Sullivan Lord Editeur

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jeudi, décembre 24 2009

Le Règne des Immortels, chapitre premier

CHAPITRE UN : LE RETOUR DU JUSTE

On n’entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traiteurs, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.

VOLTAIRE, Il n’y en a plus.

15 août 2008. Pour le touriste lambda, la Louisiane se résumait au berceau du Jazz, au fameux quartier français de Bâton Rouge et à sa cuisine épicée, comme le typique Jambalaya, voire aux traditionnels bals costumés. Cependant, depuis le passage de l’ouragan Katrina durant l’été 2005, de tristes images s’étaient ajoutées à cette aquarelle bucolique. Celles de ruelles entières détruites, de toitures arrachées, puis de cadavres flottant au gré des eaux noirâtres, à cause du raz-de-marée consécutif. Certains quartiers furent notamment démolis à plus de soixante pour cent, mais grâce à la persévérance des différents maires, l’ambiance d’autrefois fut partiellementrestituée. Et si les Cajuns étaient toujours aussi courtois et accueillants et que le climat demeurait généralement chaud et humide, les choses devenaient très différentes lorsque les ténèbres s’étendaient sur les plantureux jardins coloniaux.

En effet, dès que la nuit étendait son linceul sur la cité, on pouvait se demander si quelque chose ne tournait pas de travers dans les ruelles étroites et tortueuses de la vieille ville. Et ni la pègre, ni les cultes Vaudou ne semblaient responsables de cette étrange recrudescence de violence. Ce n’était plus un secret pour le Vatican depuis longtemps, la Nouvelle-Orléans cultivait l’incroyable statut de plaque tournante numéro un du tourisme de sangsues, comprenez de vampires.

Aussi, ne fallait-il pas se fier aux apparences de ces venelles charmantes parce que l’endroit demeurait plus dangereux qu’un coin isolé d’Europe de l’Est comme la Roumanie. Qui plus est, comme les Balkans s’enlisaient dans une énième guerre interminable, quelques-uns de ces anciens immortels s’étaient relogés ici, se gavant de sang chaud. Ainsi, derrière les blêmes façades des richissimes demeures, par-delà les arrière-cours enténébrées et les artères surmontées d’obsolètes balconnets en fer forgé, les buveurs de sang, secondés par leurs familiers, régnaient en maîtres.

Cela dit, depuis environ trois semaines, l’ambiance changeait peu à peu parce que rien ne semblait arrêter la collecte effrénée d’un mystérieux amasseur de scalps poussiéreux. Au summum d’un entraînement quotidien, puis lâché dans la région avec deux alliés, le traqueur Nathaniel Leroy faisait effectivement un excellent travail d’abattage. Des confins de la rivière Mississippi jusqu’aux abords du lac Rocklacke, il délogeait, puis débarrassait la région de toutes les engeances vampiriques possibles et imaginables. Et, phénomène exceptionnel depuis des décennies, les vampires craignaient cet adversaire.

D’heure en heure, une angoisse sourde gagnait les morts-vivants, atteignant des proportions quasiment pharaoniques. Cette indicible frayeur, ce glacial sentiment d’insécurité, cette paranoïa aiguë, étaient devenus tels que plusieurs d’entre eux, les plus puissants, cela va sans dire, avaient décidé de quitter la région le soir même.

« Un mois de vacances à la Nouvelle-Orléans, ça vous requinque un homme, » pensa Leroy en débarquant devant la maison d'un ancien vampire. Visiblement, l’attrait de ce jeu de cache-cache mortel le tenait en haleine, mais nul n’aurait pu dire si son visage, au nez aquilin et à la mâchoire volontaire, exprimait un authentique sentiment de joie ou si le flic expiait la mort de sa sœur via ce processus cathartique bancal. Il avait mis trois jours pour localiser l’endroit, mais maintenant, et lors de cette affreuse nuit pluvieuse, Nathan devait nettoyer cet énième nid purulent.

Planqué derrière une haute haie de bougainvillées dans la propriété délaissée d’en face, Leroy observait tranquillement sa cible. Une heure déjà qu’il était en liaison radio avec deux hommes de la Confrérie de Cérinthe, l’organisme pour lequel il travaillait depuis peu. Une caméra optique, installée juste au-dessus de son oreillette, leur assurait de surcroît une liaison visuelle. Ses deux comparses, des Italiens à peine majeurs, s’étaient garés dans une ruelle adjacente, gérant la logistique à partir de leur van, prêts à intervenir au cas où, même si Nathan doutait sérieusement de leur efficacité.

Certes, ils étaient sympas, un peu comme des copains de chambrée qu’on se plaît à voir la semaine à l’armée mais qu’on ne ramènerait aucunement chez soi le week-end, de peur de se fâcher avec sa dulcinée. Faire de la planque, commenter ses actes et lui dire combien il s’avérait fantastique, voilà ce à quoi se résumaient les activités de ces deux trublions. À nouveau, Leroy observa la villa à l’aide de ses lunettes nocturnes, réfléchissant à la meilleure façon de mener son assaut.

La maison bourgeoise que Nathan épiait, était une grande demeure coloniale de trois étages de haut ; unhâvre vampirique qui avait mystérieusement échappé à la furie de Katrina. Autrefois, on la surnommait la villa des Lamont, une richissime famille d’exploitants de coton, de « grands » patrons qui avaient asservi leurs ouvriers de couleur pendant des années, comme beaucoup d’autres. Hormis un immense jardin qui entourait la maison et une vaste serre en verre à l’arrière des lieux, Nate ne cessait de scruter la façade et la terrasse qui se hissait en haut de quelques marches.

Au premier, trois balcons en fer forgé s’étendaient devant chacune des fenêtres ; chaque ouverture étant rigoureusement fermée pour d’évidentes raisons. Comme se plaisait à dire Leroy, les damnés brunissaientsous les rayons du soleil comme du pop corn dans une casserole à feu vif. Au second, de petites fenêtres rondes, également closes, attestaient de la présence d’un vaste grenier ou d’un quelconque observatoire. Pendant un moment, Nate pensa grimper surle toit avant de se dire qu’il fallait dénicher une meilleure voie d’accès, d’autant qu’il ignorait ce qui se trouvait à l’intérieur de ces pièces. La Confrérie l’avait correctement briefé, mais ils ne possédaient pas de plans récents de l'antre. Qui plus est, ces gentils enfoirés ne lui faisaient pas encore entièrement confiance.

À nouveau, ses lunettes d’observation nocturne revinrent vers ce patio qui donnait sur la principale porte d’entrée. Une porte où se trouvaient deux gardes, deux vampires qui attendaient patiemment le départ de leur Maître. Sous le porche, à l’abri du vent et des trombes pluvieuses qui s’abattaient inlassablement sur la région, ils discutaient innocemment, tels des mafieux qui cherchent à tuer le temps sans pour autant sympathiser. Au rythme où la pluie tombait, les cercueils du cimetière avoisinant allaient bientôt flotter dans les rues comme cela arrivait régulièrement dès que le niveau d’eau montait, pensa le flic.

Engoncé dans une tenue noire protectrice qui dissimulait la chaleur de son corps, le cou recouvert d’une anti-canine, Nathaniel Leroy se mit à réfléchir au moyen d’alpaguer les deux pipelettes. Ses vêtements, entièrement trempés, le faisaient déjà grelotter. Pour l’heure, sa seule consolation se résumait au fait que ces glaciales trombes d’eau camouflaient les variations de température de son organisme, empêchant les sens ultra développés des vampires de le repérer. Sa mâchoire carrée compacta davantage le chewing-gum qu’il martyrisait depuis un moment pour se détendre. « Un mâchouillon, pensa-t-il pour passer le temps. Voilà le terme francisé du chewing-gum, une appellation à priori officialisée, mais que personne n’avait jamais utilisée. Sacrés Frenchies ! »

Pour la première fois depuis son escapade en Louisiane, Leroy voulut demander leur avis aux deux guignols qui le suivaient partout. Toutefois, il se limitait à recevoir les indications de la Confrérie, sans pouvoir leur parler. Le moindre mot de sa part risquerait de le faire repérer car les immortels, surtout deux anciens de ce genre, bénéficiaient de facultés auditives fortement amplifiées. « Plus ils sont vieux, plus leurs écoutilles fonctionnent, » s'amusa Leroy. Allez y comprendre quelque chose. Vision accrue et odorat extrême complétaient le tout. Nate devait donc redoubler de prudence.

Un sourire traversa son visage en repensant à Karine. Quelques mois plus tôt, le policier avait débarqué au Cours Mabillon avec un joli collier d’ail autour du cou, une parure confectionnée par sa petite amie. Ce jour-là, tous les membres de la Confrérie de Cérinthe l’avaient brocardé pendant dix bonnes minutes à propos de la quasi-inutilité de ce processus antique. Certes, ce remède de grand mère contre les vampires fonctionnait à petite dose, notamment en injection car l’ail bénéficiait de facultés anti-coagulantes, mais un tel collier ne servait strictement à rien. Pour quelle raison ? L’odeur pestilentielle qui s’en dégageait prévenait les vampires qu’un rigolo approchait à grands pas. Et généralement, le clown en question se faisait croquer avant même d’avoir pu sortir un pieu de sa besace.

Frissonnant comme jamais, le chasseur se concentra de nouveau sur sa tâche, réajustant ses lunettes d’observation vers les deux gorilles en vestes de cuir longues. Le premier damné, un blond relativement imposant, mesurait environ un mètre quatre-vingt-dix. Avec ses cheveux longs, bouclés et les reflets de sa splendide chemise en satin bleu, il ressemblait à un chanteur de rock. Le second vampire, un brun aux cheveux courts, de type méditerranéen, parlait avec de grands gestes saccadés. Tout en grillant une cigarette, il mimait des claques qu’il aurait mises à un interlocuteur invisible. Actuellement, ce non-mort présentait son dos à Leroy, un avantage non négligeable qui ne durerait que quelques instants. Une aubaine qui ne se reproduirait sans doute pas.

Avant d’agir, Nathan se rappela que chacun des damnés tenait un petit pistolet-mitrailleur, vissé au creux des doigts. « Quelle inélégance de la part de morts-vivants aussi âgés, souffla Leroy. Qui plus est, l’un d’eux continue à fumer, juste pour le geste car la nicotine n’a plus aucun effet sur lui depuis belle lurette. Le monstre réactivait ses fonctions pulmonaires juste pour le plaisir de rajouter une couche de goudron sur deux organes morts. Et dire qu'il y a peu, j'étais aussi accro que lui, » pensa le flic.Fidèle à ses mauvaises habitudes, Nathan opta pour une approche directe, fracassante.

Ce faisant, Nate empoigna son pistolet-arbalète avec fermeté, refermant ses doigts sur le manche. Mentalement, il compta jusqu’à cinq en sprintant dans la direction de ses cibles. Peu d’armes s’avéraient aussi létales que ces carreaux face à des vampires, notamment grâce à leurs pointes ciselées dans de saintes reliques, similaires à cellesqu’employaient feu les célèbres frères Delcruz.

En repérant un mouvement furtif au milieu de la haie d’en face, le blond leva un regard intrigué. Nullement impressionné, Leroy releva son arme avec une précision déconcertante, indubitablement surnaturelle. Surpris par ces bruits de pas saccadés qui ricochaient dans les flaques d’eau, le brun voulut se retourner en sentant un trait d’arbalète lui transpercer violemment le dos. Son corps s’embrasa. Son mégot, désolidarisé de ses dents en flammes, s’éteignit dans une flaque d’eau, aussitôt recouverte par ce tas de cendres noires que furent ses os. Le pistolet du vampire ricocha sur le macadam trempé, effectuant deux rebonds avant de glisser dans un bouquet d’hibiscus trempés.

Enragé, le rockeur aux cheveux d’or releva son PM à l’instant même où un carreau d’arbalète se logea dans sa gorge. Déséquilibré, le mort-vivant appuya sur la détente comme un fou, sans prendre le temps de viser. Une rafale de balles jaillit du canon du pistolet-mitrailleur, déchirant la quiétude des lieux sans atteindre Nate. Quelques gargouillis sanguinolents sortirent de la bouche du blond lorsqu’il vérifia que sa protection tenait toujours le coup. Paranoïaque au possible, ce damné protégeait précieusement son cœur à l’aide d’une plaque d’acier renforcé, attachée à son torse.

Le pied de Nathan frappa le vampire à la main en le désarmant, puis au plexus, sans parvenir à le projeter véritablement en arrière. Légèrement désorienté, le monstre attrapa la tige qui lui transperçait la gorge et la brisa d’un geste furieux. Du sang se déversa à gros bouillons sur son torse en glougloutant de manière abjecte. Alors, il adopta une apparence hideuse, plus féline que jamais, signe d’une rage naissante.

Surpris par la vélocité du monstre, Nathan fit un ou deux pas en arrière avant de braquer son pistolet-arbalète vers lui. Plus rapide, le damné décocha un violent coup de pied dans l'arme de Leroy, la faisant exploser en un millier de débris. Cette fois-ci, chasseur et chassé se retrouvaient à armes égales. Le blond se mit à sourire vicieusement, ses ongles devinrent griffes, ses canines s’allongèrent de concert. Respirant comme un bœuf pour reprendre son souffle, le flic détailla le vampire, estomaqué par sa résistance, sa vitesse et sa force. Sa blessure au cou ne le gênait déjà plus, les morceaux de bois de la Sainte relique expulsés. À n’en point douter, ce buveur de sang devait être aussi puissant, aussi rapide que le Duc Charles Ruthwen en personne, un vampire que Leroy avait combattu au début de sa carrière.

Cette seconde d’inattention fut propice à Boucles d'Orqui se jeta sur Nate avec une frénésie redoublée. Il fut si rapide que Nathan n’eut pas le temps de réagir, trop englué dans ses réflexions. Ébahi par la frénésie du damné, le chasseur roula avec lui dans les flaques d’eau boueuse du patio, protégeant ses organes vitaux des mortels coups de griffes du monstre sanguinaire. L’espace d’un instant, Nathan sentit son anti-canine, pourtant faite d’acier renforcé, se déchirer sous la hargne du non-mort et voler en éclats. Désormais, sa gorge ne possédait plus aucune protection et il saignait de toutes parts. Bref, ses ennuis ne faisaient que commencer.

« Tu as tué l’un des plus puissants d’entre nous, vil mortel, tonna l’Ange déchu. Tu n’auras pas cette chance avec moi. Je suis Lest…»

Le vampire renâcla en comprenant qu’un pieu s’était impeccablement figé dans son dos. Nathan roula sur le côté, se défaisant de la prise du monstre. La mine défaite, le vampire tenta d’attraper ce pieu qui lui vrillait le corps en effectuant de grands moulinets maladroits, bondissant dans l’herbe, mû par l'instinct de survie.

« Ne te fatigue pas. Celui-ci est spécial ! souffla Nathan, du bois traité chimiquement. Une fois entré dans le corps d’un vampire, il se dissout dans l’organisme et le détruit en quelques secondes. Désolé de te l’apprendre, mais tu es déjà mort. »

En cas d'extrême urgence, un mécanisme situé à l’avant-bras gauche de Nathan pouvait éjecter un pieu. Et il venait de l’employer en le plantant au bon endroit, c’est-à-dire dans le cœur de la sangsue. Première fois que Nate usait d’une telle technique. A priori,il n’aurait jamais cru être capable d'y parvenir, tant l’exercice paraissait infaisable.

« Sale traître » ! pesta le rockeur en hurlant d’agonie. Il se tordit de douleur sous l’effet du liquide, un mélange d’anti-coagulants et d’eau bénite qui lui bouffait déjà le cœur, les poumons et les organes de l’intérieur. « Comment peux-tu faire ça à un vampire comme moi ? Moi qui suis un Dieu parmi les autres vampires ? »

Le monstre beuglacomme un fou, expulsant la décoction de son organisme en la vomissant, cicatrisant automatiquement la plaie causée par le pieu, tout en défiant la mort. Sans coup férir, Nathan actionna un autre mécanisme au niveau de son poignet droit. Une minuscule arbalète de métal déploya ses ailes, lançant un carreau d'acier qui se planta dans la poitrine du vampire, juste au-dessus des côtes. Une auréole de sang, rouge vif, colora les plis soyeux, azurés de la chemise en satin du rockeur aux cheveux longs. Le regard empli de haine, le monstre désira changer de forme, se débattant avec l’énergie du désespoir contre cette ultime bassesse du mortel.

Les yeux dans le vague, le vampire toucha la plaque protectrice qui protégeait son torse un court instant, comme pour se rassurer tout en crachant du sang, mais il ne palpa qu’un minuscule trou. Visiblement, Nathaniel Leroy venait d’accomplir l’impensable, lui transperçant le coeur de part en part à l’aide de ce pieu métallique, spécialement étudié pour pourfendre ce type de protection archaïque. Le blond n’eut pas le temps de réciter une prière satanique que son corps se mit à brunir soudainement, se changeant en une sculpture d’os noirs, sitôt créée, sitôt soufflée par le vent.

« C’était moins une sur ce coup-là », pesta Nathaniel en regardant les restes éparpillés du vampire et de son arbalète. Au sol, on n’apercevait plus qu’une plaque de métal, autrefois destinée à lui protéger la poitrine. Le chasseur sortit quelque chose d’une de ses bottes, puis assembla les pièces d’un nouveau pistolet-arbalète.

« Si cette plaque avait été intégrale, je serais sans doute mort depuis longtemps. Et pour répondre à ta question, ajouta-t-il à voix haute en s'adressant au tas de cendre tout en reprenant son souffle, si tu avais été moins bavard et moins pompeux, c’est moi qui serait par terre et non l’inverse.

- T’endors pas sur tes lauriers, Nate ! murmura une voix dans son oreillette, il y en a d’autres. Et ne t’étonne pas si ces buveurs de sang se sont changés en poussière immédiatement. Ils étaient si vieux qu’ils ont pris plusieurs siècles en quelques secondes.

- Je m’en doutais un peu, Michelangelo, le railla le flic. Merci quand même pour ta participation active.

Cette même nuit, quelques heures plus tôt, en France. Au milieu des sinistres restes de l’ancien dôme du lieu-dit « le Manège », d’antiques affiches, collées avant la guerre civile française, se battaient dans les bourrasques. Ces reliques fortement abîmées, jaunies par le soleil et délavées par la pluie, témoignaient de l’époque lointaine où ce lieu culturel appartenait encore aux humains. Collé contre un pan de mur démoli, fortement grisé par la pollution, le visage jovial d’un antique clown riait de toutes ses dents avec deux jolis impacts de balles au milieu du front. Aucun saltimbanque ne déambulait plus ici depuis des années, mais malgré cela, le site survivait toujours. En ces temps troublés, seule la clientèle avait changé. En effet, l'ancien lieu de spectacle était devenu « Le Manège ensorcelé », une boîte de strip-tease plutôt étrange, exclusivement réservée à des clients spéciaux.Enfuie sous les les ruines de l’ancien édifice, cette boîte de nuit flambant neuve demeuraità l’abri des regards indiscrets des Grouillants, comprenez des mortels, puisqu’elle n’accueillait que des créatures surnaturelles ou des démons. Vu l’heure avancée, les monstres s’y amusaient déjà en nombre.

