CHAPITRE UN : LE RETOUR DU JUSTE
On n’entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traiteurs, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.
VOLTAIRE, Il n’y en a plus.
15 août 2008. Pour le touriste lambda, la Louisiane se résumait au berceau du Jazz, au fameux quartier français de Bâton Rouge et à sa cuisine épicée, comme le typique Jambalaya, voire aux traditionnels bals costumés. Cependant, depuis le passage de l’ouragan Katrina durant l’été 2005, de tristes images s’étaient ajoutées à cette aquarelle bucolique. Celles de ruelles entières détruites, de toitures arrachées, puis de cadavres flottant au gré des eaux noirâtres, à cause du raz-de-marée consécutif. Certains quartiers furent notamment démolis à plus de soixante pour cent, mais grâce à la persévérance des différents maires, l’ambiance d’autrefois fut partiellementrestituée. Et si les Cajuns étaient toujours aussi courtois et accueillants et que le climat demeurait généralement chaud et humide, les choses devenaient très différentes lorsque les ténèbres s’étendaient sur les plantureux jardins coloniaux.
En effet, dès que la nuit étendait son linceul sur la cité, on pouvait se demander si quelque chose ne tournait pas de travers dans les ruelles étroites et tortueuses de la vieille ville. Et ni la pègre, ni les cultes Vaudou ne semblaient responsables de cette étrange recrudescence de violence. Ce n’était plus un secret pour le Vatican depuis longtemps, la Nouvelle-Orléans cultivait l’incroyable statut de plaque tournante numéro un du tourisme de sangsues, comprenez de vampires.
Aussi, ne fallait-il pas se fier aux apparences de ces venelles charmantes parce que l’endroit demeurait plus dangereux qu’un coin isolé d’Europe de l’Est comme la Roumanie. Qui plus est, comme les Balkans s’enlisaient dans une énième guerre interminable, quelques-uns de ces anciens immortels s’étaient relogés ici, se gavant de sang chaud. Ainsi, derrière les blêmes façades des richissimes demeures, par-delà les arrière-cours enténébrées et les artères surmontées d’obsolètes balconnets en fer forgé, les buveurs de sang, secondés par leurs familiers, régnaient en maîtres.
Cela dit, depuis environ trois semaines, l’ambiance changeait peu à peu parce que rien ne semblait arrêter la collecte effrénée d’un mystérieux amasseur de scalps poussiéreux. Au summum d’un entraînement quotidien, puis lâché dans la région avec deux alliés, le traqueur Nathaniel Leroy faisait effectivement un excellent travail d’abattage. Des confins de la rivière Mississippi jusqu’aux abords du lac Rocklacke, il délogeait, puis débarrassait la région de toutes les engeances vampiriques possibles et imaginables. Et, phénomène exceptionnel depuis des décennies, les vampires craignaient cet adversaire.
D’heure en heure, une angoisse sourde gagnait les morts-vivants, atteignant des proportions quasiment pharaoniques. Cette indicible frayeur, ce glacial sentiment d’insécurité, cette paranoïa aiguë, étaient devenus tels que plusieurs d’entre eux, les plus puissants, cela va sans dire, avaient décidé de quitter la région le soir même.
« Un mois de vacances à la Nouvelle-Orléans, ça vous requinque un homme, » pensa Leroy en débarquant devant la maison d'un ancien vampire. Visiblement, l’attrait de ce jeu de cache-cache mortel le tenait en haleine, mais nul n’aurait pu dire si son visage, au nez aquilin et à la mâchoire volontaire, exprimait un authentique sentiment de joie ou si le flic expiait la mort de sa sœur via ce processus cathartique bancal. Il avait mis trois jours pour localiser l’endroit, mais maintenant, et lors de cette affreuse nuit pluvieuse, Nathan devait nettoyer cet énième nid purulent.
Planqué derrière une haute haie de bougainvillées dans la propriété délaissée d’en face, Leroy observait tranquillement sa cible. Une heure déjà qu’il était en liaison radio avec deux hommes de la Confrérie de Cérinthe, l’organisme pour lequel il travaillait depuis peu. Une caméra optique, installée juste au-dessus de son oreillette, leur assurait de surcroît une liaison visuelle. Ses deux comparses, des Italiens à peine majeurs, s’étaient garés dans une ruelle adjacente, gérant la logistique à partir de leur van, prêts à intervenir au cas où, même si Nathan doutait sérieusement de leur efficacité.
