tragédie ne s'était déroulé, et qu'elle ne faisait que son travail tel un vulgaire automate.
Hormis le passage secret, deux autres issues se distinguaient dans le salon. La première, sur le mur ouest de la pièce figurait une gigantesque porte à double battant tandis que la seconde, à l'opposé, paraissait de taille classique. Le Duc poussa celle-ci et alla s'installer dans une vaste bibliothèque au style ouvertement victorien. Ses doigts coururent le long d'un gigantesque orgue irisé de reflets pourpres et de subtiles tâches ocres, où il se plaisait à jouer des morceaux de temps à autre, principalement du Bach, la quintessence même du lyrisme. Ce soir, il ne se sentait pas la force de composer, aussi il s'asseya dans un fauteuil confortable pour rêvasser un peu. Au fond de la bibliothèque, une petite porte menait vers sa salle de jeu mais il n'avait pas non plus l'âme à s'entraîner au billard, fut-ce un excellent loisir.
Ses yeux, à la fois sombres et limpides, se fixèrent sur les vitrines brillantes qui abritaient de multiples classiques. Là, des centaines de livres aux couvertures décolorées et aux pages jaunies par le temps s'entassaient, témoignage vivant d'un passé révolu. Des romans, des pièces de théâtre, des précis linguistiques, des oeuvres philosophiques et ésotériques, et toutes sortes de reliures, souvent savamment illustrées, se tenaient là. A une époque, il avait cru pouvoir en apprendre davantage sur son funeste anathème par ce biais. Mais sans véritablement y parvenir. Il avait même parcouru toute la littérature vampirique, souvent avec une attitude amusée, voire distante.
Il se demanda un instant comment il avait échoué ici, et s'il n'était pas à ranger avec ces vieux ouvrages, incroyablement baroques. Quelques souvenirs frelatés, affluèrent à son esprit, ténébreuse vague ondulante à l'écume amère. Le Duc Ruthwen se revit alors tel qu'il était à la fin du dix neuvième siècle, vers 1898, fidèle à lui-même. C'était la nuit du jeudi 4 août 1898, très précisément.