« Est-ce que tu sais qui c’est, Monsieur Esper ? » balbutia le soulard démoniaque pour se rendre intéressant aux yeux de son comparse de boisson. Il se gratta les cornes avant de commencer son récit.

« Vas-y raconte » lança le vampire qui l'accompagnait. Avec ses petits yeux noirs imbibés d’alcool, son visage lacéré de toutes parts et sa langue pendante, Tom le Balafré ne payait guère de mine. Adossé à une table, quasiment camouflé dans une zone d’ombre, son visage errait du chat mort qu’il buvait vers cette barre métallique où se trémoussait cette danseuse à trois seins qu’il croyait avoir vue dans un vieux film de science-fiction.

« La pauvre Bellinda, pensa-t-il. Après un début de carrière foireux à Hollywood, la voilà qui secouait ses fesses dans ce bouge pour gagner une maigre pitance. En même temps, il ne restait plus grand chose des USA. »

Emmitouflé dans de nouveaux haillons, un bonnet à demi propre sur le sommet du crâne, le vieil immortel semblait presque heureux. De toute façon, dès que Tom s’imbibait d’alcool, il devenait forcément heureux. Son camarade reprit son monologue, plus obnubilé par le débit de ses propres paroles que par la poitrine remuante de la danseuse.

« Lorsqu’il est arrivé ici, cinq années plus tôt, Monsieur Esper s’est rendu compte de la puissance tellurique du lieu. Certes, les affrontements durant la guerre civile française avaient détruit de nombreuses bâtisses, dont les immeubles des rues avoisinantes. Et il ne subsistait qu’un morceau du dôme du manège, un pan prêt à s’effondrer, paraît-il. Mais globalement, les étages inférieurs, notamment les caves, tenaient bon. Alors, Monsieur Esper a décidé d’investir cet endroit en demandant gentiment aux squatters qui vivaient là de déguerpir.

- Y avait des squatters ? » lança Tom, qui ne comprenait rien à la conversation, mais faisait mine de suivre, les yeux dans le vague. « Pour sûr qu’il y avait des squatters. Tout un troupeau d’humains qui se cachait là pour éviter les rafles du Général Laval et de ses sbires. Bien évidemment, ces réfugiés qui vivaient de rapine ont refusé de partir. C’est toujours comme ça avec les humains. Ils sont faibles physiquement mais quelles grandes gueules. Bref, devant leur refus, Esper usa de ses dons démoniaques et les sacrifia un à un. Ensuite, il a protégé cet endroit des mains des autres Grouillants en y apposant quelques antiques runes dotées d’un immense pouvoir.

- Mais pourquoi tu me racontes tout ça ? Tout le monde le sait déjà, non ? répliqua le Balafré sans quitter les trois seins qui se trémoussaient dans son champ de vision.

- Ben pour faire la conversation comme deux potes, quoi. Et le démon enchaîna de plus belle. Du coup, pour les survivants et les civils qui se terraient dans le voisinage, le Manège s’est transformé en un lieu maudit. Ce site est devenu si maléfique que même en cas de pilonnage intensif, aucune bombe ne parvient à l’atteindre. Ainsi, même si un pilote d’avion chevronné vise le lieu, son missile explose immanquablement dans les cieux, ne recouvrant le dôme que d’éclats épars et inoffensifs, voire de poussière. Bien évidemment, une escouade de l’armée rebelle a tenté de se pointer ici pour en savoir davantage, mais aucun d’entre eux n’en est jamais revenu, rigola le monstre.

- Excuse-moi de te couper la parole mon pote, mais tu devrais nous resservir un peu de ta gnôle, » essaya Tom pour se débarrasser des parlotes ennuyeuses du gars. Sur ce, son collègue se reversa un verre d’alcool et l’avala d’un trait, oubliant Tom avant de reprendre son histoire.

« Après quelques travaux d’intérieur, dont la réfection de certaines salles, puis l’installation d’une scène centrale pour que les clients se rincent l’œil sur les danseuses à gros seins, Monsieur Esper ouvrit son antre. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à inviter ses amis et des clients potentiels, tous de nature démoniaque, of course. - Houlà, évite de parler anglais, j’ai déjà du mal à suivre, répliqua Thomas Durbin, sans même lever les yeux vers l’autre type, trop obnubilé par les fesses rebondies de Bellinda qui se dandinaient de-ci de-là. D’ailleurs, si je me souviens bien, tout ce que tu me racontes est écrit sur ce vieux parchemin qu’on peut voir contre l’un des murs lumineux, là-bas, » fit le Balafré en levant son doigt. En effet, une calligraphie colorée narrait la légende du nouveau Manège ensorcelé. Du moins, pour qui savait la déchiffrer.

« Tu as bien raison, mon gars ! » lança l’autre poivrot au moment où sa tête frappa la table. La seconde suivante, il dormait comme un bébé, complètement murgé. Tom allait enfin avoir la paix, trop heureux de pouvoir profiter de ce spectacle charmant et sans accompagnement sonore. La mine défaite, ilsouleva la bouteille du poivrot, se rendant compte qu’elle était quasiment vide.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Tom avait aidé Charles Ruthwen à assassiner Laéticia Bastet, l’Impératrice vampirique. Et pendant que l’Impur se rinçait l’œil sur cette incroyable série de tétons qui se trémoussaient au-dessus de lui, des images éparses revenaient parfois dans son esprit, tels de lointains songes brumeux. Tandis qu’il matait les fesses fermes de la danseuse, il les vit rapetisser à mesure qu’elle se rapprochait d’une barre plus éloignée.

Une nuée de lumières colorées, issues de multiples stroboscopes métalliques, brillèrent un instant devant l’étrange et néanmoins sensuelle Bellinda. Ce panorama changeant rappela au Balafré l’écume blême de l’océan. Ainsi, pour la énième fois de la soirée, Tom revit la scène, incapable d’admettre la disparition de son meilleur ami. La tête avachie sur le comptoir, son esprit rêvassa un instant, se souvenant de ce douloureux passage. À demi-saoûl, il remordit dans son chat puant la charogne, faisant gicler du sang sur ses frusques.

Juste après le crash de l’avion de Bastet, surnommé le Bennou, Tom le Balafré et Jébédiah Stane émergèrent des flots, nageant au milieu d’une kyrielle de vagues déchaînées. Si les deux damnés avaient miraculeusement survécu à l’explosion, Thomas devait malgré tout aider son compagnon d’infortune, sévèrement touché. Tant bien que mal, Durbin retenait le corps de son allié afin de l’empêcher de disparaîtredans les eaux noires.

Le fier guerrier gémissait tout en tentant de rester digne. Malgré la douleur, Stane ne bougeait quasiment pas, même si ses membres s’engourdissaient un à un, à cause des eaux sinistrement froides. Qui plus est, le Noir ne cessait d’avaler des tasses d’eau salée, peu ragoûtantes. Terrifié, Tom jeta un regard aux environs houleux à la recherche de son ami de toujours, le Duc Charles Ruthwen, sans l’apercevoir. Pour ne rien simplifier, Jébédiah pesait son poids car Tom ne s’avérait pas aussi carré que Charles. Ses petites épaules rondes, en cul de bouteille, ne lui permettraient pas de tenir bien longtemps. En temps normal, le clochard aurait pu le porter sans aucun mal, un vampire ayant généralement la force d’une vingtaine d’hommes, mais Thomas saignait de toutes parts.Pour parachever le tout, il avait usé de son sang en activant ses pouvoirs surnaturels dans le Bennou.

Les petits yeux noirs et malicieux du Balafré se perdirent de nouveau dans le lointain. À droite comme à gauche, il n’aperçut que des kilomètres et des kilomètres de vagues noires et remuantes qui se confondaient avec les cieux d’encre. Quoique incapable de s’orienter pour déterminer s’ils nageaient près des côtes ou non, Tom fit en sorte de garder le moral. Une pluie battante et glacée, véritable nuée de hallebardes, lui cingla le visage, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit de plus. « Nous sommes en vie, pensa-t-il. C’est déjà un bon début et ce crachin importe peu. Mais bon sang, où est-il ? hurla Tom, Où est passé cet ostrogoth de Duc ?

- Il a coulé, murmura Stane, je l’ai vu couler à pic tout à l’heure. Il semblait très amoché. »

Une vague de quatre mètres de haut recouvrit les deux vampires, les immergeantdix mètres plus bas, dans une eau encore plus glaciale. Sous la rudesse de la déferlante, le corps de Stane échappa des doigts du Balafré. Tom nagea prestement dans les flots, parvenant à l'attraper au poignet avant de le remonter à la surface, non sans effort. Certes, les corps vampiriques résistaient à d’incroyables variations de température, mais lorsque le précieux fluide vital qui les animait se faisait rare, leur sensibilité au froid paraissait rejaillir. Et au vu des quantités de sang qu’ils avaient brûlées dans le précédent combat, la température de l’eau égalait celle d'une crique polaire.

L’horrible gueule, atrocement abîmée de Durbin, émergea des flots pour la centième fois. En empêchant Jébédiah de couler, il goûtait tout autant que lui à ces liquides salés qui lui donnaient envie de gerber. Bon sang, il crevait tellement de soif qu’il aurait bu n’importe quel rafraîchissement sanguin, même non alcoolisé. Hésitant sur la conduite à adopter, Tom essaya de discerner une quelconque bande de terre ou même le corps de Charles. En vain. Pour la première fois depuis longtemps, le vampire Impur affrontait un dilemme cornélien. Soit il sauvait Jébédiah Stane, un type sympa qu’il ne connaissait pas plus que ça, soit il recherchait son vieux comparse de toujours. Bien évidemment, cette pluie glacée et ces dantesques vagues ne lui facilitaient pas les choses.

« Vacherie ! éructa Tom. J’ai perdu mon bonnet en laine troué dans la flotte. Du coup, comme tout chauve qui se respecte, j’ai froid auhaut du crâne. Et ce salopard de crachin est encore plus gelé qu’une vierge d’Alaska.

- Tu penses que Charles s’est noyé ? murmura Stane, moribond.

- Charles est un bon nageur, crois-moi. S’il veut s’en sortir, il pourra le faire, maugréa le Balafré. C’est encore une histoire de gonzesse, je parie. C’est toujours des histoires de gonzesses avec lui.

- Que veux-tu dire ? marmonna le Noir aux muscles puissants, ne comprenant rien au propos de l’autre immortel, le visage collé avec dégoût contre le torse puant du clochard.

- Je pense qu’il a coulé délibérément. Le Duc voulait mourir. J’ai essayé de capter son esprit durant un court instant, mais il a rompu la liaison télépathique.

- Qu’allons-nous faire, Tom ? Je me vide de mon sang comme un porc. Je ne vais pas tenir longtemps si je ne bois pas quelque chose. Je dois me régénérer au plus vite. Et à cause de ce satané froid et de ce sel de merde, mon corps ne guérit pas !

- Je sais. Bon, on va essayer de sauver nos culs, répliqua Tom en évitant à Stane de couler à nouveau.Nous verrons ensuite. Tu arriveras à nager quelques minutes tout seul si je te laisse barboter un peu ? Disons, trois minutes ?

- Ça devrait aller, mais j’ai vraiment besoin de sang. Je me sens faible. Très faible.

- Les hommes de la Féline ne t’ont pas loupé, on dirait. Surtout ce salaud de Dvorak.

- Reste là, mon grand, je vais nous chercher à boire. »

Alors, Tom plongea dans les remous, disparaissant dans les eaux opaques et glacées. Sous la surface huileuse, amalgame de tant de pollution, le damné se mit à nager commeune raie manta. Dans les méandres de l’océan, il pratiqua la brasse, allongeant les mouvements pendant plusieurs minutes, slalomant ici ou là, jusqu’à ce qu’il aperçoive ce qu’il désirait. À cinquante mètres en dessous de lui, deux grands requins blancs, leur odorat extrême alertés par le goût du sang des deux immortels, surgissaient des abysses. Les squales, larges prédateurs à l’œil mort, glissèrent doucement dans leur direction, avalant rapidement les mètres, la gueule grande ouverte, prête à les dévorer. L’un d’eux fila vers Tom, s’apprêtant à le dépecer lorsqu’il vit le Balafré jaillir vers lui, les canines en avant. Bizarrement, le requin sembla surpris de voir que ce gaillard, vêtu d’oripeaux troués, nageait très vite. Ensuite, il devina les ridicules dents jaunies du damné se plantant dans sa peau épaisse, puis la déchirant furieusement. Le monstre des profondeurs effectua plusieurs mouvements furtifs pour choper le bras ou la jambe du vampire. Sans succès.

Le sang du requin, qui mesurait cinq bon mètres de long, jaillit dans la bouche asséchée du Balafré telle une fontaine de jouvence, le revigorant comme jamais. Le terrible squale, la mâchoire claquant dans les flots, se débattit tant bien que mal, bougeant ses nageoires et sa queue dans de vains mouvements frénétiques pour briser les os de son agresseur. À n’en pas douter, Thomas Durbin s’avérait plus agile, plus impitoyable et plus rusé que lui. Agonisant, le prédateur des mers se retourna sur le dos, s’avachissant dans des tourbillons d’eau rougeâtres et ensanglantées, mordu par plus fort que lui, une immense plaie béante de vingt bons centimètres de profondeur sur le côté.

Bien que repu, Tom leva les yeux un instant vers la surface obscure, cherchant le second requin blême. Dans leur lutte acharnée, les deux prédateurs avaient immanquablement dérivé vers le fond de l’océan. Du coup, le vampire ne distinguait plus le corps de Jébédiah qui flottait pourtant quelque part au-dessus de lui. Il pouvait avoir dérivé d’une centaine de mètres, peut-être plus. Sans omettre que l’obscurité de ce ciel d'ébène n’arrangeait rien. Même doté de formidables sens accrus, Tom n’y voyait goutte.

Alors, le liquide carmin du squale afflua dans les terminaisons nerveuses du vampire, cicatrisant mystiquement ses moindres entailles. Immédiatement, ses sens se décuplèrent. Il put sonder les abîmes comme jamais à la recherche de son allié d’infortune. En le repérant, Thomas tenta de réprimer un frisson d’angoisse car l’autre prédateur de sept mètres se dirigeait vers Stane à toute allure.Toutefois, le Black aux tatouages tribaux et aux muscles d’acier ignorait tout du danger, pataugeant tant bien que mal à cause de ses multiples blessures, se vidant innocemment de son hémoglobine en indiquant la route à suivre au terrible squale.

Le requin redoubla de vitesse en fonçant vers sa proie, salivant à l’idée du festin à venir. Sa gueule s’ouvrit béatement, terrible armada de dents aiguisées, prête à enlever les deux jambes de sa victime. D’un mouvement surnaturel, Tom se propulsa avec une vitesse hors norme, sublimépar tous ces litres de sang chaud qu’il venait d’ingurgiter. Quoi que nageant extrêmement vite, l’ancien soldat arriverait trop tard.

Il se lança malgré tout, se débattant comme un beau diable en poussant sur les muscles de ses bras et de ses jambes dans un ultime effort. L’espace d’un instant, il se remémora les champs de bataille de Verdun. Il se revit, tirant sur ses multiples adversaires pour les empêcher de prendre sa vie, se souvenant que la caractéristique première du mortel qui sommeillait en lui, était de survivre.

« Attention, » hurla l'Impur par télépathie, dans l’espoir de prévenir Stane. Son appel atteignit l’autre vampire une demi-seconde trop tard. Les mâchoires du requin firent mouche en se refermant sinistrement sur les deux jambes du pauvre Jébédiah. Le Noir imposant sentit qu’on le tirait vers l’arrière avant de comprendre ce qui se passait exactement. Ensuite, sa peau fut déchiquetée par les incroyables dents triangulaires du grand requin blanc de sept mètres de long dans une nappe d’hémoglobine tiède.

Premier chapitre du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009


Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

19.00 € 15.20 € Hors Stock

Le Regne des Immortels, Chapitre second

CHAPITRE DEUX : CE GENTILHOMME DE BALAFRÉ

Il est des gens dont l’approche équivaut à tous les maléfices.

VICTOR SEGALEN.

À la Nouvelle-Orléans, Nathaniel Leroy se releva, puis rechargea un carreau dans son pistolet-arbalète avant de marcher vers l’entrée principale sous une pluie battante. Les rafales de balles des deux sangsues l’avaient annoncé. Aussi, il défonça la grande porte d’un unique coup de pied bien placé. La puissance potentielle du Juste ainsi que sa force surnaturelle, faisaient de lui un être capable de lutter à armes égales contre les vampires. En pénétrant dans le corridor lambrissé, Nate repéra deux damnés vêtus de costumes traditionnels africains aux couleurs vives et chamarrées. Bien sûr, les deux Noirs imposants intervinrent de concert. Le premier fit feu vers le flic au jugé, envoyant une rafale de balles s’écraser au-dessus de sa tête dans un horrible crépitement sec.

Pour toute riposte, le Black reçut un trait d’arbalète en plein cœur. Sous la douleur, le géant de basalte fracassa la porte adjacente d’un vestibule en disparaissant dans les manteaux et les échardes de bois, geignant comme un animal blessé. Le second fit également feu. Les balles déchirèrent les parois boisées, faisant craqueler tout un pan de mur, mais Nate plongea à nouveau au sol.

Profitant de cette diversion, l’Africain se mit à courir comme un fou furieux en filant à l’autre bout du couloir pour monter à l’étage. Ses pieds parcoururent trois marches avant qu’un lancer de dague ne lui transperce la nuque. Le visage figé par un horrible rictus, il retomba mollement sur les lattes du parquet en levant des yeux révulsés vers le haut de l’escalier en bois. Curieusement, Leroy constata que les chairs, les organes et les os du vampire ne se mettaient pas à pourrir et à se désagréger. Circonspect, il se pencha sur le corps de sa victime, récupérant sa dague bénie en faisant craquer les vertèbres du monstre avec une pointe de sadisme.