Certes, ils étaient sympas, un peu comme des copains de chambrée qu’on se plaît à voir la semaine à l’armée mais qu’on ne ramènerait aucunement chez soi le week-end, de peur de se fâcher avec sa dulcinée. Faire de la planque, commenter ses actes et lui dire combien il s’avérait fantastique, voilà ce à quoi se résumaient les activités de ces deux trublions. À nouveau, Leroy observa la villa à l’aide de ses lunettes nocturnes, réfléchissant à la meilleure façon de mener son assaut.
La maison bourgeoise que Nathan épiait, était une grande demeure coloniale de trois étages de haut ; unhâvre vampirique qui avait mystérieusement échappé à la furie de Katrina. Autrefois, on la surnommait la villa des Lamont, une richissime famille d’exploitants de coton, de « grands » patrons qui avaient asservi leurs ouvriers de couleur pendant des années, comme beaucoup d’autres. Hormis un immense jardin qui entourait la maison et une vaste serre en verre à l’arrière des lieux, Nate ne cessait de scruter la façade et la terrasse qui se hissait en haut de quelques marches.
Au premier, trois balcons en fer forgé s’étendaient devant chacune des fenêtres ; chaque ouverture étant rigoureusement fermée pour d’évidentes raisons. Comme se plaisait à dire Leroy, les damnés brunissaientsous les rayons du soleil comme du pop corn dans une casserole à feu vif. Au second, de petites fenêtres rondes, également closes, attestaient de la présence d’un vaste grenier ou d’un quelconque observatoire. Pendant un moment, Nate pensa grimper surle toit avant de se dire qu’il fallait dénicher une meilleure voie d’accès, d’autant qu’il ignorait ce qui se trouvait à l’intérieur de ces pièces. La Confrérie l’avait correctement briefé, mais ils ne possédaient pas de plans récents de l'antre. Qui plus est, ces gentils enfoirés ne lui faisaient pas encore entièrement confiance.
À nouveau, ses lunettes d’observation nocturne revinrent vers ce patio qui donnait sur la principale porte d’entrée. Une porte où se trouvaient deux gardes, deux vampires qui attendaient patiemment le départ de leur Maître. Sous le porche, à l’abri du vent et des trombes pluvieuses qui s’abattaient inlassablement sur la région, ils discutaient innocemment, tels des mafieux qui cherchent à tuer le temps sans pour autant sympathiser. Au rythme où la pluie tombait, les cercueils du cimetière avoisinant allaient bientôt flotter dans les rues comme cela arrivait régulièrement dès que le niveau d’eau montait, pensa le flic.
Engoncé dans une tenue noire protectrice qui dissimulait la chaleur de son corps, le cou recouvert d’une anti-canine, Nathaniel Leroy se mit à réfléchir au moyen d’alpaguer les deux pipelettes. Ses vêtements, entièrement trempés, le faisaient déjà grelotter. Pour l’heure, sa seule consolation se résumait au fait que ces glaciales trombes d’eau camouflaient les variations de température de son organisme, empêchant les sens ultra développés des vampires de le repérer. Sa mâchoire carrée compacta davantage le chewing-gum qu’il martyrisait depuis un moment pour se détendre. « Un mâchouillon, pensa-t-il pour passer le temps. Voilà le terme francisé du chewing-gum, une appellation à priori officialisée, mais que personne n’avait jamais utilisée. Sacrés Frenchies ! »
Pour la première fois depuis son escapade en Louisiane, Leroy voulut demander leur avis aux deux guignols qui le suivaient partout. Toutefois, il se limitait à recevoir les indications de la Confrérie, sans pouvoir leur parler. Le moindre mot de sa part risquerait de le faire repérer car les immortels, surtout deux anciens de ce genre, bénéficiaient de facultés auditives fortement amplifiées. « Plus ils sont vieux, plus leurs écoutilles fonctionnent, » s'amusa Leroy. Allez y comprendre quelque chose. Vision accrue et odorat extrême complétaient le tout. Nate devait donc redoubler de prudence.
Un sourire traversa son visage en repensant à Karine. Quelques mois plus tôt, le policier avait débarqué au Cours Mabillon avec un joli collier d’ail autour du cou, une parure confectionnée par sa petite amie. Ce jour-là, tous les membres de la Confrérie de Cérinthe l’avaient brocardé pendant dix bonnes minutes à propos de la quasi-inutilité de ce processus antique. Certes, ce remède de grand mère contre les vampires fonctionnait à petite dose, notamment en injection car l’ail bénéficiait de facultés anti-coagulantes, mais un tel collier ne servait strictement à rien. Pour quelle raison ? L’odeur pestilentielle qui s’en dégageait prévenait les vampires qu’un rigolo approchait à grands pas. Et généralement, le clown en question se faisait croquer avant même d’avoir pu sortir un pieu de sa besace.