Ils cheminaient tous deux en haut des immenses murailles du majestueux château fort de Sedan, à l'époque où il se dénommait encore ainsi. Ruthwen arborait de rutilants souliers importés de Londres, un élégant costume noir ainsi qu'une ample chemise blanche en percale. L'allure de son visage s'avérait différente, sans doute plus douce, affichant cet air serein qui sied aux aristocrates de bonne famille. Les cheveux gominés en arrière, il portait de petites lunettes rondes cerclées d'or pour faire illusion, illustrant ainsi le portrait du parfait gentleman.
La chaînette argentée d'une brillante et coûteuse montre à gousset dépassait de la poche de son ensemble noir. Distingué, cultivé, riche, le Duc représentait le gendre idéal, le mari parfait, le fils prodigue que tout homme rêverait d'être. Doté de son influence ténébreuse, il serait aussi l'amant ultime. Il avançait avec classe, tenant une lampe à huile au bout du bras afin d'éclairer les petits sentiers verdoyants qui environnaient le chemin de ronde du château. Ils s'étaient promenés le long du verdoyant Bastion des Dames, puis étaient passés sous une arche de pierre, descendant quelques marches en direction du Bastion du Roy.
Eugènie Constantine, riche bourgeoise d'une famille d'origine Grecque, resplendissait d'une infinie beauté sous l'éclat de la lune pleine, divine réverbération du soleil. Unique enfant des époux Constantine, cette véritable beauté scandinave avait pour coutume de surprendre ceux qui ignoraient ses origines puisqu'elle fut adoptée dès son plus jeune âge. De culture Européenne, elle passa une bonne partie de sa vie entre Londres et Paris où elle fit ses études. Dernièrement, ses parents avaient installé une manufacture dans les Ardennes afin de faire fortune dans une industrie textile alors en pleine expansion. Elle les rejoignait donc ici de temps en temps, ce qui lui permettait d'oublier le tumulte des grandes métropoles.    
Le Duc la contempla à nouveau. Jamais sa compagne n'avait été aussi splendide depuis leur rencontre dans ces mêmes lieux. Cette nuit si calme, au ciel marbré d'étoiles à l'éclat pur, elle soutenait une fine robe de soirée en taffetas blanc ainsi que de longs gants et un chapeau cloche néopolitain de même couleur. De jolies échancrures dénudaient ses épaules graciles, et mettait habilement sa physionomie ensorceleuse en valeur.
L'ensemble, dont le haut était fendu en v, s'ouvrait délicatement sur sa poitrine aux formes rondes, fermes et attrayantes. Noué à la taille, le bas de sa jupe restait déboutonné sur le côté droit jusqu'à mi-cuisse. A l'époque, s'exhiber dans une telle tenue s'avérait plus qu'incorrect. Cependant, Eugènie faisait partie de cette jeunesse dorée, insouciante et rebelle qui lisait les oeuvres de Byron, Shelley, ou Verne. Aussi, elle se permettait de vivre comme les héroïnes de ces romans en ne faisant aucune concession sur sa féminité. Et puis, son tailleur attitré possédait tout le loisir de lui confectionner une élégante garde-robe. 
Ruthwen l'avait rencontrée une nuit alors qu'elle se reposait, étendue dans l'herbe entre les fortifications. Les yeux perdus dans la noire immensité de l'infini, elle recherchait un peu de calme, s'interrogeant sur le sens de sa vie. Un passe-temps qui occupait également le Duc jadis, lorsqu'il s'offrait le luxe d'oublier les affaires politiques. Seule la mort mettait donc un terme aux futilités de la vie. Plutôt que de l'attaquer, telle une vulgaire proie, il décida de l'aborder.
Son courage lui apparaissait déjà immense de s'aventurer ici alors que les journaux s'étendaient encore sur des histoires de prétendus vampires. Des histoires popularisées par des récits en provenance d'Illyrie, de Pologne, de Roumanie, de Hongrie, d'Allemagne ou de Turquie, sans oublier la récente publication du roman d'un certain Stocker, un Irlandais. Un ouvrage qui venait corroborer le tout et dont la première édition portait d'ailleurs une couverture jaune, en raison de son caractère licencieux.