« Il me faudrait une arbalète à répétition comme les fabriquent ces mecs d’Hollywood, » maugréa Nate en attendant ce curieux spectacle de décomposition spontanée qui tardait à venir. Généralement, tous les vampires mouraient d’une façon différente. Certains vous explosaient au visage comme si la puissance qu’ils détenaient se libérait soudainement en déchirant leurs chairs, d’autres encore se liquéfiaient comme s’ils fondaient sous l’effet d’un quelconque acide interne, les derniers s’enflammaient comme du petit-bois sec. Mais curieusement, ce corps-ci demeurait intact. Pour plus de sécurité, Nathan décida de le décapiter parce que tout cela commençait à l’inquiéter sérieusement.

Férocement, il replanta sa dague dans la nuque du monstre, l’enfonçant jusqu’à la garde en se couvrant d’hémoglobine. Pendant qu’il s’affairait à sa tâche, une ombre massive se glissa dans son dos. Une chaise en bois d’acajou s’écrasa violemment sur le haut de son crâne et Leroy s’écroula sur le dos, à demi groggy. Son pistolet-arbalète ricocha dans le couloir, glissant à six bons mètres de ses doigts.

Sur le point de tomber dans les vapes, Nathan contempla brièvement le visage de son agresseur, découvrant avec stupéfaction qu’il s’agissait du second Black. Une expression étrange et féroce courait sur le visage déformé, perclus de douleur et de haine de son adversaire. Le trait qui vrillait sa poitrine, au demeurant musclée, ne le gênait pas outre mesure. Après sa visite dans le porte-manteau, il désirait s’occuper de Nate et lui faire des mamours.

« Il y a une méprise, murmura Nathan, en tentant de reprendre ses esprits. J’ai dû me tromper de maison…

- Je vais te tuer à petit feu, fit le damné en s’emparant d’une immense épée à deux mains, suspendue en guise de décoration. Humblement, je reconnais n'être guère doué pour manier les pistolets. Feu mon collègue, également. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes ici. Cependant, la prochaine fois que tu voudras occire l’un d’entre nous, assure-toi que ta victime est bien décédée.

- Vache, ton patron doit te payer au nombre de mots savants que tu débites, souffla Nate, qui tentait de reprendre ses esprits. Je n’ai pas tout compris à ton charabia. J’ai fait peu d’études, tu sais… »

La lame de l’épée fendit l’air, éventrant le plancher à l’endroit même où se trouvait la tête de Nathan précédemment, faisant voler un incroyable tas d’échardes en tous sens. Leroy se rejeta en arrière, évitant de justesse qu’un autre coup ne le sectionne en deux, preuve que l'arme n'était définitivement pas factice. Désarmé, il attrapa une petite armoire basse dans l’entrée, la lançant sur le front de son adversaire aux vêtements colorés. Le bois éclata dans un craquement sec, suivi d’un bruit de vaisselle pilée, déséquilibrant le Noir un court instant. Une brève seconde qui lui permit d’entrer dans l’une des salles du rez-de-chaussée.

Évidemment, le flic possédait d’autres armes, totalement inefficaces, puisque les pieux et autres traits d’arbalète ne tuaient pas ces morts-vivants. La situation se corsait. Quant à sa dague, elle était restée plantée dans la nuque du second quidam. Bref, il devait trouver de quoi se battre à armes égales. Et rapidement. À tout hasard, il s’équipa d’un pieu, poussant une série de voilages partiellement opaques qui l’empêchaient de voir quoi que ce soit, avant de déboucher dans une superbe et vaste chambre aux lumières tamisées de couleur bleue. Çà et là, de grands chandeliers dotés de bougies et quelques néons azurés éclairaient la salle.

En dépit de cette ambiance feutrée, quelques jolis tableaux et les formes mouvantes de larges bustes en marbre apparaissaient ici ou là. Un doux feu de cheminée crépitait dans l’âtre tandis que des halètements marqués résonnaient quelque part, conférant à cette pièce, un aspect à la fois intime et malsain. C’est à ce moment précis que Nathan distingua un grand lit sur lequel un vampire aux cheveux courts prenait une jeune et jolie jeune femme aux cheveux d’or en levrette.

« Désolé, plaisanta Nate, en les observant tel un jeu de Lego lubriques. J’ignorais que c’était occupé. Je pensais tomber sur un repaire exclusivement gay. Je me renseignerai davantage la prochaine fois. »

Non décontenancé, l’immortel repoussa les fesses de sa partenaire en la laissant tomber sur la moquette, vulgaire chaussette usagée, avant d’arracher un drap du lit pour s’en faire une tunique. Le choc sourd des côtes du damné résonna contre le pieu en bois d’aulne de Nathan. Une marée de sang épaisse et chaude, juteuse au possible, recouvrit la main du chasseur. Surpris par son exceptionnelle vitesse, le vampire réprima un frisson avant que son corps n’explose.

Le souffle de la déflagration fut tel que Leroy fut projeté à l’autre bout de la pièce avant de s’écraser contre un mur. La jeune femme courut vers les voilages, entièrement nue, ses fesses rondes rebondissant au gré de sa course alors que les poutres et les rideaux autour prenaient déjà feu.

« J’ai l’info ! gueula soudainement Mitch dans l’oreillette de Nathan. Ce ne sont pas des vampires normaux, mais des Maîtres vaudous. Il est probable que leurs cœurs ne soient pas au même endroit que les autres. Voilà pourquoi tu n’as pu les tuer !

- Super, » murmura Nathan en entendant le Black qui venait de surgir en tranchant les voilages d'un coup d'épée. Avec un sourire sadique, le monstre chopa la blonde sans le moindre mal.

« Nate, la nana ! cria Roberto, installé dans cevan où il observait la scène grâce à la caméra optique. Il va la tuer ! »

À l’idée de se remémorer la suite, Tom eut envie de vomir, revenant de plain-pied dans le club de strip-tease de Monsieur Esper. Son numéro terminé, Bellinda, la succube métamorphe, quitta la scène. Le vampire Impur la suivit du regard en scrutant la décoration sordide de l’établissement.

Avec ses grands néons colorés, jaunes et bleus, dont la lumière provenait de luminescents Xandariens, le Manège ensorcelé n’affichait que des objets étranges appartenant à des dimensions parallèles ou surgis d’un lointain passé. On pouvait notamment apercevoir un vieux loup-garou empaillé, totalement mité, installé dans une cage évoquant la prise d’un grand fauve. Plus loin, l’épée, tout du moins la réplique de l’épée du Roi Gùlan IV, trônait fièrement sur l’un des murs, scintillant de mille feux. On distinguait également la partie supérieure du crâne osseux d’un grand Dragon gris qui ornait le bar, incrusté dans le bois par des procédés mystiques. Les orbites géantes de la défunte créature, serties de faux joyaux, observaient tranquillement les jolies pompes à bières finement gravées.

« Un vrai cimetière, » pensa le Balafré. Principalement des reliques d’autres espèces qui furent assassinées par les vampires au cours des siècles. La seule chose qui l’étonna vraiment fut ces tableaux épars, accrochés ici ou là et qui dépeignaient des scènes torrides et glamour entre des damnés consentants. Dégoûté par les dessins de ces aquarelles sexy, lui qui était célibataire depuis trop longtemps pour en parler, l’Impur mordit de nouveau dans son chat alcoolisé. Ses canines arrachèrent une oreille infecte, pleine de vers.

« Ah, la vache ! gueula-t-il à moitié bourré. Il est pas frais, ce chat ! On m’a refilé de la camelote. » Sur ce, le gaillard tenta de se relever, manquant de trébucher sur son pote d’un soir, le démon cornu. Heureusement pour lui, son compagnon de beuverie dormait toujours depuis dix bonnes minutes.

Le Balafré tituba sur plusieurs mètres, prêt à engueuler l’aubergiste de tout son timbre avant de tomber lourdement sur le plancher tel un tas de vieux chiffons puants, emporté par un misérable croche-pied. Avec un horrible craquement sec, son nez explosa contre le marchepied doré du comptoir. Du sang âcre, coulant de son nez plein d’hémoglobine, se déversa dans sa bouche tuméfiée. Àmesure qu’il tentait de se relever péniblement, les éclats de rire des autres pochetrons résonnèrent un peu partout.

Sous la colère, Durbin comprima ses poings en trouant ses mitaines de ses ongles pointus, prêt à en découdre avant de se rappeler alors la sacralité de ce lieu. Un sortilège, lancé par le Mage Esper en personne, empêchait les monstres de se battre. Du moins, c’est ce que prétendait la légende, sûrement pour éviter les querelles inutiles. Tom releva sa face ravagée, hideuse au possible, vers l’individu qui venait de le faire ridiculement chuter, distinguant une jeune femme brune aux cheveux noirs et bouclés. Elle était assez jolie, même très jolie. À la couleur de sa peau, il devina qu’il s’agissait d’une vampire.

« Pas de mal, » baragouina le Balafré, heureux de découvrir le visage enchanteur de sa dominatrice.

Il détailla le corps de la damnée très longuement, s’attardant sur sa poitrine généreuse, engoncée dans un corset serrant, puis le galbe de ses hanches et de ses cuisses qu’on devinait derrière les voilages d’une superbe robe rouge.

« Désolée, murmura la jeune vampire aux yeux d'émeraude, trop amusée pour être confuse. Je ne vous avais pas vu. Pourtant, j’aurais dû vous sentir…

- Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle. J’ai une constitution très résistante, » lança Thomas Durbin, au moment même où du sang gicla de son nez à la manière d'une fontaine ardente. Il plaqua une main sur son appendice meurtri, empêchant son fluide vital d’éclabousser son interlocutrice. Un sourire abruti s’installa sur son visage répugnant. Cependant, cinq doigts ne suffisaient pas à contenir les flots de mucus ensanglantés qui jaillissaient en tous sens. Son autre main fut nécessaire pour tempérer les giclées de son pauvre pif agonisant.

Aux alentours, les derniers rires se calmèrent un à un. Visiblement, les clients attendaient une baston qui ne viendrait pas ; ils se remirent donc à causer de choses et d’autres. Les deux individus purent ainsifaire plus ample connaissance. Pour lui faciliter la tâche, Mélanie Leroy se retourna vers son verre, abandonnant ce pauvre hère inintéressant et moche comme un pou à son triste sort. Non seulement, il puait la charogne mais de surcroît il se vidait de son sang comme un porcin.

« Excusez-moi, » fit le monstre en s’approchant d’elle. La jeune immortelle le dédaigna en jouant avec l’ombrelle de son cocktail rougeâtre, faisant mine de ne pas l’avoir entendu.

« Excusez-moi, » répéta-t-il, en attrapant carrément le verre de la vampire où flottaient deux orbites globuleuses.

Mélanie leva un sourcil dans sa direction, visiblement dérangée par ce larcin digne d'un goujat de la pire espèce. « De toute évidence, cette bombe sexuelle ne désirait pas lui répondre, ni même converser avec lui de la pluie et des retombées atomiques, pensa l’Impur. Qu’importe, il allait lui parler.

- Oui, répondit-elle malgré tout, faisant un effort surhumain pour paraître polie. C’est gentil de tenir mon verre, mais je pense qu’il sera plus en sécurité dans ma main plutôt que dans celle d’un soûlard…»

Complètement rond, le Balafré l’observa avec le plus incroyable, le plus intense et le plus abruti des visages. Toute une vie de banqueroutes financières et de conquêtes féminines fantasmées, se concentrèrent dans les quelques mots qu’il prononça avec le plus grand calme.

« Dis-moi, est-ce que tu baises ? » cracha Durbin, sûr de son coup. Il venait de trouver la pute la plus excitante de ce fourbi et il ne comptait pas la laisser partir avec un autre client, même si son nez partait en vrille. Qui plus est, il avait largement de quoi la payer en nature. Une clé de douze avec une tête de lapin au bout, comme il se plaisait à le dire.

« Ben alors, salope ? » ajouta-t-il en exhibant ses petites dents noircies et jaunâtres, avec des morceaux de viande de chat pourris accrochés çà et là. La moindre des qualités du Balafré ? Il savait parler aux femmes. « Tu ne réponds pas ? Tu préfères parler avec ta langue, je parie. »

Pour toute réponse, Tom sentit une gifle, dure comme l’acier, s'aplatir sur son pauvre visage ligaturé de toute part. L’impact fut tel qu’il décolla à l’autre bout de la pièce, s'écrasant grossièrement sur une table qui se brisa au milieu d’éclats de verre. Éclaboussé, un jeune couple se recula brusquement, comprenant que cette bataille ne les concernait nullement. Le Balafré, aucunement impressionné, se releva d’un bond, comme revigoré par cette douche d’alcool. Ses ultimes mèches de cheveux sales et ébouriffées, totalement humides, se mirent à rebiquer.

« Une pute sado-maso ! grogna-t-il de plaisir. J’adore ça. Choisis ta chambre bébé et mon corps d’athlète est à toi !

- Tu es vraiment dur de la feuille, toi, râla Mélanie, comprenant que ce tocard allait insister davantage et que ce quiproquo risquerait de durer un long moment. Je ne suis ni une danseuse à trois seins, ni une pute, espèce d’abruti ! »

Alors qu'elle s'apprêtait à répliquer physiquement, une poigne coriace enserra le poignet de Mélanie. Une Goule Noire, qui n’avait de Goule que le nom vu son incroyable force, la regarda dans le blanc des yeux, prête à frapper si nécessaire. Celui qui lui faisait face était Radone, l’un des impressionnants videurs du Manège.

« Arrête ça tout de suite ! articula le porte-flingue en serrant les dents. Le boss te tolère car il apprécie tes toiles. Quant à ce poivrot et en dépit de son apparence, il possède de bons appuis politiques. Alors, si vous voulez vraiment vous battre, vous sortez de ce lieu maintenant ou je me charge de vous balancer à l’extérieur…

« C’est bon, souffla Mélanie, déçue de ne pouvoir en découdre ici même. Je sors.

- Idem, ajouta le Balafré. Le froid, ça m’excite un maximum. Mon appendice devient gigantesque lorsqu’il est malmené…»

À la Nouvelle-Orléans, un hurlement féminin résonna dans une des chambres de la résidence Lamont. Le Maître vaudou relâcha le corps sans vie de l’innocente, un large sourire sadique dénudant ses canines impeccablement blanches. Le corps nu et mou de la jolie blonde s’écrasa sur la moquette, les vertèbres brisées. Quant à Leroy, il serait le prochain sur la liste.

« Et merde, » vociféra Nathan, tout aussi furieux contre le damné que contre lui-même. Àla recherche d'une quelconque planche de salut, il vit qu'un antique katana se tenait sur un présentoir, accroché dans le dos du molosse. Cependant, Nate devrait faire un bond au-dessus du lit pour l’attraper en risquant un méchant coup d’épée. Il tenta de gagner du temps.

« Pourquoi tu as fait ça, espèce de salopard ?

- Pour le fun, » ricana le Black.

Empli d'une rage sans limite, Nathan décrocha le katana par télékinésie. Le monstre d’onyx eut à peine le temps de bouger qu’il sentit une pointelui perforer les intestins à trois reprises avant de rejoindre la main du flic. Surpris, le géant tituba sur deux mètres en dégobillant un bon litre de sang avant de s’écrouler à genoux en sentant sa tête se défaire de son cou sous le fil de cette lame aiguisée. Leroy attrapa la tête remuantede la chose, puis jeta cette trogne hurlante dans les flammes de la cheminée. Le crâne, dont la machoire s'agitait toujours en l'insultant copieusement, s’immola illico, ne vibrant qu’une dizaine de secondes avant d'émettre de brefs cris d’agonie. Le corps fit quelques mouvements convulsifs avant de se changer en poussière.

Pas le temps de souffler que les enjambées de l’autre vampire résonnaient déjà dans le couloir. Le Juste n'ayant pas eu le temps de le décapiter intégralement, cette satanée poupée brave gars fonctionnait de nouveau parfaitement. Qui plus est, la chambre bleutée prenait feu de toute part et le flic ne pourrait pas rester là très longtemps, il sortit donc de la pièce pour affronter le danger en face. Le Noir, libéré de cette daguequi lui trouait la nuque, sprintait maintenantle long de l’escalier ascendant. Ni une, ni deux, Nathan balança une grenade incendiaire avant de se plaquer au sol. Sans pour autant arrêter de grimper, le vampire sentit le projectile de métal lui démettre une épaule. La grenade ricocha sur deux, trois marches, le souffle de l’explosion expédiant le type et l’ensemble de l’étage dans les flammes de l’enfer.

« En général, ce genre de sbire s’enfuyait toujours à l’opposé de l’endroit où se trouvait son Maître pour lui laisser le temps de filer, » se souvint Leroy. Pour preuve, trois jours plus tôt, un vampire très puissant du nom de Corvacavait faussé compagnie au chasseur de cette manière. Depuis, Nathan faisait gaffe à ne plus commettre ce genre de bévue. Autrement dit, le grand manitou, le créateur de toutes ces engeances, se trouvait sans doute à la cave. Nathan marcha vers la porte en question lorsque que quelqu’un l’interpella par télépathie.

« Descendez, n’ayez crainte. Je vous attendais, » fit une voix masculine, posée.

Inquiet, Nathan scruta les environs. Le rez-de-chaussée, tout comme l’étage de la maison, s’embrasait déjà. Autrement dit, il bénéficierait de quelques minutes tout au plus pour finir sa besogne. Leroy se demanda s’il ne se jetait pas, tête la première, dans un piège grossier. Cependant, il descendit malgré tout ce qui ressemblait à une volée de marches en bois, branlantes à souhait.

Une odeur abjecte, viciée, imprégnait les antiques murs de torchis, recouverts d’épaisses toiles d’araignée. Au fur et à mesure qu’il glissait dans cette sinistre cacophonie de craquements stridents, il se demanda ce que cette cave pouvait receler de si terrible. En bas du vieil escalier termiteux, le Juste poussa une petite porte, également en bois, puis débarqua dans une sorte de laboratoire sinistre, recouvert de poussière.

Çà et là, on apercevait du matériel de biochimiste sur de grandes tables, des becs Bunsen, des vases à bec, des cornues, des pipettes et de grands réceptacles en verre. Certains bocaux, dont le contenu paraissait vivant, semblaient provenir tout droit d’un film d’horreur des années trente. Plusieurs d’entre eux, étiquetés et référencés, résultant d'indicibles expériences, reposaient dans une grande armoire métallique entr’ouverte. Quelqu’un ou quelque chose les avait donc soigneusement entreposés là. Demeurant aux aguets, Nate repéra une silhouette anthropoïde, étrangement silencieuse, qui se trouvait derrière une des tables. Il la jaugea, l’arme au poing, prêt à faire feu.