Frissonnant comme jamais, le chasseur se concentra de nouveau sur sa tâche, réajustant ses lunettes d’observation vers les deux gorilles en vestes de cuir longues. Le premier damné, un blond relativement imposant, mesurait environ un mètre quatre-vingt-dix. Avec ses cheveux longs, bouclés et les reflets de sa splendide chemise en satin bleu, il ressemblait à un chanteur de rock. Le second vampire, un brun aux cheveux courts, de type méditerranéen, parlait avec de grands gestes saccadés. Tout en grillant une cigarette, il mimait des claques qu’il aurait mises à un interlocuteur invisible. Actuellement, ce non-mort présentait son dos à Leroy, un avantage non négligeable qui ne durerait que quelques instants. Une aubaine qui ne se reproduirait sans doute pas.
Avant d’agir, Nathan se rappela que chacun des damnés tenait un petit pistolet-mitrailleur, vissé au creux des doigts. « Quelle inélégance de la part de morts-vivants aussi âgés, souffla Leroy. Qui plus est, l’un d’eux continue à fumer, juste pour le geste car la nicotine n’a plus aucun effet sur lui depuis belle lurette. Le monstre réactivait ses fonctions pulmonaires juste pour le plaisir de rajouter une couche de goudron sur deux organes morts. Et dire qu'il y a peu, j'étais aussi accro que lui, » pensa le flic.Fidèle à ses mauvaises habitudes, Nathan opta pour une approche directe, fracassante.
Ce faisant, Nate empoigna son pistolet-arbalète avec fermeté, refermant ses doigts sur le manche. Mentalement, il compta jusqu’à cinq en sprintant dans la direction de ses cibles. Peu d’armes s’avéraient aussi létales que ces carreaux face à des vampires, notamment grâce à leurs pointes ciselées dans de saintes reliques, similaires à cellesqu’employaient feu les célèbres frères Delcruz.
En repérant un mouvement furtif au milieu de la haie d’en face, le blond leva un regard intrigué. Nullement impressionné, Leroy releva son arme avec une précision déconcertante, indubitablement surnaturelle. Surpris par ces bruits de pas saccadés qui ricochaient dans les flaques d’eau, le brun voulut se retourner en sentant un trait d’arbalète lui transpercer violemment le dos. Son corps s’embrasa. Son mégot, désolidarisé de ses dents en flammes, s’éteignit dans une flaque d’eau, aussitôt recouverte par ce tas de cendres noires que furent ses os. Le pistolet du vampire ricocha sur le macadam trempé, effectuant deux rebonds avant de glisser dans un bouquet d’hibiscus trempés.
Enragé, le rockeur aux cheveux d’or releva son PM à l’instant même où un carreau d’arbalète se logea dans sa gorge. Déséquilibré, le mort-vivant appuya sur la détente comme un fou, sans prendre le temps de viser. Une rafale de balles jaillit du canon du pistolet-mitrailleur, déchirant la quiétude des lieux sans atteindre Nate. Quelques gargouillis sanguinolents sortirent de la bouche du blond lorsqu’il vérifia que sa protection tenait toujours le coup. Paranoïaque au possible, ce damné protégeait précieusement son cœur à l’aide d’une plaque d’acier renforcé, attachée à son torse.
Le pied de Nathan frappa le vampire à la main en le désarmant, puis au plexus, sans parvenir à le projeter véritablement en arrière. Légèrement désorienté, le monstre attrapa la tige qui lui transperçait la gorge et la brisa d’un geste furieux. Du sang se déversa à gros bouillons sur son torse en glougloutant de manière abjecte. Alors, il adopta une apparence hideuse, plus féline que jamais, signe d’une rage naissante.
Surpris par la vélocité du monstre, Nathan fit un ou deux pas en arrière avant de braquer son pistolet-arbalète vers lui. Plus rapide, le damné décocha un violent coup de pied dans l'arme de Leroy, la faisant exploser en un millier de débris. Cette fois-ci, chasseur et chassé se retrouvaient à armes égales. Le blond se mit à sourire vicieusement, ses ongles devinrent griffes, ses canines s’allongèrent de concert. Respirant comme un bœuf pour reprendre son souffle, le flic détailla le vampire, estomaqué par sa résistance, sa vitesse et sa force. Sa blessure au cou ne le gênait déjà plus, les morceaux de bois de la Sainte relique expulsés. À n’en point douter, ce buveur de sang devait être aussi puissant, aussi rapide que le Duc Charles Ruthwen en personne, un vampire que Leroy avait combattu au début de sa carrière.