C'était dans ce climat qu'ils firent ainsi connaissance. Néanmoins, au fil de leurs entrevues nocturnes, Ruthwen tomba follement amoureux de cette mortelle éprise d'absolu, insatisfaite par ce monde en constante ébullition. Des évolutions, inventions et révolutions, qui allaient changer à jamais la face de ce monde moderne. La révolution industrielle et son cortège de maux n'étaient pas si loin. Une première guerre mondiale, une crise monétaire qui déferlerait des Etats Unis vers l'Europe, puis une seconde guerre, les pensées humanistes ne tarderaient pas à s'effriter devant tant de drames.
De même, Eugènie ne se révéla pas être une jeune femme perdue à la recherche du mythe romantique de ce buveur de sang qu'on nomme vampire. Non, elle représentait bien plus que cela. Elle était son reflet, elle affichait l'attitude de celle qu'il n'avait jamais trouvée, l'âme soeur dont chacun doute. Leurs entrevues durèrent ainsi pendant deux années, à peine l'équivalent d'une journée pour le prédateur.
Bientôt, le vampire s'arrêta. Il se retourna vers sa protégée pour la contempler et lui révéler la source de son insatisfaction. Il ne pourrait plus lui dissimuler ses sentiments très longtemps, et cette douce nuit d'été se prêtait à ses espérances. La jeune femme s'avérait quasiment de sa taille. Il se rapprocha d'elle à tel point qu'il perçut la caresse de son souffle sur ses lèvres.
Il observa ce visage aux traits doux, marmoréens, extrêmement délicats. Ces cheveux d'une blondeur absolue aux boucles interminables, ces yeux d'un bleu clair exceptionnel, cette bouche aux lèvres larges, lui évoquait le portrait d'une quelconque Circée. Sa Circée.
Il posa la lampe à huile sur l'herbe drue, fraîche et odorante. De petits motifs, générés par la lumière, virevoltèrent sur les cuisses dénudées d'Eugènie. Telle une nuée de papillons flavescents à la fois frondeurs et curieux, ils glissèrent sous sa robe, aidés en cela par une légère brise nocturne. Ruthwen voulut lui prendre les mains, mais fit glisser son index instinctivement le long de sa joue. Il se remémora les paroles qu'il avait murmurées :
" Arrivé à la source de toute vie et de toute mort, j'ai pris le calice des possibilités et l'ai vidé d'un trait, car l'unique voie est celle que l'on se fixe, et non celle qu'on nous dicte. Il marqua une courte pause pour évacuer son appréhension. Désormais, vous devez choisir votre chemin, même si notre amour naissant risque d'être sans lendemain. "
L'amour ne rendait pas uniquement aveugle, sourd et idiot, mais surtout imprudent. Eugènie fit un pas en arrière, surprise par le ton que prenait la conversation :
" De quoi parlez-vous ? rugit-elle, tigresse blessée dans son orgueil. Qu'est ce que vous vous êtes imaginé ? enchaîna-t-elle, furieuse. Vous n'ignorez pas que la seule personne que j'aime est Michel Destenay !
- Mais, balbutia Ruthwen, vous m'avez avoué qu'il vous délaissait pour une autre et que vous vous apprêtiez à rompre. M'auriez-vous menti ? l'interrogea-t-il. Il rechercha une quelconque explication sur les traits impassibles, fixes, de son amie.
- Mais non, je ne vous ai pas menti, répliqua-t-elle intransigeante. Je recherchais un amant mais pas vous. Je vous considère comme un ami, un grand frère, mais rien d'autre ! mugit-elle pour couper court au dialogue.
- Mais toutes ces confidences faites sur votre vie, vos aspirations et vos peurs ? lança Ruthwen, accablé par le flot de paroles âpres que lui déversait celle qu'il désirait tant.
- Ruthwen. Vous êtes mon ami. Peut-être même mon meilleur ami. Mais entre nous, il n'y a que de l'amitié, vous comprenez ? Je ne sais même pas qui vous êtes. Je n'ai même jamais vu votre visage en pleine lumière, et toutes vos excuses n'y changeront rien ! " cria Eugènie, afin de clore la conversation. 