Il était grand et brun, plutôt costaud. Son visage sévère se couvrait de petites stries, la conséquence d'anciennes balafres ou d’une quelconque maladie de peau non traitée. L’homme ne paraissait pas armé et présentait un visage amical. Il portait un manteau long et plusieurs mèches de cheveux courts jaillissaient d’un large chapeau. Ses yeux gris, sans âge, témoignaient de nombreuses batailles, mais à en juger par la couleur de sa peau, légèrement ambrée, ce gars n’appartenait manifestement pas au genre vampirique. La dépigmentation dûe à l’absence des rayons du soleil amoindrissait toujours leurs couleurs de peau, se rappela Leroy. Toujours. Et ce gars venait de prendre un bain de soleil, voire de se faireune séance d’UV récemment.

« Vous n’êtes pas un vampire, murmura Nathan.

- Eh non ! » répliqua l’homme en se levant.

Nathan affina sa visée pour être sûr de faire feu en premier.

« Qui êtes-vous ?

- Celui que vous deviendrez peut-être un jour, Nathan.

- Vous connaissez mon nom ?

- La Confrérie de Cérinthe m’espionne, donc je fais de même. J’ai longtemps travaillé pour eux, vous savez. Je les connais très bien et aucune de leurs procédures débiles ne m’est inconnue.

- Je ne suis pas sûr de tout comprendre, balbutia Leroy. Vous êtes un ancien chasseur ?

- En effet.

- Et vous vivez au milieu de vampires ?

- Disons plutôt qu’ils travaillent pour moi. Vous avez tué quatre de mes protecteurs, ce n’est pas mal pour un jeunot comme vous. »

Une voix angoissée, provenant de l’oreillette, résonna dans l’ouïe de Nathan.

« Nathan, tue-le ! C’est lui la cible ! Ne te laisse pas embobiner ! »

Leroy laissa son arme dans la direction du type, pas vraiment convaincu par les paroles de Michelangelo, dit Mitch, la tortue ninja du Vatican.

« Ils vous disent de me tuer, pas vrai ? » Aucunement intimidé, le type s’alluma une cigarette.

« Qui êtes-vous ? trancha, Nate, braquant toujours son arme de poing.

- Vous ne tirerez pas, Nathan. J’ai étudié votre dossier en long, en large et en travers. Vous avez un peu plus de trente ans. Vous êtes flic et vous venez de demander un congé exceptionnel, le temps de donner un coup de main à la Confrérie. Vous vivez à Scylla dans cet endroit bucolique qu’on appelle les Contrées de la Déesse Arduinna. Vous aviez une sœur qui se prénommait Mélanie. Une artiste peintre de renommée mondiale et qui est soi-disant décédée dans des circonstances étranges. Vos antécédents médicaux vous ont forcé à abandonner la clope car vous avez chopé un cancer. Bizarrement, vous semblez en pleine forme pour un mourant. »

Nathan ne répliqua pas, surpris par l’étonnante véracité des paroles de son mystérieux adversaire. L’homme reprit son discours.

« Dernièrement, vous avez tué un prêtre, mais vous ne vous en êtes toujours pas remis. Au vu de votre éducation catholique, vous en avez logiquement déduit que flinguer du vampire pouvait peut-être vous permettre d’atteindre la rédemption. Personnellement, j’en doute mais si c’est votre leitmotiv perso, pourquoi pas. Et comme vous le dites, le hic en question, c’est que je ne suis pas un vampire…

- Nate, tue-le, bordel ! » blasphémèrent de nouveau les voix de ses alliés, installés dans le van. Cependant, Leroy débrancha l’oreillette ainsi que la caméra optique pour s’entretenir avec le mystérieux inconnu.

Je ne vais pas me répéter toute la nuit et je déteste jouer au perroquet, Monsieur Mystère. Qui êtes-vous ? s’énerva le flic en visant la poitrine du gusse, le doigt sur la détente de son 9 millimètre parabellum. Et que savez-vous au sujet de ma sœur ? Pourquoi dites-vous qu’elle est prétendûment décédée ?

- Je dois y aller, Nathan. L’étage brûle et ces braves pompiers cajuns ne vont pas tarder à arriver. Après la catastrophe d’il y a trois ans, une maison en feu, c’est de la bagatelle pour eux. Et ils risquent d'avoir tout autant de travail dans les prochains jours. Désolé de briser votre moral mais si les vampires du coin ont décidé de prendre la poudre d'escampette, c'est à cause du nouvel ouragan qui s'approche et non à cause de vous. Mais nous nous reverrons bientôt, je vous rassure.

- Je ne suis pas sûr que vous ayez compris, le railla Nathan en réaffirmant sa prise sur l’automatique, ne sachant pas si ce type bluffait ou pas. C’est moi qui tiens le flingue ! »

Projeté contre l’armoire métallique avec une incommensurable violence, Nathan pulvérisa une dizaine de bocaux en verre, puis s’écrasa au sol, au milieu des bruits cristallins, la peau écorchée. Alors que des morceaux de verre se logeaient déjà sous sa peau, mise à vif, il sentit son corps se soulever et heurter l’armoire trois fois de suite. La brutalité des impacts fut telle qu’à chaque coup, il crut sa dernière heure arrivée. Visiblement, ce mortel maîtrisait la télékinésie mieux que lui. Largement mieux même.

« Je pourrais vous apprendre quelques trucs si vous acceptiez de reconnaître votre étroitesse de vue…murmura l’homme.

- C’est donc vous le DRH, ici ? Je comprends mieux pourquoi vous parlez si bien. Comme je le disais à vos hommes, j’ai toujours été un mauvais élève... »

L’armoire métallique, maintenant vide, s’effondra sur le corps du flic dans un ignoble fracas. Une épaule démise, trois côtes fêlées, Leroy repoussa le meuble d’une main en tentant de se relever au milieu des morceaux de verre et du liquide poisseux qui recouvraient désormais le sol. Çà et là, des choses indicibles, libérées de leur prison ébréchée, rampaient déjà autour de lui. Le chasseur se traîna sur le côté, recherchant son adversaire du regard avant de recevoir une invisible pluie de coups.

« Il n’est pas nécessaire d’être armé pour être dangereux, Leroy. Vous devriez le savoir, » ajouta l’inconnu.

Alors, tous les objets de la pièce partirent vers Nate. Il se lança sur le coté avec véhémence, évitant un large bureau en métal plein de dossiers qui se fracassa contre le mur dans un vacarme infernal. Le flic hurla, comprenant que sa cheville venait d’être heurtée par quelque chose. Une seconde volée, armada de couteaux et d’autres ustensiles, s'envolèrent vers lui et il se protégea avec ses avant-bras comme il put ; nouvelle vague de bleus, d’ecchymoses et de blessures diverses. S’il ne se réveillait pas maintenant, il était mort.

« Je pense qu’une nouvelle démonstration serait inutile, n’est-ce pas ? » le railla son adversaire, sûr de lui.

Le nez en sang, la vue trouble et les bras blessés, Leroy rechercha son pistolet du regard. Celui-ci avait rebondi à une dizaine de mètres et il s’avérait trop faible pour user de ses pouvoirs psychiques. À demi KO, Nate attrapa son flingue de secours, un petit calibre qu’il gardait dans sa rangers. Leroy cracha du sang de manière abondante en sentant le contact froid du métal dans sa paume rassérénée.

« Stop ! » articula-t-il, tant bien que mal tout en tirant sur sa cible, sans l’atteindre.

Le visage tuméfié, les yeux hagards, Nathaniel visa le dos du quidam qui ouvraitla porte de l’escalier pour rejoindre l’étage. L’homme au chapeau s’arrêta un instant, comme pour le défier, sans se retourner pour autant. Puis, il poursuivit son ascension en lévitant au-dessus des marches.

Le doigt de Nate se contracta douloureusement sur la détente. Bizarrement, il dut faire un effort surhumain pour conserver son arme en main. En effet, une autre scène, extraite de son passé, remplaça celle-ci, le tétanisant complètement. Durant un court moment, Nathan revit le prêtre sur lequel il dut faire feu pour sauver sa sœur, plusieurs mois plus tôt. Une nuée de gouttes de sueur perlèrent sur son front en revoyant Marco Delcruz, celui qui lui permit de développer son plein potentiel. Le vicieux télépathe usait de ses souvenirs contre lui en le replaçant dans la même situation que jadis. Incapable d’agir, le doigt crispé sur la détente, Nathaniel Leroy abaissa le canon de son arme vers le sol. La silhouette du gars disparut dans l’embrasure de la porte en le saluant d’un revers de chapeau.

« Merde, » râla Nathan. Non seulement, il n’avait pas alpagué cetype mais de surcroît, d’épaisses fumées noires envahissaient la pièce. Et ce monoxyde de carbone lui serait aussi fatal que ses blessures. À demi assommé, il reprit connaissance lorsqu’une poutre en flammes s’effondra en travers du laboratoire, écrasant les petites monstruosités qui s’animaient partout. En voyant ces choses affreuses et difformes se rapprocher de lui, Leroy reprit ses esprits. Il se mit à tirer vers elles, les faisant exploser dans un concert de cris et de mugissements sanglants. Toutes les salles du rez-de-chaussée brûlaient, de même que les deux étages au-dessus de sa tête. À court d’idée, Nate remit son oreillette en place. Son corps le faisait tant souffrir qu’accomplir ce simple exercice lui parut insurmontable. Le gadget crépita, comme fichu, et le flic aperçut les premières flammes entrer dans la cave. Cette fois-ci, Juste ou pas, sa survie ne tenait qu'à un fil.

Chapitre second du Règne des Immortels. Personnages, histoire et copyright exclusif Sullivan Lord, 2009.


Le Règne des Immortels, tome 3 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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19.00 € 15.20 € Hors Stock

mardi, décembre 22 2009

Elégie pour un vampire, chapitre un en ligne

CHAPITRE UN : DOCTEUR FREUD, JE PRESUME ?                                              

Baissant les yeux, je vis que mes vêtements pendaient informes sur mes membres amaigris. Quant à la main posée sur mon genou, elle était redevenue maigre, noueuse et velue. J'étais redevenu Edward Hyde.
RL STEVENSON, Dr Jekyll et mister Hyde.

Une pluie de grêle torrentielle s'abattait sur l'oppressante citée de Scylla, faisant naître de malsains effluves de poussière et d'eau boueuse, la nuit de ce 22 décembre d'un futur proche. Nul ne pouvait apercevoir le globe lunaire, oeil de nuit cyclopéen, dissimulé sous les ténèbres des inquiétants voiles nuageux.
L'averse, étonnamment glaciale, avait surpris les élégants citadins et les tristes parias nocturnes. La plupart d'entre eux s'étaient réfugiés dans leurs petites bâtisses de ciment et d'acier, ou dans leurs grands cartons crasseux, baignant dans une immonde fange saumâtre aux relents abjects de pourriture. Seules quelques mystérieuses gargouilles grisâtres, aux traits sereins, contemplaient les toits de la vieille ville avec emphase, les genoux arc-boutés sur les rebords glissants de leurs perchoirs surélevés. Le Duc, trempé jusqu'aux os, arpentait les rues sombres et infâmes de cette ville tentaculaire, gigantesque jungle de béton, soumise aux affres de ses fils indignes. Quatorze ans auparavant, Scylla se dénommait encore Sedan, une petite bourgade méconnue nichée au coeur des contrées légendaires de la Déesse Arduinna, soit les Ardennes Françaises. Mais depuis les remous provoqués par la chute du Mur de Berlin en l'an de grâce 1989, beaucoup de choses avaient changé. Beaucoup trop de choses.
Seul un fou, une âme en peine, ou quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre, pouvait se promener ainsi au gré des éléments en furie et s'enorgueillir de risquer une nouvelle mort. L'église gothique de Scylla, perdue au milieu de ces rideaux de brumes miasmatiques, ne l'avait pas accueillie depuis des décades. Pourtant, jadis, elle faisait partie intégrante de sa vie et des principes religieux qu'on lui avait inculqués dès son plus jeune âge. Quelques chérubins rieurs priaient sûrement pour son âme, dissimulés le long des piliers et des lignes ascendantes de l'édifice.
Il s'arrêta au milieu des ombres fugaces de la ruelle. Le claquement de ses talons sur les miroirs de glace du macadam cessa. Il écarta ses longs cheveux bruns trempés de son angle de vision, puis leva sa tête lentement vers la coupole d'ébène opaque, aile d'un funeste corbeau, qui obstruait l'espace céleste. Un rictus diabolique se dessina sur ses lèvres charnues teintées de noir, lorsque la foudre s'abattit violemment à une dizaine de mètres de lui. Ce divin trait de lumière illumina son visage blafard, son corps puissamment bâti, drapé de noir. Un arbre sur le côté droit de la chaussée, à une trentaine de mètres d'un bloc massif d'immeubles gris, venait de s'embraser.
" Dieu se fâche " pensa-t-il en regardant les flammes dévorer l'arbre meurtri. En dépit des avalanches de grêlons, il se sentit pris d'enthousiasme en apercevant quelques grouillants dans le lointain brouillard. Le Duc et les siens nous surnommaient ainsi, en référence au caractère fourmillant, éphémère et illusoire de nos sociétés modernes. Pour eux, nous ressemblions à des insectes nuisibles, de vulgaires termites qui construisaient de grandes citées sans trop savoir pourquoi, vivions ensemble tout en nous détestant, mais ou chacun possédait une fonction précise, y compris celle de parasiter la vie des autres.
Et quoi qu'il advienne, nous finirions par détruire notre ouvrage pour nous entre-tuer tôt ou tard. Dominants, esclaves et marginaux, trois classes indissociables de la race humaine, et ce en dépit de l'époque. Les immortels, tous membres de deux lignées principales, si on oubliait les Impurs, possédaient des valeurs sans doute moins communautaires et plus individualistes que les nôtres.
A l'extrémité de l'esplanade de la Baie, les néons d'une maison de passe clignotaient avec hardiesse, émettant de puissantes gerbes d'étincelles spectaculaires. Curieusement, et bien que marchant au milieu de la Zone Urbaine, l'un des pires quartiers de Scylla, l'individu ne manifestait aucun signe de crainte ou d'angoisse.
" Quelle ironie ! Alors que tout le secteur est privé d'électricité, les lumières de la corruption humaine fonctionnent toujours...", remarqua-t-il en avançant nonchalamment, sans prendre garde aux décombres de l'ancien lycée Pierre Bayle. Devenu un tas de ruines nauséeux, cet établissement fut détruit pendant une manifestation de ses propres élèves, et ne fut jamais reconstruit.
Désormais, il servait de refuge aux bandes armées qui sillonnaient la région, se réchauffant auprès de braseros épars aux flammes crépitantes. On apercevait d'ailleurs de-ci de-là, plusieurs effrayantes silhouettes bardées de chaînes, de tatouages ésotériques, de gants cloutés. Leurs coupes de cheveux excentriques, leurs mèches savamment colorées, se détachaient du relief des murs tagués telle une sculpturale frise baroque, apocalyptique et goguenarde.
Cuirs noirs délavés, jeans déchirés, piercings au nez, à l'arcade sourcilière, aux lèvres, et même dans des zones plus intimes, constituaient les signes de reconnaissance de ces étranges nomades, amateurs de motos, de rock gothique et de virées criminelles. A cette heure tardive, ils ronflaient bruyamment, une fille dans les bras des plus chanceux, une orpheline canette de bière dans ceux des autres. Ruthwen les avait toujours considérés avec une certaine sympathie, il retrouvait un peu de sa rébellion dans leurs attitudes, et puis certains d'entre eux fréquentait le Silverstar, sa boîte de nuit.  
Il n'y prêta pas attention. Seuls les deux individus, qu'il apercevait au loin sous le porche de l'hôtel Venus, l'obnubilait vraiment. La furie des éléments climatiques, associée à cette panne de courant inespérée, devrait le préserver d'éventuels témoins pour ce qu'il devait faire, en l'occurrence, se repaître.  
La baie, gigantesque étendue d'eau couverte de vaguelettes ininterrompues, s'affichait tel un dépotoir sur son flanc gauche, par delà les putrides pans du lycée abandonné. Certains arguaient que des bidons de produits toxiques y flottaient parfois à côté de cadavres humains, noyés là par la pègre locale. Même la grêle hésitait à tomber dans cet effrayant bourbier où de nombreux liquides gras, colorés ou mousseux se mélangeaient avec embarras.
Grâce à ses sens amplifiés, le Duc put en apprendre davantage sur les deux individus esseulés qui palabraient sous l'abri, refuge d'une corruption bassement humaine. A en juger par ses cheveux grisâtres, son physique de boxeur et sa peau ridée comme un vieil abricot sec, le type devait avoir une soixantaine d'années. Mal rasé et habillé sans aucune classe, il fumait plus que de raison en s'agitant nerveusement, semant des mégots de cigarettes à tout bout de champ. Une paire de chaussures usées, un pantalon noir en cuir et un anorak vert composait l'attirail de ce parfait abruti. Il se disputait avec la prostituée, une certaine Julie, et de toute évidence, il tentait de l'escroquer.
Celle-ci était blonde et plutôt attirante, bien que son maquillage eut coulé sur son visage enjôleur d'une vingtaine d'années, les formes pleines et harmonieuses de sa poitrine à peine dissimulées sous la fourrure de son long manteau sombre. Le Duc repéra également le galbe alléchant de ses cuisses derrière leur prison de Nylon noir, et le fait que la jeune femme supportait des talons hauts comme certaines de ses congénères.
Alors qu'il avançait à la rencontre des deux mortels, une brève mais terrible souffrance lui transperça le  corps de part en part, douloureux éclair interne où chaque fibre de son être parut sur le point de se consumer. Le monstre était en manque. Déjà, son organisme commençait à se rebeller contre sa conscience. Un manque non de sexe, de drogue ou d'alcool mais de sang, la substance qui lui assurait l'immortalité depuis des générations. En effet, le Duc Ruthwen, symbole emblématique de l'obscurantisme contemporain, était un vampire.
Créature maudite dont les rayons solaires provoquaient la mort instantanée, il survivait au milieu des ténèbres de ce monde décadent depuis environ cinq cents ans. Se nourrissant du sang des mortels imprudents qu'il chassait dès la tombée de la nuit, le Duc possédait en contrepartie d'étonnants pouvoirs, dont une force colossale. Plus qu'un surhomme, le sang qui irriguait son cadavre détenait l'aisance et la puissance d'un des tous premiers vampires originels, une souveraineté léguée par feu Karnak, son père vampirique. Cependant depuis quelque temps, et en dépit de ses origines élitistes, ce titre de Seigneur Cardinal, le Duc se sentait cruellement affaibli, à tel point que ses facultés télépathiques, l'arme la plus utilisée des vampires avisés, fonctionnaient presque de manière aléatoire.
Désormais, un brasier interne et ravageur, une langue de magma insidieuse et lancinante rongeait l'ange déchu, figure de proue d'un néoromantisme gothique. Ruthwen avait brûlé ses dernières calories sous les rideaux de fine glace et devait impérativement trouver de quoi s'abreuver, sous peine de s'affaiblir davantage à chaque minute écoulée. Sa tête le brûlait vivement, sa chair se mit à trembler tel un vulgaire toxicomane. Le précieux liquide incarnat commença à lui faire cruellement mal tant il séjournait dans ses veines en quantité insuffisante. Pendant un instant, il crut pouvoir refréner l'Autre, mais sans succès.
Son alter ego maléfique, barbare et immoral, prit alors possession de son être. Ainsi, son côté humain libéra le chemin au pire des monstres qui soit, une créature abjecte qui sommeillait en lui depuis déjà sept années, sorte de reflet déformé sur lequel il possédait de moins en moins d'emprise. Pour la psychiatrie moderne, Ruthwen souffrait de schizophrénie. Ses dernières luttes avaient scindé son esprit en deux êtres a priori distincts, le gentilhomme affable et le prédateur sanguinaire. Mais la notion de folie pouvait-elle seulement s'appliquer à un tel mythe ?
Le Duc Ruthwen qu'on surnommait le traître, le fils indigne ou encore l'amoureux maudit en raison de ses idylles tragiques, portait de nombreux masques. Cet être sinistre, marginal et tourmenté, avait assassiné son père, trahit sa propre caste, et livré ses frères à la pire vindicte qui soit, celle des leurs. Celui qui pactisa avec la plus vile des vampires afin de lui livrer la tête d'Abdul Karnak, devînt le proscrit de sa sanglante famille répugnante, l'immortel que ses frères et soeurs pourchassaient inlassablement. Heureusement, les sinistres événements de 1999 jadis prévus par Michel de Nostre Dame dit Nostradamus dans ses prophétiques Centuries lui avait procuré un répit considérable. Certains croyaient le Duc mort, et même s'il n'en était rien, ce statut lui convenait parfaitement. 