Cette seconde d’inattention fut propice à Boucles d'Orqui se jeta sur Nate avec une frénésie redoublée. Il fut si rapide que Nathan n’eut pas le temps de réagir, trop englué dans ses réflexions. Ébahi par la frénésie du damné, le chasseur roula avec lui dans les flaques d’eau boueuse du patio, protégeant ses organes vitaux des mortels coups de griffes du monstre sanguinaire. L’espace d’un instant, Nathan sentit son anti-canine, pourtant faite d’acier renforcé, se déchirer sous la hargne du non-mort et voler en éclats. Désormais, sa gorge ne possédait plus aucune protection et il saignait de toutes parts. Bref, ses ennuis ne faisaient que commencer.
« Tu as tué l’un des plus puissants d’entre nous, vil mortel, tonna l’Ange déchu. Tu n’auras pas cette chance avec moi. Je suis Lest…»
Le vampire renâcla en comprenant qu’un pieu s’était impeccablement figé dans son dos. Nathan roula sur le côté, se défaisant de la prise du monstre. La mine défaite, le vampire tenta d’attraper ce pieu qui lui vrillait le corps en effectuant de grands moulinets maladroits, bondissant dans l’herbe, mû par l'instinct de survie.
« Ne te fatigue pas. Celui-ci est spécial ! souffla Nathan, du bois traité chimiquement. Une fois entré dans le corps d’un vampire, il se dissout dans l’organisme et le détruit en quelques secondes. Désolé de te l’apprendre, mais tu es déjà mort. »
En cas d'extrême urgence, un mécanisme situé à l’avant-bras gauche de Nathan pouvait éjecter un pieu. Et il venait de l’employer en le plantant au bon endroit, c’est-à-dire dans le cœur de la sangsue. Première fois que Nate usait d’une telle technique. A priori,il n’aurait jamais cru être capable d'y parvenir, tant l’exercice paraissait infaisable.
« Sale traître » ! pesta le rockeur en hurlant d’agonie. Il se tordit de douleur sous l’effet du liquide, un mélange d’anti-coagulants et d’eau bénite qui lui bouffait déjà le cœur, les poumons et les organes de l’intérieur. « Comment peux-tu faire ça à un vampire comme moi ? Moi qui suis un Dieu parmi les autres vampires ? »
Le monstre beuglacomme un fou, expulsant la décoction de son organisme en la vomissant, cicatrisant automatiquement la plaie causée par le pieu, tout en défiant la mort. Sans coup férir, Nathan actionna un autre mécanisme au niveau de son poignet droit. Une minuscule arbalète de métal déploya ses ailes, lançant un carreau d'acier qui se planta dans la poitrine du vampire, juste au-dessus des côtes. Une auréole de sang, rouge vif, colora les plis soyeux, azurés de la chemise en satin du rockeur aux cheveux longs. Le regard empli de haine, le monstre désira changer de forme, se débattant avec l’énergie du désespoir contre cette ultime bassesse du mortel.
Les yeux dans le vague, le vampire toucha la plaque protectrice qui protégeait son torse un court instant, comme pour se rassurer tout en crachant du sang, mais il ne palpa qu’un minuscule trou. Visiblement, Nathaniel Leroy venait d’accomplir l’impensable, lui transperçant le coeur de part en part à l’aide de ce pieu métallique, spécialement étudié pour pourfendre ce type de protection archaïque. Le blond n’eut pas le temps de réciter une prière satanique que son corps se mit à brunir soudainement, se changeant en une sculpture d’os noirs, sitôt créée, sitôt soufflée par le vent.
« C’était moins une sur ce coup-là », pesta Nathaniel en regardant les restes éparpillés du vampire et de son arbalète. Au sol, on n’apercevait plus qu’une plaque de métal, autrefois destinée à lui protéger la poitrine. Le chasseur sortit quelque chose d’une de ses bottes, puis assembla les pièces d’un nouveau pistolet-arbalète.
« Si cette plaque avait été intégrale, je serais sans doute mort depuis longtemps. Et pour répondre à ta question, ajouta-t-il à voix haute en s'adressant au tas de cendre tout en reprenant son souffle, si tu avais été moins bavard et moins pompeux, c’est moi qui serait par terre et non l’inverse.