Ruthwen voulut l'assassiner avec sauvagerie. Comment lui, un être avec tant d'années d'expérience, une créature avec tant de pouvoir qu'il aurait pu la tuer, ou la soumettre à tous ses caprices les plus vils, était-il tombé dans le piège de cette veuve noire ?
La réponse était pourtant simple. Toute sa vie, il l'avait supporté seul, porté à bout de bras tel le globe d'Atlas. Et l'idée d'avoir enfin quelqu'un à qui se confier lui avait fait commettre une impardonnable bévue. Elle s'était servie de lui, au moment où il s'avérait le plus vulnérable, à l'instant même où sa trop grande désinvolture venait de prendre le pas sur sa raison. Jusqu'alors, sa vie n'avait été qu'un océan de larmes, une suite ininterrompue de tragédies, de déceptions. Et cette brève lueur d'espoir que figurait Eugènie ne brûla qu'une brève seconde. Ce feu follet, fugace lumière fantomatique qu'on apercevait parfois dans les vieux cimetières centenaires, fut inévitablement suivie du néant.  
Le ton du monstre se fit menaçant :
"Détesteriez-vous la nuit éternelle à ce point ? s'enquit-il, pour trouver une excuse au crime qu'il allait commettre.
- Que vous soyez un marginal ou un sage, je le conçois. Mais cela ne change en rien ce que j'éprouve pour vous ! rétorqua Eugènie en le fixant gravement de sorte qu'il comprenne que les jeux étaient finis, qu'il avait perdu à jamais, sans aucun espoir de revanche. Vous êtes intelligent, intéressant et nous avons des affinités, des passions communes, mais rien d'autre. Elle ajouta en soufflant, jamais je n'aurais pensé que vous tomberiez amoureux de moi. "
Le Duc leva ses yeux sombres, revanchards, vers la jeune femme. Un sourire vicieux, diabolique, inhumain, lui déforma peu à peu les traits du visage. Eugènie eut un mouvement de recul instinctif. Elle fit quelques pas en arrière, pensant que son cher ami venait de disparaître.
" Peur ? ricana Ruthwen, sûr de son effet. Vous vous arrogez le droit de me torturer, car vous subodorez que je suis dépendant de vous en vertu de mes sentiments ? C'est bien cela, non ? Vous traitez les plus nobles sentiments qui soient par le mépris le plus injustifié et vous me demandez de ne pas réagir ? 
La jolie blonde recula encore de quelques pas.
- Charles ! lança-t-elle, vous... vous n'êtes pas dans votre état normal.
- Normal ? Est-ce le comportement normal d'une amie que de faire souffrir celui qui l'aime par dessus tout ? " riposta le vampire.
Il éclata d'un rire sardonique à mesure que son visage blanchissait, se creusait, se déformait atrocement. Il sentait déjà la poussée de ses canines à travers les chairs de ses gencives. Le Duc voulut lui ôter la vie mais préféra en rester là.
Aussi, il se mit à bondir à une vitesse vertigineuse le long des murailles ébréchées du château, fonçant vers le Bastion du Roy, afin de risquer une chute rédemptrice. Que lui importait de mourir ce soir ? Dans tous les cas, il se relèverait encore, encore, et encore, jusqu'à la fin des temps puisqu'il était immortel; un être cruellement solitaire, judicieusement torturé, mais immortel.
Pourtant, alors qu'il gravissait vélocement les pierres glissantes avec l'agilité d'un chat, son voeu le plus cher demeurait pourtant de parvenir à se suicider, de pouvoir se noyer dans les lyriques flots de l'oubli, de quitter cette enveloppe par trop charnelle pour épouser le néant. Derrière lui, Eugènie, honteuse des paroles qu'elle avait proférées, tentait de le suivre en le nommant sans cesse, le sommant d'arrêter. Elle fit même l'erreur de vouloir le suivre en grimpant sur la muraille surlaquelle il courait. C'est à ce moment qu'il entendit le son clair de sa voix pour la dernière fois. Elle venait en effet de trébucher dans le vide, ne faisant qu'un ou deux pas avant de s'écraser une quinzaine de mètres plus bas.
L'instant d'après, le silence régna de nouveau.
La vie d'Eugènie venait de s'éteindre telle la flamme d'une chandelle soufflée par une légère brise. Son corps si désirable s'était fracassé au sol, les pierres chancelantes qui avaient causé sa chute ensevelissaient désormais son cadavre ensanglanté à moitié nu. Sa robe de taffetas blanc s'était déchirée en de multiples endroits et sa tête reposait sur une dalle froide du parvis, les yeux fixes, vitreux et grands ouverts. Ses cheveux blonds et soyeux aux boucles fines nageaient désormais dans un mélange épais de sang et de poussière centenaire.
Charles Ruthwen ferma les paupières. La simple idée de se remémorer la suite le fit quasiment frissonner. Aujourd'hui, Eugènie n'était plus qu'une horrible imitation, un atroce reflet déformé d'elle-même. Ses cheveux si beaux arboraient une teinte grisâtre et sa peau, une fade pâleur. Son corps avait atteint une maigreur insoutenable. Même ses rondeurs féminines, et qu'il aimait tant, avaient complètement disparu. Quant à ses yeux, gemmes de cristal à l'éclat terne, ils ne resplendissaient plus depuis ce sinistre événement.
Au grand dam de Ruthwen, Eugènie ne devînt jamais une vampire à part entière. Quoi que possédant les traits distinctifs de son espèce, soit un teint blafard et des canines légèrement développées, elle ne disposait que de quelques facultés surnaturelles, dont une force accrue. Elle n'était en sorte qu'une vulgaire goule, créature immortelle tant qu'elle buvait régulièrement le sang de son maître. A demi-humaine, elle alla même jusqu'à développer des penchants anthropophages, la pire abomination qui soit pour Ruthwen.   
Elle ne pouvait enfanter d'autres vampires, mais bénéficiait de la possibilité de se promener à la lumière du jour sans périr. Cependant, elle resta confinée pendant tellement d'années en ces lieux que son quotidien se résumait désormais à cette prison de pierres grisâtres, à ces putrides cachots infâmes où croupissaient les oubliés, les bagnards et les parias d'autrefois. Eugènie faisait figure de transition entre la femme et la vampire, plus tout à fait humaine, mais déjà rongée par la malédiction du sang et de ses ignobles névroses.
Jamais, elle n'aurait imaginé pouvoir marcher en toute liberté sous un soleil de plomb, d'ailleurs ses fragiles yeux ne l'auraient sûrement pas supporté. Sa raison ne se remettant jamais de la transformation opérée, elle passa du stade de promise à celle d'esclave, une tâche qu'elle s'assignait à elle-même sans broncher, ni s'exprimer. A croire qu'il restait une lueur de conscience dans les tortueux méandres de son cerveau déconnecté, une sorte de dysfonctionnement pervers qui la forçait à s'humilier pour que Charles se culpabilise de sa perte.
Le Duc se leva de son fauteuil, se dirigea vers une des étagères de la grande bibliothèque et actionna un passage dérobé. Celui-ci s'ouvrit sur un escalier de pierre ascendant très étroit, étonnamment propre, qui le mena vers le seul et unique étage de son mausolée. S'il ne pouvait effacer ses erreurs passées, il parvenait parfois à les oublier. Parfois. Mais pas ce soir. 