Oubliant la douleur, l'Autre comme le surnommait Ruthwen, se força à parcourir les cent mètres qui le séparaient de ses proies. Il apparut brusquement sous les éclairs rouges et verts de l'enseigne qui indiquait "Hôtel Vénus" en lettres capitales. Les deux individus eurent un sursaut commun en saisissant du regard l'homme à la crinière brune et au sourire démoniaque. Les superbes yeux bleus de la fille de joie s'attardèrent sur ce nouvel arrivant qui venait de faire son entrée dans l'arène de cette lugubre nuit.
Il était vêtu d'une paire de bottines, d'un pantalon, d'un boléro et d'un manteau long qu'il portait grand ouvert, tous d'une noirceur uniforme. Seule sa chemise blanche et ample, assortie d'un jabot habilement brodé, qu'elle avait dû apercevoir dans un vieux film de cape et d'épée, rattachait ses vêtements au monde de la clarté. La boucle finement argentée de son ceinturon luisait doucement dans la pénombre.
Solide et de carrure imposante, il la dépassait presque d'une tête et devait avoir vingt-cinq ans. D'un physique plutôt banal, il émanait de lui une sorte d'aura qu'elle ne put définir ou analyser. Certains vampires arguaient que le Duc bénéficiait d'un charisme surnaturel, ses yeux singuliers portaient la marque de ces gens d'exception, ceux devant lesquels les femmes se pâment et que les hommes maudissent jusqu'à leur dernier souffle. Diablement rusé et séducteur, il figurait le portrait même de ce que les mortels ne seraient jamais. Julie Mac Gregor se mordit la lèvre inférieure, le goût âcre de la peur se fixa au creux de sa gorge. Bien qu'attirant, la noirceur de cet homme l'effraya au plus haut point.  
De son côté, le vampire ressentit la douce chaleur qui se dégageait du corps de la jeune libertine, puis distingua aisément l'odeur de son parfum enivrant, suave et délicieusement sensuel. Le tout demeurait rythmé par les battements de ce petit coeur fragile soumis à une terreur grandissante. Il jubila. Elle ferait une victime idéale. Jetée sur le trottoir dès son adolescence suite à une fugue, pas encore droguée, son sang serait vigoureux, presque dénué d'impuretés. Un délice à consommer sans modération.  
Le client de Julie, Kevin Palomino, n'avait presque pas cillé. Il ne semblait guère impressionné par cet individu qui affichait une apparence digne d'un étudiant des Beaux Arts en perdition. Dans une situation similaire, et malgré son âge, il aurait sûrement réussi à les surprendre de la même façon. Pourtant, Kevin ne parvenait pas à s'expliquer comment ce quidam venait de parcourir près de cent mètres sans que ni lui, ni Julie Mac Gregor ne l'entendent ou l'aperçoivent...
Afin de dérider cette atmosphère empreinte d'électricité, le vampire salua ses futures victimes d'un couvre-chef invisible, à la manière d'un sémillant mousquetaire, faisant la révérence à la Dame tel un noble de la Cour. Palomino se détendit en glissant une main dans sa tignasse de cheveux poivre et sel ébouriffés. Dire que, pendant un instant, il avait pris cet individu pour un caïd, une menace potentielle !
Julie, circonspecte, s'était rapprochée à reculons du mur de l'édifice, couvert d'inutiles graffitis tout autant obscènes qu'inesthétiques. Un sentiment mitigé de crainte et de convoitise brilla dans son regard azuré, des gouttes de sueur coulèrent le long de son front puis de son dos crispé, se mélangeant à ses vêtements trempés, ce qui la fit frissonner davantage.
" Hé, mec ! T'as pas cent balles ?", coupa le mortel. Il s'agissait de la somme qui lui faisait défaut pour aller soupirer sur la catin.
Ruthwen souleva un pan de son manteau et sortit un élégant pistolet à pierre qu'il braqua vers son interlocuteur. Kevin, surpris, laissa sa clope s'échapper de sa bouche grande ouverte. Sa cigarette s'éteignit sur le macadam mouillé dans un ultime filet de fumée noirâtre. L'emphase surnaturelle, la détermination extrême de ce macabre trublion, lui fit comprendre que l'arme ne pouvait pas être factice. 
" Désolé pérégrin, seulement une ! répliqua le Duc, visiblement embêté de ne pouvoir accéder à la requête de son nouvel ami. Aucune crainte à avoir, je ne vous épargnerai pas ! "
Un sourire vicieux dénuda ses canines.
Julie, incrédule mais fascinée, contempla la scène sans parvenir à bouger, les yeux écarquillés. Palomino affolé, se mit à genoux, implorant pitié tandis qu'un éclair déchirait les ténèbres au loin, suivi du vrombissement d'un tonnerre vengeur.
Le Duc observa l'homme un court instant. On eut dit qu'il ne voulait plus mourir. C'était pourtant bien lui qui, un instant auparavant, avait requis d'être fusillé de cent balles. Le vampire fut miséricordieux. Le talon de sa botte atteignit violemment le menton du gracié qui se brisa sous l'impact.
A quelques mètres derrière, la courtisane s'étonna de la souplesse dont l'agresseur venait de faire usage en délivrant ce coup de pied. Jamais elle n'aurait cru un être si imposant capable d'une telle prouesse. Les yeux révulsés, Kevin s'effondra sur le dos en vomissant abondamment du sang. Quelque chose tomba de sa poche, on eut dit une petite boîte de couleur marron. 
La jeune femme tenta de courir vers la large porte du bâtiment, seule ouverture des lieux. Ruthwen lui enserra le cou avec une vélocité surnaturelle de sa main libre. Il la plaqua contre la froide paroi de ciment, une matière à la fois rugueuse et infiniment lisse, aussi glaciale que l'étreinte de la faucheuse. En voyant le visage de la fille de joie déformé par la souffrance, il relâcha quelque peu son emprise et ses traits s'adoucirent.
Julie voulut se débattre mais elle savait pertinemment qu'elle n'avait aucune chance contre cette brute épaisse. Elle tenta malgré tout d'atteindre la bombe lacrymogène qu'elle gardait dans la poche de son manteau de fourrure, un vieux modèle qui conservait toujours de son efficacité. Le Duc la fixa dans le blanc des yeux. Sa voix se fit autoritaire :
" Dis-moi, catin, que dirais-tu si je te cultivais un peu avant de te trucider ? "
Maintenant, cela ne faisait plus aucun doute dans l'esprit de la jolie prostituée, ce gars paraissait complètement débile. Et là, elle eut réellement peur pour sa misérable et sordide existence. Alors, elle sentit le contact froid mais rassurant, du pulvérisateur du bout de ses doigts tremblants. D'un mouvement discret, elle attrapa l'objet métallique. Julie se demanda s'il s'agissait d'une bonne idée. Après tout, le psychopathe ne l'étranglait pas au point de l'étouffer, il voulait juste l'empêcher d'hurler. Cependant, cette raison était suffisante pour lui cramer le faciès, restait à savoir comment il réagirait ensuite.
Le vampire débuta son discours, désignant son gracieux pistolet, somptueuse oeuvre d'art au bois finement sculpté, au métal délicieusement argenté, gravé de multiples roses.
" C'est vers le XVIIe siècle en Hollande que fut conçu ce mécanisme révolutionnaire. La pierre à feu, désormais serrée entre les appuis du chien, n'avait plus qu'à se rabattre sur une platine mobile par le biais du ressort. Ainsi, elle enflammait la poudre grâce aux étincelles produites par la friction. "
Le monstre s'interrompit, devinant que son exposé incommodait la jeune roturière.
" J'ai comme dans l'idée que mes paroles ne t'enchantent pas. Tu préfères donc mourir tout de suite, je suppose ? N'est-ce pas ? "
Julie, le corps en sueur, le coeur battant, les sens en alerte, sortit la bombe de sa poche avec une précaution minutieuse. Elle ne cessait de lutter contre sa respiration qui se faisait oppressante, brûlante, rauque. Durant un instant, elle voulut crier afin de se réveiller de cet atroce cauchemar, inaltérable cocon de soierie noire où elle se tenait prisonnière. Néanmoins, la pression des doigts sur sa gorge lui rappela combien sa vie s'avérait fragile. La téméraire blonde essaya de relever son arme vers la figure de son bourreau mais ne put s'y résoudre. Dominée par son appréhension, les traits du visage tendu par l'horreur, ses yeux clairs s'embuèrent, ruisselant de larmes de supplication.
" Allons ! Une aussi jolie courtisane ne devrait jamais pleurer de la sorte ! " fit-il, sans arrière-pensée.
Julie comprit qu'elle l'avait ému et joua sur la corde sensible. Sa voix se fit hésitante, tant elle cherchait ses mots, un tel homme ne pouvait être indifférent au vouvoiement. 
"  Puis-je vous embrasser, jeune homme ? "
L'Autre ne sut que faire; ce macabre prédateur ne s'embarrassait pas de tels préliminaires. Il ne se contentait que de supplicier, ne dialoguait jamais avec ses victimes. L'Autre hésita donc, en proie au doute, victime des pensées charitables, mielleuses, encombrantes mais résolues du Duc.
Cette fois, Julie le tenait. Son corps demeurait son plus grand atout, sa source principale de revenus, il ne lui résisterait pas longtemps. Puis, quand le moment deviendrait propice, elle s'échapperait. Elle relâcha la bombe lacrymogène dans sa poche délicatement. Ensuite, elle tendit ses lèvres pulpeuses en direction de l'homme en dépit du fait qu'il l'étranglait toujours. Elle n'embrassait jamais ses clients, mais cette fois, elle jouait sa vie.  
Un baiser ? Depuis quand n'avait-il pas embrassé une femme, c'est ce que l'Autre se demanda. Un an ? Une décade ? Un siècle ? Tout cela lui semblait si lointain, si irréel. Pourtant, Julie Mac Gregor s'avérait bien vivante, à la fois sensuelle, attirante et désirable. Il pouvait presque la toucher, épouser de ses doigts sa silhouette si élancée. Au même moment, il sentit la chair de son corps palpiter. La simple idée de voir son sang couler à flots au creux de sa gorge assoiffée lui fit reprendre ses esprits. S'il ne buvait pas maintenant, il ne passerait pas la nuit; il en avait la certitude.
Julie se décida à articuler quelques mots.
" On peut poursuivre dans une des chambres de l'hôtel si vous voulez.
- Non", répondit-il sans emphase.
Il rengaina son étrange pistolet de corsaire sans laisser la blonde s'enfuir et l'embrassa avec délicatesse. Ses lèvres, recouvertes d'une fine pellicule noire, se mélangèrent à celles de la catin dans une fougueuse étreinte. Tout en l'enlaçant, le vampire perçut les halètements des couples qui s'ébattaient dans les chambres de l'hôtel Vénus, juste au-dessus du porche qui abritait leurs têtes. Bientôt, il sentit les courbes excitantes du corps de la jeune racoleuse.
Le contact du vampire s'avérait plus glacial que celui du mur, mais alors que le Duc commençait à apprécier ses caresses, il libéra peu à peu les doigts de sa gorge. Le rythme respiratoire de la libertine s'accéléra sans commune mesure. Elle comprit qu'elle se devait d'agir au plus vite ou tout serait perdu. Julie fit mine de succomber, laissant son manteau soyeux glisser à ses pieds. Elle lui dévoila d'élégants dessous vert pomme, ainsi qu'un porte-jarretelles assorti qui soutenait ses bas en Nylon noir.
Les formes courbes de la jouvencelle, une femme enfant à la peau douce et ferme, aux cheveux lisses et blonds, firent saliver le damné.
Ensuite, elle dégrafa son soutien-gorge, libérant une délicieuse poitrine aux pointes turgescentes. Le Duc Ruthwen prit la jeune femme dénudée dans ses bras puissants tandis que celle-ci déboutonnait son boléro et sa chemise avec avidité. Il palpa ses hanches, effleura ses seins ronds et ardents, glissa ses doigts sur le relief de ses fesses fermes.
Les doigts finement délicats de la fille explorèrent son torse musclé, ses pectoraux secs et ses abdominaux tandis qu'elle couvrait sa bouche de baisers ardents, presque passionnés. Désormais, Julie n'avait plus qu'à attraper son antique mousqueton pour le descendre. Elle saisit brusquement le pistolet à pierre, appuyant sur la détente de toutes ses forces. Malheureusement, celui-ci n'était pas chargé. Un grand clic sonore se répercuta sous le porche. Le Duc lui fit lâcher l'arme en écrasant son poignet gracile :
" Désolé de vous décevoir drôlesse, mais mon pamphlet sur ce pistolet n'avait d'autre but que de vous cultiver, non de vous instruire. Je vais donc devoir vous assassiner de manière brutale et inconsidérée, mugit-il de son timbre déformé. Si votre existence comptait quelques centaines d'années supplémentaires, vous sauriez qu'on ne refuse rien à un mâle tel que moi, car je suis un vampire."
La dégrafée leva ses pupilles interrogatrices en direction de l'homme. Cependant, ce qui la choqua le plus, alors que la grêle redoublait d'intensité, ce fut le contraste de ces yeux si sombres au milieu de ce visage si pâle et si livide, presque cadavérique. Elle remarqua ensuite les canines proéminentes qu'il exhibait sous un sourire noir, diabolique, digne de Lucifer lui-même.
Le Duc planta ses crocs avec rage dans le cou de la jeune libertine, sans qu'elle ne puisse réagir. Alors, il aspira son sang avec une furie sans commune mesure. Julie sentit un déchirement atroce, et eut l'impression que son coeur, soumis à une tension infernale, allait exploser dans sa poitrine comme une citrouille trop mûre lors d'un soir d'Halloween. Ce fut ensuite l'instant sublime d'un plaisir orgasmique absolu, d'une plénitude sensorielle totale qui se doubla d'une extase aussi bien charnelle que psychique, Eros et Thanatos s'unirent dans le même cercueil d'onyx, se mélangèrent aux douces roses rouges et aux déchirantes roses noires, couvrant les pétales et les épines emmêlés d'un sang limpide, sirupeux et empourpré.

Le vampire sentit Julie Mac Gregor se lover autour de lui. Les doigts de la jeune femme s'accrochèrent avec hargne dans son dos, ses cuisses fermes et ses seins rebondis l'épousèrent avec une pernicieuse délectation. Le corps entier de la catin fut secoué de spasmes d'harmonieuse volupté pendant que le Duc la vidait de son liquide vital. Jamais Julie n'avait ressenti de choses similaires. A croire qu'elle se trouvait en pleine communion avec la création, qu'elle ne faisait plus qu'un avec l'univers.
Pourtant, la fille de joie sentit une certaine mollesse l'atteindre subitement tandis que l'organisme du Duc Ruthwen se réchauffait sous l'afflux tiède, agréable, de l'hémoglobine. Le monstre retint Julie qu'une douce léthargie incitait à tomber. Ses canines se rétractèrent dans ses gencives, reprenant une taille normale, et il lécha la plaie qu'il lui avait causée. La blessure se cicatrisa automatiquement. Ainsi, la belle de nuit ne risquerait pas de mourir d'une perte supplémentaire de sang.
Ruthwen lécha les dernières gouttes vermeilles qui maculaient ses lèvres désormais chaudes. Bien qu'il ne sentît plus la froideur ambiante, il reboutonna sa chemise et son boléro. Julie, en équilibre instable contre le mur, ne réagissait plus, blonde poupée de cire dénudée aux traits fixes, emportée ailleurs par un pervers démon. Le vampire ramassa son pistolet à pierre, et le remit dans sa ceinture.
Il vit la jeune femme anémiée, fleur de bitume à jamais fanée, sur le point de s'effondrer et la rattrapa in extremis. En effleurant son doux corps qui tremblait presque, il se remémora la scène et remit son manteau sur ses frêles épaules. Il la déposa ensuite sur les marches de l'hôtel, ne sachant plus que faire. Il se trouvait dans la mauvaise phase, celle où sa raison allait reprendre ses droits. Et en attendant, son esprit dérivait tel un iceberg au gré des flots sur une mer de sang houleuse. Le Ca de Sigisismund Freud, ce reliquat de monstruosité débridée, conservait encore une partie de son emprise.