- T’endors pas sur tes lauriers, Nate ! murmura une voix dans son oreillette, il y en a d’autres. Et ne t’étonne pas si ces buveurs de sang se sont changés en poussière immédiatement. Ils étaient si vieux qu’ils ont pris plusieurs siècles en quelques secondes.
- Je m’en doutais un peu, Michelangelo, le railla le flic. Merci quand même pour ta participation active.
Cette même nuit, quelques heures plus tôt, en France. Au milieu des sinistres restes de l’ancien dôme du lieu-dit « le Manège », d’antiques affiches, collées avant la guerre civile française, se battaient dans les bourrasques. Ces reliques fortement abîmées, jaunies par le soleil et délavées par la pluie, témoignaient de l’époque lointaine où ce lieu culturel appartenait encore aux humains. Collé contre un pan de mur démoli, fortement grisé par la pollution, le visage jovial d’un antique clown riait de toutes ses dents avec deux jolis impacts de balles au milieu du front. Aucun saltimbanque ne déambulait plus ici depuis des années, mais malgré cela, le site survivait toujours. En ces temps troublés, seule la clientèle avait changé. En effet, l'ancien lieu de spectacle était devenu « Le Manège ensorcelé », une boîte de strip-tease plutôt étrange, exclusivement réservée à des clients spéciaux.Enfuie sous les les ruines de l’ancien édifice, cette boîte de nuit flambant neuve demeuraità l’abri des regards indiscrets des Grouillants, comprenez des mortels, puisqu’elle n’accueillait que des créatures surnaturelles ou des démons. Vu l’heure avancée, les monstres s’y amusaient déjà en nombre.
« Est-ce que tu sais qui c’est, Monsieur Esper ? » balbutia le soulard démoniaque pour se rendre intéressant aux yeux de son comparse de boisson. Il se gratta les cornes avant de commencer son récit.
« Vas-y raconte » lança le vampire qui l'accompagnait. Avec ses petits yeux noirs imbibés d’alcool, son visage lacéré de toutes parts et sa langue pendante, Tom le Balafré ne payait guère de mine. Adossé à une table, quasiment camouflé dans une zone d’ombre, son visage errait du chat mort qu’il buvait vers cette barre métallique où se trémoussait cette danseuse à trois seins qu’il croyait avoir vue dans un vieux film de science-fiction.
« La pauvre Bellinda, pensa-t-il. Après un début de carrière foireux à Hollywood, la voilà qui secouait ses fesses dans ce bouge pour gagner une maigre pitance. En même temps, il ne restait plus grand chose des USA. »
Emmitouflé dans de nouveaux haillons, un bonnet à demi propre sur le sommet du crâne, le vieil immortel semblait presque heureux. De toute façon, dès que Tom s’imbibait d’alcool, il devenait forcément heureux. Son camarade reprit son monologue, plus obnubilé par le débit de ses propres paroles que par la poitrine remuante de la danseuse.
« Lorsqu’il est arrivé ici, cinq années plus tôt, Monsieur Esper s’est rendu compte de la puissance tellurique du lieu. Certes, les affrontements durant la guerre civile française avaient détruit de nombreuses bâtisses, dont les immeubles des rues avoisinantes. Et il ne subsistait qu’un morceau du dôme du manège, un pan prêt à s’effondrer, paraît-il. Mais globalement, les étages inférieurs, notamment les caves, tenaient bon. Alors, Monsieur Esper a décidé d’investir cet endroit en demandant gentiment aux squatters qui vivaient là de déguerpir.
- Y avait des squatters ? » lança Tom, qui ne comprenait rien à la conversation, mais faisait mine de suivre, les yeux dans le vague. « Pour sûr qu’il y avait des squatters. Tout un troupeau d’humains qui se cachait là pour éviter les rafles du Général Laval et de ses sbires. Bien évidemment, ces réfugiés qui vivaient de rapine ont refusé de partir. C’est toujours comme ça avec les humains. Ils sont faibles physiquement mais quelles grandes gueules. Bref, devant leur refus, Esper usa de ses dons démoniaques et les sacrifia un à un. Ensuite, il a protégé cet endroit des mains des autres Grouillants en y apposant quelques antiques runes dotées d’un immense pouvoir.
- Mais pourquoi tu me racontes tout ça ? Tout le monde le sait déjà, non ? répliqua le Balafré sans quitter les trois seins qui se trémoussaient dans son champ de vision.