Second chapitre du roman Elégie pour un vampire de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright 2001 Sullivan Lord. 


 


Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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mardi, janvier 13 2009

Interview de Sullivan Lord avec Khimaira pour la sortie d'Elégie pour un vampire

Voici une longue interview accordée à Valérie France du magazine Khimaira. Cette interview fit l'objet de leur dossier spécial vampires

Khimaira : Sullivan Lord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et leur expliquer votre parcours ?
Sullivan Lord : Je suis Sullivan Lord, j'ai 26 ans et suis originaire des Ardennes, une région plutôt sinistrée qui se situe au nord est de la France. J'ai rédigé Elégie pour un vampire lorsque je m'ennuyais sur les bancs d'une Fac de droit du côté de Reims. Ce roman a même reçu un prix littéraire décerné par Paul Guth en 1996. Cependant, les éditeurs de l'époque étaient frileux face au genre et mon manuscrit a calé une de mes étagères pendant quelques années car ils n'en voulaient pas. Dans l'entre-temps, j'ai travaillé sur Paris et conçu un Jeu de Rôle de SF pour Ak Vidéo (Cobra, Blackjack, les Citées d'Or), ce qui m'a permis d'apprendre les rouages du métier. Elégie pour un vampire était un roman iconoclaste et comme je refusais de me plier aux exigences d'un quelconque éditeur, j'ai décidé de le publier moi-même. Je ne l'ai appris que plus tard, mais Rimbaud (qui est originaire du même département que moi) en avait fait autant jadis. En un sens, je suis une exception dans le paysage littéraire français car je suis l'un des rares auteurs à écrire du fantastique (les autres romanciers se tournent en général vers l'héroïc fantasy ou la SF) mais en plus, je suis un auteur indépendant. D'où un style et une liberté de création totale...

K : Pouvez-vous nous décrire brièvement l'ambiance et le contexte de votre roman "Elégie pour un vampire" ?
S.L. : Elégie pour un vampire se rattache à un genre quasiment disparu de nos jours qu'on nomme le roman noir ou roman gothique, un domaine où excellait Charles Nodier par exemple. C'est une œuvre lyrique, qu'on pourrait assimiler aux romans des Grands Auteurs Français tels que Chateaubriand, principalement pour le style. D'un autre coté, et même si j'ai travaillé la forme, j'ai voulu garder une approche réaliste des dialogues. Quant au contexte d'Elégie, celui-ci est légèrement futuriste puisque ce roman se déroule en 2007. J'ai adjoint une goutte d'anticipation et de politique fiction, histoire de réactualiser le genre.

K : Pour ceux qui n'auraient pas encore été faire un tour sur votre site internet, décryptez-nous le titre peu commun de ce roman.
S.L. : Une Elégie, c'est un petit poème lyrique en prose ou en vers. C'est à mon avis, le titre le plus approprié que je pouvais choisir pour ce roman. Sans omettre le fait que beaucoup de gens ignorent ce qu'est une élégie, d'où ce mystère qui environne le livre.