La grêle s'arrêta de tambouriner et le Duc entama la traversée de cette ruelle sinistre. Il posa le pied par mégarde sur une petite boîte de teinte marron. A côté de celle-ci, le corps d'un homme inconscient gisait, celui de Kevin. Ruthwen s'asseya sur le macadam dans la position d'un yogi puis observa le visage ensanglanté du mutilé. Il prit l'écrin de forme oblongue et l'ouvrit. Une paire de lunettes bleutées s'y trouvait, délicatement posée sur du velours bleu-roi. Il déplia les branches miroitantes de l'objet, puis chaussa la monture  : 
" La folie n'est jamais qu'une forme de perception différente de la réalité, lança-t-il, en s'adressant à l'homme immobile. Certains la diront tronquée, d'autres la vénéreront, mais elle n'est pas plus condamnable qu'une autre. "
Il contempla les immeubles alentours, enténébrés par la panne d'électricité, comme si le fait d'utiliser cet objet pouvait accentuer, voire altérer, la vision si particulière qu'il se faisait de la vie. A son grand regret, rien ne se passa.
" Est-ce les gens qui se disent normaux, qui doivent imposer leur comportement aux autres ? l'interrogea-t-il. Au moyen-âge, on torturait les fous. Les bouchers qui se disaient médecins voulaient arracher au crâne de leurs victimes la pierre qu'ils avaient dans le cerveau et qui troublait leur jugement. Aujourd'hui, il existe des moyens autres pour les faire taire. Entre les camisoles de force, les substances narcotiques, et les sirupeux électrochocs, les fous ont le choix entre une vaste gamme de tortures, toutes plus raffinées les unes que les autres. Mais le plus amusant demeure cette subjectivité de la folie. Après tout, ce sont toujours ceux qui se prétendent normaux qui restent les plus dangereux, question de potentiel." 
Le Duc scruta le visage de Palomino avec parcimonie afin d'y lire un quelconque signe. L'homme ne remua point.
" Mais je parle trop, s'écria-t-il. Je ne vais donc pas troubler votre mort plus longtemps et vais de ce pas vous quitter. Une agonie se vit mieux seule, croyez-en mon usage."
L'instant d'après, le vampire s'éclipsa.
Toute trace de folie avait totalement disparue de son esprit revitalisé. Maintenant, on pouvait le qualifier de normal ou de fréquentable, bien que ce terme ne s'appliqua que rarement aux êtres de sa décadente fratrie. A mi-chemin, il se retourna vers le corps de la fille de joie qu'il percevait encore grâce à ses sens extrasensoriels. Sa vue était quasiment comparable à celle d'un aigle, lorsque le sang coulait à nouveau dans son cadavre. En voyant l'atroce pâleur qui courait sur les moindres traits de Julie, il comprit qu'il avait tué. Il entendit même les derniers battements de son coeur sur la route qui mène à Hadès, le royaume des ombres.
Sa voix s'éleva :
" Vulnerant omnes, ultima necat. "
Il s'agissait de la phrase murmurée à l'oreille de Karnak, son défunt mentor, la nuit fatidique où il s'en était débarrassé, où il l'avait livré à Bastet, la plus ancienne des immortelles. Littéralement, cette phrase signifiait "Toutes les heures blessent, la dernière tue ". Le Duc avait bu trop de sang sur l'infortunée Julie pour que celle-ci ne rejoigne leurs rangs, la tuant dans le processus. La malédiction ne s'étendrait pas à son organisme car enfanter un vampire nécessitait théoriquement de ne lui extraire qu'une faible quantité d'hémoglobine, pas la totalité.
L'instant suivant, le Duc s'envola pour retrouver les murailles massives du château fort de Scylla. Eugènie Constantine, sa sempiternelle compagne, attendait son retour comme lors de chacune de ses échappées nocturnes. Pourtant, rien ne l'enchantait moins que de la retrouver. Une pensée, toujours la même depuis plusieurs décades, lui traversa l'esprit. Et s'il la laissait crever la gueule grande ouverte ? Après tout, cette décadente sorcière n'en méritait pas davantage.

Chapitre un du roman ELEGIE POUR UN VAMPIRE de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright exclusif Sullivan Lord 2001.

 


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Elégie pour un vampire, second chapitre online

CHAPITRE DEUX : Ô TEMPS, SUSPEND TON VOL

Adieu ! je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ;
En te perdant, je sens que je t'aimais.
ALFRED DE MUSSET, Poésies.

La massive porte en bois, vermoulue par d'insurmontables siècles, grinça dans un fracas d'enfer avant de frapper le mur intérieur des souterrains du château fort de Scylla. Elle se fracassa sous l'effet de l'impact, puis tomba lourdement sur le sol raboteux, expulsant un gigantesque nuage, suffocant d'épaisses poussières brunâtres. Les charnières, entièrement rouillées, n'avaient pas résisté à la force de cet ultime assaut.
Le vampire enjamba le tas de planches disjointes avec empressement, rejoignant les ténèbres malsaines et humides d'un poussiéreux  tunnel sépulcral, les traits déformés par le remords. Il avança ainsi pendant quelques minutes au milieu de ces ombres fuyantes et si coutumières qu'il côtoyait depuis des décennies. Il emprunta ce chemin sans cesse usité, errant dans ces dédales d'étroits couloirs, d'escaliers tournants éboulés et de pièces concaves, gigantesque labyrinthe minotaurien, fleuron d'une époque obscure où il avait vu le jour.
Bientôt, il arriva auprès de son havre silencieux, cette hypogée à la fois glaciale et nébuleuse qui lui servait d'antre. Cependant, il n'eut pas l'occasion d'ouvrir le passage secret, dont l'entrée s'avérait habilement dissimulée car celui-ci coulissait à l'instant même. Sa regrettée Eugènie Constantine venait d'actionner le mécanisme d'ouverture en percevant son arrivée bruyante.
Aucun visiteur impromptu n'était venu rendre visite au Duc depuis nombre d'années. Et nul homme, ou nulle femme, un tant soit peu raisonnable, ayant eu vent des légendes anciennes, ne se serait aventuré dans les galeries spectrales de ce refuge maudit. Un mausolée de pierres que les grouillants avaient cru pouvoir murer jadis pour empêcher le monstre d'en ressortir à jamais.
De plus, le Duc Ruthwen avait veillé parcimonieusement à ce que tous les anciens récits, antiques articles de journaux, vieux livres historiques, ridicules pamphlets attestant de son existence, aient été détruits. Seul lui, possédait encore un ou deux compte-rendus de cette immémoriale période barbare, ainsi que les plans originaux du tracé de ces parois caverneuses. Le tout trônait dans une cache aménagée à plusieurs encablures de son antre. Mais même s'il avait effacé les preuves de son existence, il subsistait encore des mythes Scylliens qu'il se plaisait à entendre. Après les errances de sa vie mortelle, il lui paraissait parfois insupportable de n'être plus qu'un souvenir dans l'esprit de ses gens, une fichue date de naissance et de mort qu'étudiaient d'érudits historiens. 

Dès que la fine paroi de pierres eut fini de glisser le long du sol, il entra dans la place rageusement. Une délicate odeur de cire chaude emplissait la pièce, se mêlant aux fumées noirâtres des chandelles déformées, avachies, mutilées par l'insoutenable fonte. Son salon se composait d'une vaste salle dans laquelle se trouvait notamment deux larges canapés assortis à des fauteuils aux dossiers de velours pourpre, quelques somptueux bibelots ainsi qu'une grande table rectangulaire entièrement sculptée. Le tout demeurait entouré de splendides tentures noires, de prestigieux tableaux. Des chandeliers rutilants siégeaient également de-ci de-là, délicatement posés sur le mobilier.
Le Duc jeta son long manteau noir sur un fauteuil pour se débarrasser de la souillure morale qui l'habitait corps et âme. En l'ôtant, un des boutons du vêtement céda. Le petit objet rond se mit à tournoyer sur les dalles lustrées où se reflétaient les éternels objets de la salle grâce aux flammes vacillantes des chandelles. Cette ambiance feutrée, presque intemporelle, offrait à cette nef un air hautement religieux, empreint d'une majestuosité royale.
Au sein de ce joyeux capharnaüm, on notait plusieurs tableaux célèbres, notamment la belle Ferronnière de Léonard de Vinci qui lui lançait des oeillades complices, tout aussi évocatrices qu'étonnantes de simplicité, ainsi que les courbes rondes et sensuelles de la Vénus de Milo. Les paisibles couleurs de ces chefs-d'oeuvre avaient notamment été préservées de la patine des ans par un procédé ésotérique qui rehaussait leur immortelle beauté. A leurs côtés, on notait même une ou deux oeuvres issues de la période dite préraphaélite, preuve incontestable des attaches classiques du Duc.
De l'argenterie d'une finesse extrême, issue de la royauté française, trônait sur une large armoire dotée de minces vitraux colorés tandis que des tapis orientaux aux savantes arabesques et aux dorures d'or fin recouvraient les dalles. De petites statues de bronze étincelantes ; de petits angelots, appartenant aux siècles les plus artistiques que le monde eût portés, se trouvaient également là. Ces objets, le vampire passa des années, voire des décades entières, à les rechercher, les collectionner puis les amasser, jouant les monte-en-l'air aux quatre coins de ce globe.
Se déjouant des systèmes de protection archaïques des humains, il s'empara des plus belles pièces, détroussant musées et riches collectionneurs. Il faut dire que le Duc bénéficiait de l'étonnante faculté de demeurer indécelable par les appareils de vidéo surveillance, une des conséquences de son immuable malédiction sanguine. Ruthwen se grisait donc, à juste titre, de posséder toutes ces choses qu'il pourrait contempler seul à jamais.
Derrière lui, Eugènie utilisa le mécanisme de fermeture du passage secret. C'était une des seules choses qu'elle faisait encore consciemment, tout comme caresser Onyx, son chien des Enfers. A cette heure, le canin devait rôder aux abords du château en quête de proies.
Le Duc fit plusieurs pas dans son modeste havre aménagé avec le goût d'un méticuleux collectionneur, un îlot de luxe et d'harmonie qui bénéficiait conjointement d'un confort certain, dont du matériel audiovisuel afin de se tenir informé des évolutions mondiales. Deux groupes électrogènes ainsi qu'un chauffe-eau permettait même d'alimenter les lieux en toute discrétion sans risquer d'attirer l'attention des habitants de la surface. Mais si le vampire possédait l'électricité, il préférait malgré tout le charme désuet d'un éclairage à la cire.
Se sentant observé, Ruthwen fit volte-face vers sa servante aux cheveux blancs, à la silhouette frêle, au faciès dénué d'éclat. Véritable morte en vie, elle portait toujours la même tenue depuis des années. La créature livide, tête basse et dos voûté, aperçut les gouttes de sang qui maculaient la chemise de son maître. Elle s'empressa de quitter le salon malgré son peu de réflexes.
" Qu'est ce que ton esprit dérangé s'imagine-t-il encore ? " hurla-t-il en la fixant de ses yeux de braise.
La femme s'arrêta net, tremblant sous la répercussion sonore de chacune des syllabes prononcées par son geôlier. Toutefois, elle ne lui répondit point.
" Loin de moi l'intention de vouloir la mort de cette frêle créature. Il marqua un temps d'arrêt. Je me dois aussi de te nourrir pour que tu perdures. Et pour cela, il me faut plus de sang, bien plus de sang ! "
Depuis sa métamorphose en immortelle assoiffée de sang, Eugènie avait toujours refusé de se substanter elle-même. Aussi, le vampire l'alimentait avec ses propres réserves sanguines, ce qui n'était pas sans lui poser de problèmes quant à sa propre invincibilité. La servante ne cilla pas, pétrifiée par la peur qu'il lui infligeait. Malgré les années, elle conservait encore des signes apparents d'une ancienne beauté.
" A quelle nouvelle expérience vas-tu prêter tes dons pour te venger de moi ? " lança-t-il furieusement, en constatant son irrévérencieuse mollesse.
En voyant Eugènie céder à l'apathie, le vampire fonça dans sa direction afin de la gifler mais retint son geste. Le visage de Ruthwen s'adoucit brusquement en comprenant qu'il ne faisait que la terrifier, et que cela ne changerait rien à son état végétatif. De toute façon, elle ne lui répondrait pas ; ni ce soir, ni dans un millier d'années, car elle ne le pouvait plus depuis cette nuit fatidique où elle devint l'une des leurs. Et il ne le savait que trop bien, car il avait lui-même précipité sa chute dans la folie.
Il voulut prendre sa compagne dans ses bras afin de lui parler, de la rassurer. Malgré cette envie, il s'en sentait incapable. Trop d'années déjà s'étaient écoulées depuis qu'il avait tenté de sauver la raison de sa promise du gouffre rassurant de l'aliénation mentale. Désormais, il se devait de vivre avec la conséquence de ses actes face à lui-même jusqu'à la fin des temps. Et rien ne pourrait l'en détacher puisqu'il ne se sentait pas la force de mettre fin aux jours de ce simulacre de femme. L'immortalité démontrait souvent de cruels revers. Et rares étaient ceux qui dénichaient en eux la force de résister au flux inlassable du temps.
Ruthwen regarda Eugènie pendant un bref instant :
" Je suis le jeu d'une force qui me dépasse, une sorte de cancer qui me ronge et me détruit jour après jour. Cette nuit encore, l'Autre m'a forcé à ôter la vie à une libertine. Parfois, il m'arrive presque d'oublier à quelle époque nous sommes. Et toi, tu me tortures sans cesse, ne serait-ce que par ta présence. "
Il haussa les épaules mais ne put soutenir la vision de sa partenaire, maigre enveloppe de chair humaine aux os efflanqués.
" N'ai-je donc pas encore payé suffisamment mes crimes envers toi ?" fit-il sur un ton qu'il voulut sincère.
La frayeur qui paralysait la servante docile disparut subitement de son âme dérangée. Elle ramassa le bouton arraché, pris le manteau et quitta le salon innocemment. Comme si rien de cette séculaire tragédie ne s'était déroulé, et qu'elle ne faisait que son travail tel un vulgaire automate.
Hormis le passage secret, deux autres issues se distinguaient dans le salon. La première, sur le mur ouest de la pièce figurait une gigantesque porte à double battant tandis que la seconde, à l'opposé, paraissait de taille classique. Le Duc poussa celle-ci et alla s'installer dans une vaste bibliothèque au style ouvertement victorien. Ses doigts coururent le long d'un gigantesque orgue irisé de reflets pourpres et de subtiles tâches ocres, où il se plaisait à jouer des morceaux de temps à autre, principalement du Bach, la quintessence même du lyrisme. Ce soir, il ne se sentait pas la force de composer, aussi il s'asseya dans un fauteuil confortable pour rêvasser un peu. Au fond de la bibliothèque, une petite porte menait vers sa salle de jeu mais il n'avait pas non plus l'âme à s'entraîner au billard, fut-ce un excellent loisir.
Ses yeux, à la fois sombres et limpides, se fixèrent sur les vitrines brillantes qui abritaient de multiples classiques. Là, des centaines de livres aux couvertures décolorées et aux pages jaunies par le temps s'entassaient, témoignage vivant d'un passé révolu. Des romans, des pièces de théâtre, des précis linguistiques, des oeuvres philosophiques et ésotériques, et toutes sortes de reliures, souvent savamment illustrées, se tenaient là. A une époque, il avait cru pouvoir en apprendre davantage sur son funeste anathème par ce biais. Mais sans véritablement y parvenir. Il avait même parcouru toute la littérature vampirique, souvent avec une attitude amusée, voire distante.
Il se demanda un instant comment il avait échoué ici, et s'il n'était pas à ranger avec ces vieux ouvrages, incroyablement baroques. Quelques souvenirs frelatés, affluèrent à son esprit, ténébreuse vague ondulante à l'écume amère. Le Duc Ruthwen se revit alors tel qu'il était à la fin du dix neuvième siècle, vers 1898, fidèle à lui-même. C'était la nuit du jeudi 4 août 1898, très précisément.