- Ben pour faire la conversation comme deux potes, quoi. Et le démon enchaîna de plus belle. Du coup, pour les survivants et les civils qui se terraient dans le voisinage, le Manège s’est transformé en un lieu maudit. Ce site est devenu si maléfique que même en cas de pilonnage intensif, aucune bombe ne parvient à l’atteindre. Ainsi, même si un pilote d’avion chevronné vise le lieu, son missile explose immanquablement dans les cieux, ne recouvrant le dôme que d’éclats épars et inoffensifs, voire de poussière. Bien évidemment, une escouade de l’armée rebelle a tenté de se pointer ici pour en savoir davantage, mais aucun d’entre eux n’en est jamais revenu, rigola le monstre.
- Excuse-moi de te couper la parole mon pote, mais tu devrais nous resservir un peu de ta gnôle, » essaya Tom pour se débarrasser des parlotes ennuyeuses du gars. Sur ce, son collègue se reversa un verre d’alcool et l’avala d’un trait, oubliant Tom avant de reprendre son histoire.
« Après quelques travaux d’intérieur, dont la réfection de certaines salles, puis l’installation d’une scène centrale pour que les clients se rincent l’œil sur les danseuses à gros seins, Monsieur Esper ouvrit son antre. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à inviter ses amis et des clients potentiels, tous de nature démoniaque, of course. - Houlà, évite de parler anglais, j’ai déjà du mal à suivre, répliqua Thomas Durbin, sans même lever les yeux vers l’autre type, trop obnubilé par les fesses rebondies de Bellinda qui se dandinaient de-ci de-là. D’ailleurs, si je me souviens bien, tout ce que tu me racontes est écrit sur ce vieux parchemin qu’on peut voir contre l’un des murs lumineux, là-bas, » fit le Balafré en levant son doigt. En effet, une calligraphie colorée narrait la légende du nouveau Manège ensorcelé. Du moins, pour qui savait la déchiffrer.
« Tu as bien raison, mon gars ! » lança l’autre poivrot au moment où sa tête frappa la table. La seconde suivante, il dormait comme un bébé, complètement murgé. Tom allait enfin avoir la paix, trop heureux de pouvoir profiter de ce spectacle charmant et sans accompagnement sonore. La mine défaite, ilsouleva la bouteille du poivrot, se rendant compte qu’elle était quasiment vide.
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Tom avait aidé Charles Ruthwen à assassiner Laéticia Bastet, l’Impératrice vampirique. Et pendant que l’Impur se rinçait l’œil sur cette incroyable série de tétons qui se trémoussaient au-dessus de lui, des images éparses revenaient parfois dans son esprit, tels de lointains songes brumeux. Tandis qu’il matait les fesses fermes de la danseuse, il les vit rapetisser à mesure qu’elle se rapprochait d’une barre plus éloignée.
Une nuée de lumières colorées, issues de multiples stroboscopes métalliques, brillèrent un instant devant l’étrange et néanmoins sensuelle Bellinda. Ce panorama changeant rappela au Balafré l’écume blême de l’océan. Ainsi, pour la énième fois de la soirée, Tom revit la scène, incapable d’admettre la disparition de son meilleur ami. La tête avachie sur le comptoir, son esprit rêvassa un instant, se souvenant de ce douloureux passage. À demi-saoûl, il remordit dans son chat puant la charogne, faisant gicler du sang sur ses frusques.
Juste après le crash de l’avion de Bastet, surnommé le Bennou, Tom le Balafré et Jébédiah Stane émergèrent des flots, nageant au milieu d’une kyrielle de vagues déchaînées. Si les deux damnés avaient miraculeusement survécu à l’explosion, Thomas devait malgré tout aider son compagnon d’infortune, sévèrement touché. Tant bien que mal, Durbin retenait le corps de son allié afin de l’empêcher de disparaîtredans les eaux noires.
Le fier guerrier gémissait tout en tentant de rester digne. Malgré la douleur, Stane ne bougeait quasiment pas, même si ses membres s’engourdissaient un à un, à cause des eaux sinistrement froides. Qui plus est, le Noir ne cessait d’avaler des tasses d’eau salée, peu ragoûtantes. Terrifié, Tom jeta un regard aux environs houleux à la recherche de son ami de toujours, le Duc Charles Ruthwen, sans l’apercevoir. Pour ne rien simplifier, Jébédiah pesait son poids car Tom ne s’avérait pas aussi carré que Charles. Ses petites épaules rondes, en cul de bouteille, ne lui permettraient pas de tenir bien longtemps. En temps normal, le clochard aurait pu le porter sans aucun mal, un vampire ayant généralement la force d’une vingtaine d’hommes, mais Thomas saignait de toutes parts.Pour parachever le tout, il avait usé de son sang en activant ses pouvoirs surnaturels dans le Bennou.