K : On ne peut parler de vampire ou encore lire un roman tel que celui-ci sans faire allusion au père du vampire le plus célèbre. Quelle a donc été pour vous et pour votre œuvre l'influence de Bram Stoker ?
S.L. : Fondamentale. Il est celui qui a fait fusionner toutes sortes de croyances pour enfanter l'un des plus grands mythes contemporains. Bram Stoker est un génie, mais le plus drôle, c'est qu'il n'en avait même pas conscience. Stoker, tout comme Mary Shelley, sont à mon goût les deux romanciers à qui le fantastique doit le plus. Il y a tellement de niveaux de lecture différents, de richesse et de symbolisme dans leurs textes que j'envie leur prestance. Et le mythe du vampire est le plus riche que je connaisse. Il n'a pas d'équivalent, tout simplement.

K : Sans dévoiler tous les secrets du roman, pouvez-vous nous parler de la façon dont vous évoquez les mythes et légendes concernant les vampires, mais aussi et surtout les croyances tenues pour acquises que vous avez modifiées ou améliorées (comme leur reflet dans les miroirs) ?
S.L. : Mon explication du mythe du vampire se rattache effectivement à une poignée de légendes oubliées. Elle s'enracine également dans la chair d'individus qui ont réellement existés et fascinent encore les chercheurs et scientifiques d'aujourd'hui. Cependant, mes explications au sujet de la véritable origine des vampires reste un moment clé de mon roman, aussi, je préfère laisser le plaisir de la découverte à vos lecteurs. Pour ce qui est du reflet dans les miroirs, le mythe du vampire s'est inscrit dès l'origine comme une légende extrêmement sensuelle. Je pense ici aux textes de Goethe et de Polidori, deux des précurseurs de Stoker. Aussi et étant des créatures d'essence surnaturelle, je suis parti du postulat que les lois physiques n'avaient que peu d'emprise sur les vampires. Partant de là, ils peuvent à loisir jouer avec leurs ombres et leurs reflets. Sans omettre que cela m'ennuyait d'imaginer ces créatures immensément narcissiques, totalement incapables de se contempler dans un miroir. Connaissant ce mythe sur le bout des doigts, je me suis permis de modifier quelques unes des directives de Stoker pour surprendre le lecteur. Et je pense que le système fonctionne car les lecteurs sont généralement étonnés par mes quelques inventions.

K : Dans le même ordre d'idées et pour servir d'exemple, serait-ce le drame vécu par la jeune Claudia dans "Entretien avec un vampire" d'Anne Rice qui vous aurait inspiré de faire "vieillir" les immortels d'un an tous les deux siècles ?
S.L. : Non. En fait, c'est la science qui m'a éclairé sur ce point. Je m'explique, toute forme de vie possède en elle, les gènes de la mort. A une échelle cosmique, même notre univers aura une fin. Je me suis donc dit : " Ok, un vampire est immortel ". Mais à quoi bon être immortel alors que les astres eux-même ont une fin ? Ce vampire sera détruit tôt ou tard, par l'explosion d'un soleil par exemple. Au mieux, il survivra à la mort de l'écosystème de sa planète mais sans proie à se mettre sous la dent (et sans individu avec qui échanger), il perdra toute raison de survivre. Donc, mes vampires possèdent une exceptionnelle longévité, mais ils vieillissent malgré tout, ce qui rehausse le lyrisme de ce mythe car la déchéance physique est le pire des maux qui soit. En ce sens, cette forme d'immortalité reste une malédiction 