Ils cheminaient tous deux en haut des immenses murailles du majestueux château fort de Sedan, à l'époque où il se dénommait encore ainsi. Ruthwen arborait de rutilants souliers importés de Londres, un élégant costume noir ainsi qu'une ample chemise blanche en percale. L'allure de son visage s'avérait différente, sans doute plus douce, affichant cet air serein qui sied aux aristocrates de bonne famille. Les cheveux gominés en arrière, il portait de petites lunettes rondes cerclées d'or pour faire illusion, illustrant ainsi le portrait du parfait gentleman.
La chaînette argentée d'une brillante et coûteuse montre à gousset dépassait de la poche de son ensemble noir. Distingué, cultivé, riche, le Duc représentait le gendre idéal, le mari parfait, le fils prodigue que tout homme rêverait d'être. Doté de son influence ténébreuse, il serait aussi l'amant ultime. Il avançait avec classe, tenant une lampe à huile au bout du bras afin d'éclairer les petits sentiers verdoyants qui environnaient le chemin de ronde du château. Ils s'étaient promenés le long du verdoyant Bastion des Dames, puis étaient passés sous une arche de pierre, descendant quelques marches en direction du Bastion du Roy.
Eugènie Constantine, riche bourgeoise d'une famille d'origine Grecque, resplendissait d'une infinie beauté sous l'éclat de la lune pleine, divine réverbération du soleil. Unique enfant des époux Constantine, cette véritable beauté scandinave avait pour coutume de surprendre ceux qui ignoraient ses origines puisqu'elle fut adoptée dès son plus jeune âge. De culture Européenne, elle passa une bonne partie de sa vie entre Londres et Paris où elle fit ses études. Dernièrement, ses parents avaient installé une manufacture dans les Ardennes afin de faire fortune dans une industrie textile alors en pleine expansion. Elle les rejoignait donc ici de temps en temps, ce qui lui permettait d'oublier le tumulte des grandes métropoles.    
Le Duc la contempla à nouveau. Jamais sa compagne n'avait été aussi splendide depuis leur rencontre dans ces mêmes lieux. Cette nuit si calme, au ciel marbré d'étoiles à l'éclat pur, elle soutenait une fine robe de soirée en taffetas blanc ainsi que de longs gants et un chapeau cloche néopolitain de même couleur. De jolies échancrures dénudaient ses épaules graciles, et mettait habilement sa physionomie ensorceleuse en valeur.
L'ensemble, dont le haut était fendu en v, s'ouvrait délicatement sur sa poitrine aux formes rondes, fermes et attrayantes. Noué à la taille, le bas de sa jupe restait déboutonné sur le côté droit jusqu'à mi-cuisse. A l'époque, s'exhiber dans une telle tenue s'avérait plus qu'incorrect. Cependant, Eugènie faisait partie de cette jeunesse dorée, insouciante et rebelle qui lisait les oeuvres de Byron, Shelley, ou Verne. Aussi, elle se permettait de vivre comme les héroïnes de ces romans en ne faisant aucune concession sur sa féminité. Et puis, son tailleur attitré possédait tout le loisir de lui confectionner une élégante garde-robe. 
Ruthwen l'avait rencontrée une nuit alors qu'elle se reposait, étendue dans l'herbe entre les fortifications. Les yeux perdus dans la noire immensité de l'infini, elle recherchait un peu de calme, s'interrogeant sur le sens de sa vie. Un passe-temps qui occupait également le Duc jadis, lorsqu'il s'offrait le luxe d'oublier les affaires politiques. Seule la mort mettait donc un terme aux futilités de la vie. Plutôt que de l'attaquer, telle une vulgaire proie, il décida de l'aborder.
Son courage lui apparaissait déjà immense de s'aventurer ici alors que les journaux s'étendaient encore sur des histoires de prétendus vampires. Des histoires popularisées par des récits en provenance d'Illyrie, de Pologne, de Roumanie, de Hongrie, d'Allemagne ou de Turquie, sans oublier la récente publication du roman d'un certain Stocker, un Irlandais. Un ouvrage qui venait corroborer le tout et dont la première édition portait d'ailleurs une couverture jaune, en raison de son caractère licencieux.
C'était dans ce climat qu'ils firent ainsi connaissance. Néanmoins, au fil de leurs entrevues nocturnes, Ruthwen tomba follement amoureux de cette mortelle éprise d'absolu, insatisfaite par ce monde en constante ébullition. Des évolutions, inventions et révolutions, qui allaient changer à jamais la face de ce monde moderne. La révolution industrielle et son cortège de maux n'étaient pas si loin. Une première guerre mondiale, une crise monétaire qui déferlerait des Etats Unis vers l'Europe, puis une seconde guerre, les pensées humanistes ne tarderaient pas à s'effriter devant tant de drames.
De même, Eugènie ne se révéla pas être une jeune femme perdue à la recherche du mythe romantique de ce buveur de sang qu'on nomme vampire. Non, elle représentait bien plus que cela. Elle était son reflet, elle affichait l'attitude de celle qu'il n'avait jamais trouvée, l'âme soeur dont chacun doute. Leurs entrevues durèrent ainsi pendant deux années, à peine l'équivalent d'une journée pour le prédateur.
Bientôt, le vampire s'arrêta. Il se retourna vers sa protégée pour la contempler et lui révéler la source de son insatisfaction. Il ne pourrait plus lui dissimuler ses sentiments très longtemps, et cette douce nuit d'été se prêtait à ses espérances. La jeune femme s'avérait quasiment de sa taille. Il se rapprocha d'elle à tel point qu'il perçut la caresse de son souffle sur ses lèvres.
Il observa ce visage aux traits doux, marmoréens, extrêmement délicats. Ces cheveux d'une blondeur absolue aux boucles interminables, ces yeux d'un bleu clair exceptionnel, cette bouche aux lèvres larges, lui évoquait le portrait d'une quelconque Circée. Sa Circée.
Il posa la lampe à huile sur l'herbe drue, fraîche et odorante. De petits motifs, générés par la lumière, virevoltèrent sur les cuisses dénudées d'Eugènie. Telle une nuée de papillons flavescents à la fois frondeurs et curieux, ils glissèrent sous sa robe, aidés en cela par une légère brise nocturne. Ruthwen voulut lui prendre les mains, mais fit glisser son index instinctivement le long de sa joue. Il se remémora les paroles qu'il avait murmurées :
" Arrivé à la source de toute vie et de toute mort, j'ai pris le calice des possibilités et l'ai vidé d'un trait, car l'unique voie est celle que l'on se fixe, et non celle qu'on nous dicte. Il marqua une courte pause pour évacuer son appréhension. Désormais, vous devez choisir votre chemin, même si notre amour naissant risque d'être sans lendemain. "
L'amour ne rendait pas uniquement aveugle, sourd et idiot, mais surtout imprudent. Eugènie fit un pas en arrière, surprise par le ton que prenait la conversation :
" De quoi parlez-vous ? rugit-elle, tigresse blessée dans son orgueil. Qu'est ce que vous vous êtes imaginé ? enchaîna-t-elle, furieuse. Vous n'ignorez pas que la seule personne que j'aime est Michel Destenay !
- Mais, balbutia Ruthwen, vous m'avez avoué qu'il vous délaissait pour une autre et que vous vous apprêtiez à rompre. M'auriez-vous menti ? l'interrogea-t-il. Il rechercha une quelconque explication sur les traits impassibles, fixes, de son amie.
- Mais non, je ne vous ai pas menti, répliqua-t-elle intransigeante. Je recherchais un amant mais pas vous. Je vous considère comme un ami, un grand frère, mais rien d'autre ! mugit-elle pour couper court au dialogue.
- Mais toutes ces confidences faites sur votre vie, vos aspirations et vos peurs ? lança Ruthwen, accablé par le flot de paroles âpres que lui déversait celle qu'il désirait tant.
- Ruthwen. Vous êtes mon ami. Peut-être même mon meilleur ami. Mais entre nous, il n'y a que de l'amitié, vous comprenez ? Je ne sais même pas qui vous êtes. Je n'ai même jamais vu votre visage en pleine lumière, et toutes vos excuses n'y changeront rien ! " cria Eugènie, afin de clore la conversation. 

Ruthwen voulut l'assassiner avec sauvagerie. Comment lui, un être avec tant d'années d'expérience, une créature avec tant de pouvoir qu'il aurait pu la tuer, ou la soumettre à tous ses caprices les plus vils, était-il tombé dans le piège de cette veuve noire ?
La réponse était pourtant simple. Toute sa vie, il l'avait supporté seul, porté à bout de bras tel le globe d'Atlas. Et l'idée d'avoir enfin quelqu'un à qui se confier lui avait fait commettre une impardonnable bévue. Elle s'était servie de lui, au moment où il s'avérait le plus vulnérable, à l'instant même où sa trop grande désinvolture venait de prendre le pas sur sa raison. Jusqu'alors, sa vie n'avait été qu'un océan de larmes, une suite ininterrompue de tragédies, de déceptions. Et cette brève lueur d'espoir que figurait Eugènie ne brûla qu'une brève seconde. Ce feu follet, fugace lumière fantomatique qu'on apercevait parfois dans les vieux cimetières centenaires, fut inévitablement suivie du néant.  
Le ton du monstre se fit menaçant :
"Détesteriez-vous la nuit éternelle à ce point ? s'enquit-il, pour trouver une excuse au crime qu'il allait commettre.
- Que vous soyez un marginal ou un sage, je le conçois. Mais cela ne change en rien ce que j'éprouve pour vous ! rétorqua Eugènie en le fixant gravement de sorte qu'il comprenne que les jeux étaient finis, qu'il avait perdu à jamais, sans aucun espoir de revanche. Vous êtes intelligent, intéressant et nous avons des affinités, des passions communes, mais rien d'autre. Elle ajouta en soufflant, jamais je n'aurais pensé que vous tomberiez amoureux de moi. "
Le Duc leva ses yeux sombres, revanchards, vers la jeune femme. Un sourire vicieux, diabolique, inhumain, lui déforma peu à peu les traits du visage. Eugènie eut un mouvement de recul instinctif. Elle fit quelques pas en arrière, pensant que son cher ami venait de disparaître.
" Peur ? ricana Ruthwen, sûr de son effet. Vous vous arrogez le droit de me torturer, car vous subodorez que je suis dépendant de vous en vertu de mes sentiments ? C'est bien cela, non ? Vous traitez les plus nobles sentiments qui soient par le mépris le plus injustifié et vous me demandez de ne pas réagir ? 
La jolie blonde recula encore de quelques pas.
- Charles ! lança-t-elle, vous... vous n'êtes pas dans votre état normal.
- Normal ? Est-ce le comportement normal d'une amie que de faire souffrir celui qui l'aime par dessus tout ? " riposta le vampire.
Il éclata d'un rire sardonique à mesure que son visage blanchissait, se creusait, se déformait atrocement. Il sentait déjà la poussée de ses canines à travers les chairs de ses gencives. Le Duc voulut lui ôter la vie mais préféra en rester là.
Aussi, il se mit à bondir à une vitesse vertigineuse le long des murailles ébréchées du château, fonçant vers le Bastion du Roy, afin de risquer une chute rédemptrice. Que lui importait de mourir ce soir ? Dans tous les cas, il se relèverait encore, encore, et encore, jusqu'à la fin des temps puisqu'il était immortel; un être cruellement solitaire, judicieusement torturé, mais immortel.
Pourtant, alors qu'il gravissait vélocement les pierres glissantes avec l'agilité d'un chat, son voeu le plus cher demeurait pourtant de parvenir à se suicider, de pouvoir se noyer dans les lyriques flots de l'oubli, de quitter cette enveloppe par trop charnelle pour épouser le néant. Derrière lui, Eugènie, honteuse des paroles qu'elle avait proférées, tentait de le suivre en le nommant sans cesse, le sommant d'arrêter. Elle fit même l'erreur de vouloir le suivre en grimpant sur la muraille surlaquelle il courait. C'est à ce moment qu'il entendit le son clair de sa voix pour la dernière fois. Elle venait en effet de trébucher dans le vide, ne faisant qu'un ou deux pas avant de s'écraser une quinzaine de mètres plus bas.
L'instant d'après, le silence régna de nouveau.
La vie d'Eugènie venait de s'éteindre telle la flamme d'une chandelle soufflée par une légère brise. Son corps si désirable s'était fracassé au sol, les pierres chancelantes qui avaient causé sa chute ensevelissaient désormais son cadavre ensanglanté à moitié nu. Sa robe de taffetas blanc s'était déchirée en de multiples endroits et sa tête reposait sur une dalle froide du parvis, les yeux fixes, vitreux et grands ouverts. Ses cheveux blonds et soyeux aux boucles fines nageaient désormais dans un mélange épais de sang et de poussière centenaire.
Charles Ruthwen ferma les paupières. La simple idée de se remémorer la suite le fit quasiment frissonner. Aujourd'hui, Eugènie n'était plus qu'une horrible imitation, un atroce reflet déformé d'elle-même. Ses cheveux si beaux arboraient une teinte grisâtre et sa peau, une fade pâleur. Son corps avait atteint une maigreur insoutenable. Même ses rondeurs féminines, et qu'il aimait tant, avaient complètement disparu. Quant à ses yeux, gemmes de cristal à l'éclat terne, ils ne resplendissaient plus depuis ce sinistre événement.
Au grand dam de Ruthwen, Eugènie ne devînt jamais une vampire à part entière. Quoi que possédant les traits distinctifs de son espèce, soit un teint blafard et des canines légèrement développées, elle ne disposait que de quelques facultés surnaturelles, dont une force accrue. Elle n'était en sorte qu'une vulgaire goule, créature immortelle tant qu'elle buvait régulièrement le sang de son maître. A demi-humaine, elle alla même jusqu'à développer des penchants anthropophages, la pire abomination qui soit pour Ruthwen.   
Elle ne pouvait enfanter d'autres vampires, mais bénéficiait de la possibilité de se promener à la lumière du jour sans périr. Cependant, elle resta confinée pendant tellement d'années en ces lieux que son quotidien se résumait désormais à cette prison de pierres grisâtres, à ces putrides cachots infâmes où croupissaient les oubliés, les bagnards et les parias d'autrefois. Eugènie faisait figure de transition entre la femme et la vampire, plus tout à fait humaine, mais déjà rongée par la malédiction du sang et de ses ignobles névroses.
Jamais, elle n'aurait imaginé pouvoir marcher en toute liberté sous un soleil de plomb, d'ailleurs ses fragiles yeux ne l'auraient sûrement pas supporté. Sa raison ne se remettant jamais de la transformation opérée, elle passa du stade de promise à celle d'esclave, une tâche qu'elle s'assignait à elle-même sans broncher, ni s'exprimer. A croire qu'il restait une lueur de conscience dans les tortueux méandres de son cerveau déconnecté, une sorte de dysfonctionnement pervers qui la forçait à s'humilier pour que Charles se culpabilise de sa perte.
Le Duc se leva de son fauteuil, se dirigea vers une des étagères de la grande bibliothèque et actionna un passage dérobé. Celui-ci s'ouvrit sur un escalier de pierre ascendant très étroit, étonnamment propre, qui le mena vers le seul et unique étage de son mausolée. S'il ne pouvait effacer ses erreurs passées, il parvenait parfois à les oublier. Parfois. Mais pas ce soir. 

Second chapitre du roman Elégie pour un vampire de Sullivan Lord. Tous droits réservés. Copyright 2001 Sullivan Lord. 


 


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lundi, décembre 21 2009

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Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux

CHAPITRE UN :  LE DOCTEUR FREUD NE REPOND PLUS

Vous savez qu'il n'est plus question que de guerre. Toute la cour est à l'armée, et toute l'armée est à la cour. Paris est un désert.
Mme de Sévigné, Lettres.

Samedi 2 février 2008. Sophistiquée, pittoresque et éblouissante, la ville de Paris ressemblait à un insondable songe fantasmatique. Incessante succession de clichés artistiques, l'insolente pointe de la tour Eiffel narguait les infinis cieux tandis que son imposant arc de triomphe, symbole d'une gloire passée, côtoyait la somptueuse pyramide du Louvre. Gigantesque prisme translucide aux reflets ouatés, le moderne édifice possédait des angles qui défiaient les siècles tel lors du règne de Pharaon et de ses immortels bâtisseurs.
Dans toute autre cité, ces contrastes architecturaux se seraient annihilés les uns les autres, ne faisant ressortir qu'une succession d'immeubles enchaînés à un sol identique, mais pas ici. Dans la capitale Française, rien ne s'opposait à ces différentes mouvances, à la coexistence de ces formes d'art si éloignées. Rien ne déparait au milieu des monuments historiques, ni l'architecture de métal et de verre des grandes tours, ni les ruelles baroques du début de siècle. Même les antiques théâtres et modernes cinémas se mariaient agréablement.
Sculptés çà et là, des angelots tachetés par la pollution observaient le noir ruban de la Seine sans s'offusquer de ces minuscules points lumineux qui clignotaient autour d'eux. Qu'il s'agisse du blanchoyement des phares des voitures, des bulles colorées des panneaux de signalisation voire des enseignes lumineuses, rien ne choquaient leurs regards interrogateurs où contemplatifs. Incessamment, les chérubins rieurs toisaient les humains opulents et les jolies femmes qui babillaient dans les grands restaurants sans omettre les miséreux qui mourraient à leur porte.
Sur le faite des vieux immeubles, des gargouilles verdâtres dépliaient leurs ailes vers Notre Dame, recouvrant d'un soyeux drapé les anarchiques allées de la capitale. Pour elles, époques, modes et individus se succédaient inlassablement, provoquant d'incessants modernismes qu'une énième nappe de sable couvrirait fatalement. Mais elles seraient toujours là, inaltérables statues impavides, plus robustes que des rochers, résistants aux marées de la modernité. Même si depuis neuf longues années déjà, la tranquillité de Paris se trouvait amoindrie par une guerre civile qui émiettait l'hexagone.
Ailleurs, les choses se seraient sûrement déroulées différemment, mais ici, quelques unes des prophéties les plus sombres de Nostradamus sculptèrent le déroulement historique de cette réalité : Quatrième Guerre mondiale, déclin puis disparition des grandes religions, émergence de nouveaux fléaux et présence surnaturelle accrue. Aussi et quoique mondialement réputée pour son romantisme, Paris n'était plus vraiment l'ultime ville des lumières depuis que des militaires nerveux, erraient aux environs de chaque avenue, à la recherche du moindre trouble-fête.
Bardés jusqu'aux gencives, les forces armées craignaient constamment un attentat des rebelles. Aussi vérifiaient-ils les laissez-passer, tirant à vue sur le premier individu suspect, ce qui arrivait constamment. Tout signe anormal d'anxiété pouvait provoquer une mort inopinée. En clair, ce trépidant royaume s'avérait pleinement dévolu aux ténèbres, d'autant qu'une poignée de diables suspicieux, dotées de canines acérées, en arpentaient les citadines artères. 
La guerre civile, mondiale sous certains aspects car elle englobait l'Europe et les Etats Unis, opposait une poignée de régimes tyranniques et pyramidaux aux derniers intellectuels. Mais aucun mortel n'aurait pu comprendre qui manipulait les fils d'une trame si serrée parce que cet atroce cauchemar ne demeurait qu'un habile prétexte initié par les vampires pour couvrir leurs propres batailles, leurs propres conflits. Un cache-misère destiné à voiler cette invisible lutte à laquelle ils se livraient depuis des éons.
La retorse Laéticia Bastet, Impératrice Cardinale et fondatrice d'une des principales fratries vampiriques, avait elle-même érigé ce conflit. Une antique légende Egyptienne prétendait même que la Déesse féline avait pactisé avec la vampire pour se fondre en elle, lui assurant la victoire. Autrefois, l'objectif premier de la souveraine consistait à abattre son ex-époux et absolue némésis, Abdul Karnak, alias Akhénaton, également géniteur de sa propre lignée. Bien évidemment et au fil des siècles, leur lutte, théoriquement confinée aux non-morts déborda, prenant toute l'humanité en otage.
Graduellement, la toile d'atrocité de l'immortelle s'étendit à la terre entière, la plongeant dans l'âge le plus noir qui soit, multipliant sectes et dérives médiatiques, transformant les humains en un servile troupeau de désespérés, victimes de la violence urbaine et de la guerre. Parallèlement, et grâce à des démonstrations de forces patiemment ourdies, tels qu'assassinats, emprisonnements, tortures et autres joyeusetés, l'Impératrice faisait comprendre à tous les buveurs de sang que son règne approchait.
Qui plus est, à l'aube du second millénaire, avec l'aide d'un certain Charles Ruthwen, la Féline assassina finalement Karnak. Tournant le dos aux siens, le Duc lui livra le Pharaon Egyptien, son propre père vampirique, sans une once de remords. Ainsi, fut-il affublé du surnom de Fils indigne avant de disparaître, théoriquement assassiné par des membres de son propre clan.
Tout comme Ruthwen, chacun des fils ou filles directes des deux Empereurs Cardinaux, c'est-à-dire engendré par eux-seuls, portaient le titre de Seigneur Cardinal. Cette licence s'avérait très prisée chez les mort-vivants car, outre un rang honorifique, elle symbolisait le respect et la puissance. Non seulement, ces êtres comptaient parmi les plus influents vampires mais de surcroît, leurs facultés surnaturelles allaient de pair, les hissant au-delà de leurs semblables. 
Jusqu'à présent, la troisième et dernière fratrie vampirique, celle des Impurs, ne s'était jamais manifesté dans les invisibles conflits des damnés. En fait, ses membres, souvent misérables, préféraient se terrer pour assurer leur survie. Plus faible que les descendants de Pharaon et de la Féline, les Impurs, abandonnés par leur parents, donc privés d'éducation, servaient généralement de nourriture aux autres prédateurs plus puissants.
Bientôt, les derniers damnés se changeraient donc en une roborative réserve de gibier sur laquelle Laéticia Bastet puiserait son éternelle subsistance. D'ailleurs, il fallait bien admettre que privé de leur Empereur, ses enfants tombaient un à un sous les coups de la Féline et des siens. Aussi et lors de cette nuit pluvieuse, l'une des survivantes, une vampire surnommée Opale Tanaka, avançait sous les cascades qui se déversaient sur Paris. Physiquement, elle affichait moins d'une vingtaine d'années, encore que ce fut difficile pour un occidental de donner un âge à une telle beauté. En réalité, Opale possédait un âge avancé, lui permettant de remplir facilement un grand nombre de vie humaines.