Les petits yeux noirs et malicieux du Balafré se perdirent de nouveau dans le lointain. À droite comme à gauche, il n’aperçut que des kilomètres et des kilomètres de vagues noires et remuantes qui se confondaient avec les cieux d’encre. Quoique incapable de s’orienter pour déterminer s’ils nageaient près des côtes ou non, Tom fit en sorte de garder le moral. Une pluie battante et glacée, véritable nuée de hallebardes, lui cingla le visage, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit de plus. « Nous sommes en vie, pensa-t-il. C’est déjà un bon début et ce crachin importe peu. Mais bon sang, où est-il ? hurla Tom, Où est passé cet ostrogoth de Duc ?
- Il a coulé, murmura Stane, je l’ai vu couler à pic tout à l’heure. Il semblait très amoché. »
Une vague de quatre mètres de haut recouvrit les deux vampires, les immergeantdix mètres plus bas, dans une eau encore plus glaciale. Sous la rudesse de la déferlante, le corps de Stane échappa des doigts du Balafré. Tom nagea prestement dans les flots, parvenant à l'attraper au poignet avant de le remonter à la surface, non sans effort. Certes, les corps vampiriques résistaient à d’incroyables variations de température, mais lorsque le précieux fluide vital qui les animait se faisait rare, leur sensibilité au froid paraissait rejaillir. Et au vu des quantités de sang qu’ils avaient brûlées dans le précédent combat, la température de l’eau égalait celle d'une crique polaire.
L’horrible gueule, atrocement abîmée de Durbin, émergea des flots pour la centième fois. En empêchant Jébédiah de couler, il goûtait tout autant que lui à ces liquides salés qui lui donnaient envie de gerber. Bon sang, il crevait tellement de soif qu’il aurait bu n’importe quel rafraîchissement sanguin, même non alcoolisé. Hésitant sur la conduite à adopter, Tom essaya de discerner une quelconque bande de terre ou même le corps de Charles. En vain. Pour la première fois depuis longtemps, le vampire Impur affrontait un dilemme cornélien. Soit il sauvait Jébédiah Stane, un type sympa qu’il ne connaissait pas plus que ça, soit il recherchait son vieux comparse de toujours. Bien évidemment, cette pluie glacée et ces dantesques vagues ne lui facilitaient pas les choses.
« Vacherie ! éructa Tom. J’ai perdu mon bonnet en laine troué dans la flotte. Du coup, comme tout chauve qui se respecte, j’ai froid auhaut du crâne. Et ce salopard de crachin est encore plus gelé qu’une vierge d’Alaska.
- Tu penses que Charles s’est noyé ? murmura Stane, moribond.
- Charles est un bon nageur, crois-moi. S’il veut s’en sortir, il pourra le faire, maugréa le Balafré. C’est encore une histoire de gonzesse, je parie. C’est toujours des histoires de gonzesses avec lui.
- Que veux-tu dire ? marmonna le Noir aux muscles puissants, ne comprenant rien au propos de l’autre immortel, le visage collé avec dégoût contre le torse puant du clochard.
- Je pense qu’il a coulé délibérément. Le Duc voulait mourir. J’ai essayé de capter son esprit durant un court instant, mais il a rompu la liaison télépathique.
- Qu’allons-nous faire, Tom ? Je me vide de mon sang comme un porc. Je ne vais pas tenir longtemps si je ne bois pas quelque chose. Je dois me régénérer au plus vite. Et à cause de ce satané froid et de ce sel de merde, mon corps ne guérit pas !
- Je sais. Bon, on va essayer de sauver nos culs, répliqua Tom en évitant à Stane de couler à nouveau.Nous verrons ensuite. Tu arriveras à nager quelques minutes tout seul si je te laisse barboter un peu ? Disons, trois minutes ?
- Ça devrait aller, mais j’ai vraiment besoin de sang. Je me sens faible. Très faible.
- Les hommes de la Féline ne t’ont pas loupé, on dirait. Surtout ce salaud de Dvorak.