K : Le duc Charles Ruthwen, le héros de cette histoire, est un vampire hors du commun, très différent des monstres sanguinaires si brillamment illustrés au grand écran. Vous avez fait de lui un immortel aux pensées et aux sentiments encore très humains. Un vampire doté d'un cœur et qui plus est d'une âme, ce n'est pas banal. Mais un vampire pour lequel on tremble lorsqu'il est en danger et du côté duquel on se sent irrémédiablement attiré, voilà qui l'est moins encore. Pouvez-vous nous expliquer la manière dont s'est construit ce personnage et nous le présenter en quelques mots ?
S.L. : Comme de nombreux écrivains, je me suis permis une pincée d'autobiographie. Je voulais que mon personnage soit plus réaliste que ses homologues et possède une véritable psychologie. A titre d'exemple, Conan Doyle s'apparentait à Watson et Fritz Leiber à Fafhrd. On retrouve même Stoker sous les traits d'Abraham Van Helsing (le prénom Bram s'avère être le diminutif direct d'Abraham...). De même, quand Lord Byron a crée le personnage de Childe Harold, tout le monde l'a assimilé à son personnage car ses textes étaient partiellement autobiographiques. Moi, j'ai doté Ruthwen de mon apparence physique et de quelques uns de mes défauts, mon romantisme désuet par exemple. Pour présenter Charles, je dirais que c'est un personnage romantique, victime d'un destin tragique contre lequel il lutte mais auquel il risque de ne pas échapper. Il est le fils d'un des fondateurs de la race vampirique et ce statut le place d'emblée au milieu des complots que se livrent les autres vampires. Il est celui qui sauvera ou condamnera sa race. Et de surcroît, il ne supporte pas vraiment son immortalité. Sur certains points, il s'avère plus humain que certains, tout en demeurant dangereux, ce qui fait de lui un personnage iconoclaste.

K : Toujours à propos de ce personnage principal, pouvez-vous nous expliquer la symbolique de son nom, inspiré d'un autre personnage de fiction ?
S.L. : Je suis un individu extrêmement symbolique. De ce fait, j'adore glisser des références dans mes écrits, principalement en ce qui concerne les prénoms de mes personnages. Charles s'est inspiré de deux individus pour créer son nom vampirique. Le prénom Charles fait référence à l'écrivain Français Charles Nodier. Nodier fut celui qui permit aux textes de John William Polidori de se répandre en France. Le nom Ruthwen fait référence à Lord Ruthwen, un personnage crée par John William Polidori en 1819. Cette seconde référence est d'ailleurs assez amusante car Polidori a crée le personnage de Lord Ruthwen en s'inspirant d'un auteur qu'il avait rencontré et que je vénère, Lord Byron. Pendant des années, le texte de Polidori fut associé au nom de Byron, ce qui n'était pas le cas. Le mythe du vampire fut donc crée grâce à Byron car il fut l'instigateur principal du texte de Polidori. Enfin, mon pseudonyme lui-même renvoie au Lord de Newstead Abbey. Si vous inversez l'ordre de mon nom, vous obtenez Lord Sullivan. Lord Sullivan et Lord Byron, de lointains cousins...

K : Pour nous représenter "votre" monde, légèrement décalé et franchement gothique, quelles sont vos références littéraires, cinématographiques et musicales ou les auteurs qui vous ont marqué et influencé ?
S.L. : Vaste débat que celui-ci. Mes références littéraires, je pense les avoir évoqué tout au long de cet entretien. Pour tout vous dire, et à part quelques auteurs contemporains, je ne lis que d'anciens textes. Question cinéma, j'adore John Carpenter (l'Antre la Folie, Christine, The Thing, Vampires...) car c'est un véritable artiste. Il écrit certains de ses scénarios, les coproduit, assure le montage et va jusqu'à en composer la musique. C'est un artiste unique en son genre. Il n'usurpe jamais son titre de maître du fantastique. J'aime aussi Tim Burton (Batman, Sleepy Hollow, Edward aux mains d'argent) pour ses univers gothiques ainsi qu'Alex Proyas (The Crow, Dark City), qui sera à mon avis l'un des futurs grands de demain. Question musique, je suis au confluent de deux genres, le métal et la musique classique. Je tripe autant sur du Bach, ou une BO de film que sur un morceau de Manson. J'adore Lacrimosa, par exemple, un groupe gothique qui se situe à mi chemin entre la symphonie et les riffs. Question goût, je suis un être très contrasté. Et mes genres de prédilections ne m'empêchent pas de regarder, ou d'écouter, d'autres choses. C'est important de rester ouvert sur le monde, surtout pour un écrivain. Même si on peut me qualifier de gothique, je n'ai pas d'œillères, c'est l'essentiel.

K : Dans "Elégie pour un vampire", le second personnage en importance est une femme, une jeune artiste peintre du nom de Mélanie Leroy. En rapport avec la couverture du livre et le rôle des personnages féminins dans votre roman : prostituées, femmes déboussolées et soumises ou femmes sensuelles et fatales, pouvez-vous nous parler de cette vision de la gent féminine, alors que votre style et le ton du roman tendent plutôt au romantisme ? Comment expliquez-vous ce paradoxe entre provocation et sentimentalisme, exhibition et pudeur ?
S.L. : D'un point de vue purement scénaristique, cela ne m'intéressait pas que mes personnages soient tous romantiques, comme chez Anne Rice, par exemple. Si Charles et Mélanie bénéficiaient de la même nature, leur histoire d'amour perdait tout intérêt car le lecteur pouvait deviner exactement ce qui allait se passer. Ils se rencontrent, ils s'aiment, fin du récit. J'avais besoin d'un personnage féminin qui soit à la fois fort et fragile, une femme libérée et indépendante comme il y en a beaucoup par les temps qui courent. Et puis, honnêtement, certains hommes sont foncièrement plus romantiques que vous ne le croyez. Les femmes d'aujourd'hui sont bien plus entreprenantes vis-à-vis des garçons que celles d'hier. Et puis, je ne voulais pas écrire une guimauve tout public mais une histoire d'amour forte, épique et dramatique. Quand au paradoxe de la couverture, à savoir afficher une femme quasiment nue alors qu'il y a une véritable romance dans ce livre, c'est plus anecdotique qu'autre chose. Qui plus est, c'était un bon moyen de ne pas disparaître dans la masse des autres titres, même si cela m'a parfois joué des tours. C'est un roman gothique, et si on reprend les origines du roman gothique, c'est un genre paradoxal en lui-même, un mélange entre sentimentalisme et horreur, romantisme et sensualité. Les romans gothiques furent les premiers romans d'épouvante dotés d'éléments sentimentaux. En ce sens, Elégie pour un vampire est un authentique roman gothique.

K : Que revêt pour vous l'importance de la foi et de la religion ? On ne peut en effet omettre d'évoquer ces frères inquisiteurs qui ont leur rôle à jouer dans cette histoire et l'on ne peut oublier toutes ces croyances vampiriques qui trouvent leur remède salvateur au sein de la chrétienté. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
S.L. : J'estime qu'il y a beaucoup trop de paradoxes dans la religion, en particulier catholique, pour que je ne les soulève pas au travers de mes écrits. Si j'évoque ce thème dans Elégie pour un vampire, c'est principalement afin d'apporter une réflexion sur un sujet qui m'intrigue beaucoup, au même titre que l'immortalité ou la folie. A mes yeux, les frères Delcruz (dont le rôle est d'éradiquer la menace vampirique sous couvert du Vatican) sont victimes d'un phénomène propre à toute organisation qui œuvre pour l'intérêt commun. Leurs idées sont défendables mais les moyens qu'ils emploient sont répréhensibles.

K : Enfin, vous serait-il possible de nous exposer la trame, le fil conducteur de la suite de cette histoire, "Les Saigneurs Cardinaux" et pouvez-vous déjà révéler le titre du troisième et dernier volet de cette trilogie ?
S.L. : Les Saigneurs Cardinaux reprend l'intrigue là où je l'avais laissé à la fin d'Elégie, à ceci prêt que quelques mois se sont écoulés. Sans déflorer l'intrigue, nous y reverrons quelques uns des personnages principaux d'Elégie dont Charles Ruthwen et Tom le Balafré (car ce personnage secondaire a suscité beaucoup de réactions chez les lecteurs). On y croisera aussi Laetitia, l'impératrice Cardinale, ou encore Opale, la fille d'Abdul Karnak. Pour ne vous donner qu'une seule piste, sachez que la guerre entre les fils et filles des souverains vampiriques se profile. Elégie pour un vampire se voulait surprenant, les Saigneurs Cardinaux devrait l'être tout autant. Pour le titre du troisième volet, j'ai quelques idées mais qui ne sont pas encore définitives. Quoiqu'il en soit, je reviendrais vous en parler si vous le désirez.


Elégie pour un vampire, tome 1 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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