- Reste là, mon grand, je vais nous chercher à boire. »
Alors, Tom plongea dans les remous, disparaissant dans les eaux opaques et glacées. Sous la surface huileuse, amalgame de tant de pollution, le damné se mit à nager commeune raie manta. Dans les méandres de l’océan, il pratiqua la brasse, allongeant les mouvements pendant plusieurs minutes, slalomant ici ou là, jusqu’à ce qu’il aperçoive ce qu’il désirait. À cinquante mètres en dessous de lui, deux grands requins blancs, leur odorat extrême alertés par le goût du sang des deux immortels, surgissaient des abysses. Les squales, larges prédateurs à l’œil mort, glissèrent doucement dans leur direction, avalant rapidement les mètres, la gueule grande ouverte, prête à les dévorer. L’un d’eux fila vers Tom, s’apprêtant à le dépecer lorsqu’il vit le Balafré jaillir vers lui, les canines en avant. Bizarrement, le requin sembla surpris de voir que ce gaillard, vêtu d’oripeaux troués, nageait très vite. Ensuite, il devina les ridicules dents jaunies du damné se plantant dans sa peau épaisse, puis la déchirant furieusement. Le monstre des profondeurs effectua plusieurs mouvements furtifs pour choper le bras ou la jambe du vampire. Sans succès.
Le sang du requin, qui mesurait cinq bon mètres de long, jaillit dans la bouche asséchée du Balafré telle une fontaine de jouvence, le revigorant comme jamais. Le terrible squale, la mâchoire claquant dans les flots, se débattit tant bien que mal, bougeant ses nageoires et sa queue dans de vains mouvements frénétiques pour briser les os de son agresseur. À n’en pas douter, Thomas Durbin s’avérait plus agile, plus impitoyable et plus rusé que lui. Agonisant, le prédateur des mers se retourna sur le dos, s’avachissant dans des tourbillons d’eau rougeâtres et ensanglantées, mordu par plus fort que lui, une immense plaie béante de vingt bons centimètres de profondeur sur le côté.
Bien que repu, Tom leva les yeux un instant vers la surface obscure, cherchant le second requin blême. Dans leur lutte acharnée, les deux prédateurs avaient immanquablement dérivé vers le fond de l’océan. Du coup, le vampire ne distinguait plus le corps de Jébédiah qui flottait pourtant quelque part au-dessus de lui. Il pouvait avoir dérivé d’une centaine de mètres, peut-être plus. Sans omettre que l’obscurité de ce ciel d'ébène n’arrangeait rien. Même doté de formidables sens accrus, Tom n’y voyait goutte.
Alors, le liquide carmin du squale afflua dans les terminaisons nerveuses du vampire, cicatrisant mystiquement ses moindres entailles. Immédiatement, ses sens se décuplèrent. Il put sonder les abîmes comme jamais à la recherche de son allié d’infortune. En le repérant, Thomas tenta de réprimer un frisson d’angoisse car l’autre prédateur de sept mètres se dirigeait vers Stane à toute allure.Toutefois, le Black aux tatouages tribaux et aux muscles d’acier ignorait tout du danger, pataugeant tant bien que mal à cause de ses multiples blessures, se vidant innocemment de son hémoglobine en indiquant la route à suivre au terrible squale.
Le requin redoubla de vitesse en fonçant vers sa proie, salivant à l’idée du festin à venir. Sa gueule s’ouvrit béatement, terrible armada de dents aiguisées, prête à enlever les deux jambes de sa victime. D’un mouvement surnaturel, Tom se propulsa avec une vitesse hors norme, sublimépar tous ces litres de sang chaud qu’il venait d’ingurgiter. Quoi que nageant extrêmement vite, l’ancien soldat arriverait trop tard.
Il se lança malgré tout, se débattant comme un beau diable en poussant sur les muscles de ses bras et de ses jambes dans un ultime effort. L’espace d’un instant, il se remémora les champs de bataille de Verdun. Il se revit, tirant sur ses multiples adversaires pour les empêcher de prendre sa vie, se souvenant que la caractéristique première du mortel qui sommeillait en lui, était de survivre.
« Attention, » hurla l'Impur par télépathie, dans l’espoir de prévenir Stane. Son appel atteignit l’autre vampire une demi-seconde trop tard. Les mâchoires du requin firent mouche en se refermant sinistrement sur les deux jambes du pauvre Jébédiah. Le Noir imposant sentit qu’on le tirait vers l’arrière avant de comprendre ce qui se passait exactement. Ensuite, sa peau fut déchiquetée par les incroyables dents triangulaires du grand requin blanc de sept mètres de long dans une nappe d’hémoglobine tiède.
Premier chapitre du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009