Au cours de cette soirée arrosée, Opale jouait sa vie à pile ou face. A ceci prêt qu'elle n'avait pas vraiment choisit sa destination finale. La jeune immortelle naquit sur une des îles de l'archipel nippon. Là-bas, dans ces singulières cités du plaisir et des excès, on racontait que les Français s'apparentaient à d'incorrigibles séducteurs romantiques. Et nombreuses étaient les jeunes Japonaises qui désiraient rencontrer l'un de ces chevaliers servants au charisme légendaire. A l'exception peut-être d'Opale Tanaka, dont l'esprit s'avérait plus obnubilé par sa propre survie que par les frasques utopiques de ses contemporaines.
Pendant des heures, la vampire put se dissimuler dans la foule des touristes curieux, essayant vainement d'échapper à son destin. Pourtant, elle devait s'y résoudre. D'ici quelques minutes, les derniers badauds rejoindraient le métro et la laisseraient seule face à lui. Le visage inquiet, elle scruta les porches ombragés, à la recherche de son implacable bourreau. Angoissée et à contre-coeur, l'asiatique dut avancer le long d'une allée ténébreuse.
En dépit de son imperméable et de son large parapluie noir, elle grelottait carrément. La ceinture et les boutons quasi-défaits de son pardessus, découvrait partiellement sa robe de soirée mauve clair mais elle s'en fichait complètement. La fine étoffe, ajustée avec élégance à son étonnante plastique, féminine mais athlétique, se couvrait de taches d'eau. Les auréoles découpaient les pointes d'une poitrine menue, ainsi que la partie supérieure de deux cuisses fermes, plutôt musclées. Opale avait du partir dans cette tenue, sans pouvoir se changer. Cependant, sous les plis de son trench-coat aux teintes assombries par les incessantes averses, elle dissimulait malgré tout de quoi se défendre.
La belle immortelle s'arrêta un instant, repliant son parapluie sous la devanture d'un luxueux magasin de vêtements féminins pour réfléchir. Depuis peu, elle arpentait les Champs Élysées, longeant les boutiques papillonnantes à la recherche de la prochaine station de métro, guettant également un éventuel taxi. Aux alentours, il ne restait que trois ou quatre pèlerins qui couraient sous la pluie battante. Il fallait fuir le secteur au plus vite, et tôt ou tard, Tanaka devrait emprunter un moyen de transport, même si cela favoriserait son immortel adversaire. Tant qu'elle restait à l'extérieur, sous les trombes d'eau, elle pouvait fuir, mais dans un métro ou dans une voiture, elle ne pourrait guère éviter le staccato d'un pistolet mitrailleur.
Pour évacuer sa tension, l'asiatique aux cheveux immensément longs, bardés de reflets verts, jeta un oeil dans la boutique. Trois grands miroirs ronds, dotés de larges trépieds, installés dans une devanture faiblement éclairée, placés au milieu de mannequins recouverts de tissus délicats et de chapeaux aux formes fantaisistes, lui renvoyèrent un reflet livide. Les buveurs de sang se reflétaient bel et bien dans les miroirs s'ils le souhaitaient. Une odeur atroce empestait l'air, incitant Opale Tanaka à tourner la tête.
Sous le porche, à environ cinq mètres d'elle, un sans domicile, âgé d'à peine quinze ans, sommeillait silencieusement, emmitouflé dans une demie tonne de haillons sales et malodorants. Sa tête reposait sur un vieux tas de journaux invendus. Heureusement pour lui, à cause de la pluie et de la pénombre, les militaires ne l'avaient pas encore repérés. Dans le cas contraire, on l'expédierait dans un camp pendant deux semaines, histoire de le discipliner, puis on l'enverrait de force au front. En attendant, le malheureux dormait là, à même le perron de l'immeuble, au rez-de-chaussée duquel siégeait la boutique de prêt-à-porter.
Opale n'en fut pas choquée. Le rituel d'initiation des Samouraïs qu'elle avait subit du temps de sa mortalité, s'avérait plus ardu. Cet homme pouvait se réjouir de ne pas avoir été livré aux loups puisqu'à ses yeux, ils constituaient une menace plus tangible.  Tanaka reprit son avancée, laissant le clochard à ses rêveries, seul échappatoire d'une vie brisée. Si une patrouille les trouvait là tous les deux, elle ne donnerait pas cher de leurs peaux. De plus, guerre ou pas, elle désirait vraiment préserver son anonymat et les objectifs de sa mission.
Malgré l'étrange éclairage de cette petite ruelle ou elle s'engagea, des lampadaires verts au design rustique et qu'on aurait pu croire à pétrole, l'asiatique reprit peu à peu confiance en elle. On notait plus de monde dans ce quartier que dans le précédent, petite foule bigarrée de tout âge, qui remontaient les avenues en s'extasiant devant les vitrines. De surcroît, la circulation s'avérait trop dense pour que son ennemi essaie quelque chose maintenant. Encore que cet autre damné pourrait agir quand bon lui semblerait.
Plusieurs voitures klaxonnèrent sur son flanc droit, la faisant sursauter. Un couple de vieillard traversa devant elle en se dissimulant sous un immense parapluie, vol d'un ballon de toile sombre sous une glaciale averse. Visiblement, les deux vieux se pressaient pour rejoindre leur habitation avant le couvre-feu, en remontant l'artère dans sa direction.
Planqué quelque part, Jahred l'épiait. Opale en était persuadée. Certes, la vampire ne savait pas encore à quoi il ressemblait mais elle sentait quasiment son souffle râpeux le long de sa nuque. On ne savait pas grand chose sur lui, hormis que ce Seigneur Cardinal venait du Moyen-Orient et qu'il fut l'un des fils préférés de Laéticia Bastet pendant plusieurs années. Tous les damnés s'accordaient à dire qu'il bénéficiait d'une grande puissance, et même de talents mystiques, ce qui semblait normal, vu sa proche filiation avec la Féline.
En clair, l'asiatique ne pouvait compter que sur elle-même parce qu'aucun des militaires de la capitale, même formés au sein de la légion, ne pourrait contenir la furie du monstre qui la pistait sadiquement depuis l'archipel. Il la traquait depuis cette soirée mondaine, organisée par quelques riches vampires, d'où elle du s'enfuir. Ayant à peine le temps d'apercevoir l'assassin, ses goules couvrant sa fuite, Opale dut prendre un avion à l'aéroport de Narita vers 21h55. Jahred la manqua de justesse, et tortura ses serviteurs de dépit, n'apprenant qu'une seule chose, sa destination; Paris, en France. Alors, il embarqua également, via une compagnie de vol indépendante pour accomplir sa tâche.
Tout en marchant, la buveuse de sang se remémora les conditions de son voyage, installée dans une grande caisse hermétique, rigoureusement opaque, louée par ses alliés. Ainsi, elle sommeilla durant les quatorze heures quarante de vol, sans apparaître sur un registre quelconque. Officiellement, aucune Opale Tanaka ne se trouvait dans le boeing 747, au départ de Tokyo. Avec le décalage horaire, sa vaste malle capitonnée arriva à Charles De Gaulle vers 16h35, puis fut déposée dans un entrepôt de la cité, en attendant la tombée de la nuit.
Depuis, la damnée tentait de rejoindre la gare de l'Est, ce qui paraissait complexe avec ces kyrielles de bidasses nerveux et cet assassin professionnel qui rôdait dans les parages. En découvrant la capitale endormie, un flot de souvenirs étouffa l'asiatique, ceux de son arrivée dans ces artères au bras d'Abdul Karnak, son amant et géniteur vampirique, plusieurs siècles plus tôt.
Cependant, en usant d'antiques principes méditatifs, Jahred put repérer ses pensées. Si les vampires aguerris voilaient aisément leurs esprits, l'étourderie de l'asiatique lui offrit un moyen de la suivre pas à pas. Qui plus est, à cause du climat actuel et de la récente mort du Seigneur Cardinal Francis, abattu par des chasseurs de vampires du Vatican, une partie de la faune surnaturelle avait quitté la capitale, ce qui facilita les investigations mentales de l'Hindou.
Dès lors, Jahred la talonna de manière télépathique, la pistant dans les rues de la ville des lumières afin de lui régler son compte. Jusqu'à présent, Tanaka ne décela sa présence qu'une seule fois, même si manifestement, l'assassin ne jetterait pas l'éponge aussi facilement. S'ils ne cachaient pas leurs intentions, les damnés détectaient la présence des leurs dans un périmètre d'un ou deux kilomètres. Seulement, l'assassin sacré comme on le nommait, occultait ses pensées depuis peu. Autrement dit, il allait frapper d'une minute à l'autre.

A nouveau, la vampire observa les derniers touristes, un type avec de l'embonpoint, une jeune femme brune et deux gosses d'une dizaine d'années. Son adversaire pouvait être n'importe qui. Peut-être était-ce l'un de ces jouvenceaux ? Difficile à dire. Les damnés se rattachaient généralement à l'enveloppe corporelle qu'ils abritaient au moment de leur funeste transformation. Pas évident de mettre un visage sur les traits de ce tueur qui pouvait être partout, être n'importe qui. Peut-être épaulait-il déjà un fusil à lunette ou essuyait-il la lame de sa machette, prêt à la décapiter ?
Elle réobserva la ruelle. Ce kami, cet être supérieur, attendait sûrement le bon moment pour agir, celui ou sa proie serait suffisamment terrorisée. Alors, il frapperait et l'emporterait avec lui pour brouiller les pistes en se glorifiant de son acte. Jahred se délectait toujours de ses moindres assassinats. Pour lui, le Seigneur Cardinal Tanaka ne représentait qu'un met de choix à déguster. On disait de l'assassin sacré qu'il lacérait les visages de ses victimes, qu'il les mutilaient atrocement, les démembrait et brûlait leurs restes selon un rituel précis. Certes, ce vampire adorait tuer, mais il prisait par dessus tout, un minimum de résistance. Et Tanaka ne comptait pas abdiquer sans défendre son immortelle existence.
Subitement, la Japonaise stoppa sa progression devant un autre magasin qui vendait du matériel audiovisuel. Dans tous les cas, s'il se planquait dans le coin, Jahred devait porter un imperméable ou un manteau long pour occulter son armada. De toute façon, Opale le verrait bien assez tôt. En posant l'ovale de ses yeux noisettes sur la vitre étincelante, la jeune asiatique inspecta l'état dans lequel les rafales de pluie l'avait mise.
En apparence, Opale avait seize ans et mesurait une taille moyenne, ce qui demeurait courant chez ses compatriotes. Une longue chevelure noire, soyeuse et délicate que lui aurait enviée toute autre femme, encadrait un visage anguleux, sophistiqué et charismatique. Son maquillage, paupières d'un vert bleuté, et crème de rouge à lèvres mauve, s'était décoloré sous la pluie, formant d'étranges zones nuancées, délicatement sensuelles.
En repérant une adolescente qui dormait un peu plus loin, installée sur un tas de cartons écornés, Tanaka reprit sa progression, heureuse d'apercevoir une bouche de métro. A tout hasard, la vampire lança un regard vers la gamine qui dormait sous la pluie. Vêtue d'une veste de jean et d'un pantalon élimé, la chevelure ébouriffée, et trempée, de la lycéenne s'aplatissait sous les rafales venteuses. Sa gorge, largement entaillée, s'ouvrait sur une cavité ensanglantée d'où pendaient des filets de sang qui tapotaient sur le macadam goutte à goutte. Visiblement, un damné venait de se repaître. Ni une, ni deux, Tanaka fonça vers la bouche de métro. Jahred se dressait là, à quelques mètres.

L'asiatique se glissa furtivement dans le passage, dévalant les marches quatre à quatre. Une étouffante chape d'odeurs viciées, reliquats putrescents et tièdes, s'immisça dans son odorat surdéveloppé. La sueur conjuguée d'une centaine d'individus, les odeurs empoisonnantes de tabacs mélangés, d'excréments fétides et de nourriture fraîche, la déstabilisèrent carrément. Cette puanteur fut d'une telle intensité qu'elle faillit en vomir. Elle ne se souvenait plus de cette ignoble promiscuité à laquelle se livraient les grouillants, soit les mortels. Malgré tout, l'immortelle tenta d'ignorer ces distractions odoriphères, détaillant les tourniquets qui cliquetaient sous le passage des humains.
Partout, ils allaient et venaient, descendant voire remontant les marches de la station, s'approchant ou s'éloignant des guichets, tournant ça et là en cercle concentriques un plan du réseau en main, telles des nuées d'oiseaux perdus. Parmi la foule, elle remarqua un homme en costard cravate qui regardait sa montre anxieusement ainsi qu'une enfant, pleurant près de sa mère. Soudainement, deux types et une jeune femme sautèrent au dessus des portes.
Plus réservée, Opale oblitéra son ticket en passant dans l'étroit passage. Dix mètres plus loin, les trois individus s'égosillèrent en expliquant leur geste à cinq militaires qui venaient de surgir. Alors, les jeunes hurlèrent sous les coups de crosse et les impacts de balles, ce dont l'immortelle se moqua.
Oubliant l'incident, elle s'enfonça dans les longs boyaux surchargé d'indigènes marchants ou courants, persuadé que le tueur la suivait toujours. Comme l'ensemble de ces personnes qui se hâtaient de rentrer chez eux avant le couvre-feu de vingt deux heures, elle se dépêcha.
Tanaka, descendit un nouvel escalier en direction d'une rame, filant vers un distributeur de boisson. Elle tenta de discerner les pensées de Jahred dans tout ce charivari sans les percevoir. Un tel geste pouvait se révéler suicidaire parce qu'en cherchant son esprit, il pourrait la repérer.
Un bruit résonna sur le côté, celui d'une épée qu'on sortait d'un fourreau. Opale n'eut que le temps de s'abaisser. L'énorme lame d'un cimeterre frappa le distributeur, provoquant une effrayante gerbe d'étincelles en le tranchant de part en part. Plusieurs personnes crièrent si fort qu'il ne fallut pas plus de deux secondes pour que ce fut la panique absolue. Bien que surprise, Opale roula sur le côté pour atteindre la sortie la plus proche. Son agresseur devait mesurer plus d'un mètre quatre vingt dix, tout en muscles fins, peau légèrement brunie, petit bouc et cheveux bouclés. Il portait un long imper gris et des vêtements chics à la manière d'un cadre de la City.
L'immortelle fonça vers la rame la plus proche, poussant tout le monde pour échapper à son destin. Derrière elle, l'Hindou surplomba le flot de mortels en arborant son épée furieusement, décapitant les corps, étripant à tout va, tout en se frayant un chemin vers elle. Un cadre s'écroula, le dos tailladé, en regardant sa montre, tandis qu'une mère et sa fille volèrent contre les murs, projetés par l'assassin sacré. Jahred ne recula devant aucun sacrifice pour arriver à ses fins. En percevant l'arrivée bruyante du métro, l'asiatique sauta devant l'engin sans réfléchir. A peine décoiffée, elle retomba souplement de l'autre côté, presque étonnée de sa témérité.
Tout en conservant son cimeterre en main, Jahred fit feu à l'aide d'un pistolet mitrailleur sur les wagons qui défilèrent face à lui. Une quinzaine de balles partirent vers la gracieuse asiatique, atteignant trois passagers mortellement. Effrayé, le conducteur du métro ne s'arrêta pas, continuant sa course pour éviter d'autres morts, offrant le champ libre à l'exécuteur de Bastet.
Usant des facultés de son sang pour accroître sa vitesse et manipuler les esprits, Opale intima aux humains de ne plus bouger, les changeant en boucliers vivants. Plusieurs d'entre eux furent fauchés, s'écroulant maladroitement sous les rafales, sans même comprendre qu'ils étaient morts. En entendant les balles qui molestaient les chairs, la prédatrice interposa deux passants qui lui barraient le chemin, prenant toujours plus de vélocité, à la manière d'un spectre dont les contours se dissolvaient peu à peu sous la vitesse. 
Une nouvelle rafale, sorte de brouhaha frénétique, fit tomber les quilles humaines, au moment même ou la damnée s'échappa dans un escalier. Deux impacts secouèrent sa colonne vertébrale, sans toutefois la faire gémir. Les projectiles ricochèrent, déchirant un pan de son sac à dos, dévoilant un objet métallique rouillé, une protection diablement efficace.
Jahred n'égara pas une seconde, sautant de l'autre coté de la rame. Cependant, la belle asiatique se démena tellement et fit preuve d'une telle rapidité, qu'il la perdit de vue. Désormais, Opale Tanaka  devait rejoindre les contrées d'Arduinna, puis contacter le Duc Charles Ruthwen. Cela dit, il fallait aussi conserver précieusement cet objet qui rebondissait dans son dos, réceptacle inaltérable des océans de sang, et qui servirait la lutte.

A cette heure tardive, l'antique gare de l'est grouillait d'une vie artificielle, artificielle car les tenues kakis des militaires rendaient les citadins nerveux. Les canons des Famas, noirs semeurs de morts, rarement propices au développement personnel, se montraient ici ou là. Contrairement aux années intérieures à 1999, pas un seul clochard ne titubait dans les vastes allées, que ce soit dans le hall, ou sous la haute verrière.
Le gouvernement actuel, mené par le Général Albert Laval, ne s'embarrassait pas à dialoguer ni à développer des mesures sociales. Ici, la répression, donc l'absence totale de liberté, demeurait le maître mot. N'importe quel mur pouvait faire office de peloton d'exécution, y compris celui d'une gare.
De nombreux individus attendaient patiemment leur train, grignotaient un encas devant les snacks, feuilletaient les magazines des relais, ou buvaient un café dans la brasserie. Pourtant, une certaine inquiétude se lisait sur tous les visages des civils, leurs yeux rivés aux panneaux lumineux qui indiquaient l'arrivée prochaine des convois. Depuis peu et suite aux récents attentats, il fallait posséder un laissez-passer pour prendre le train jusqu'à certaines zones conflictuelles.
A priori, Opale Tanaka ne se trouvait plus ici. Au milieu des mortels, entre deux détachements armés, Jahred cessa soudainement ses recherches. L'Hindou sortit un vidéophone portable d'un étuis de ceinture, appelant la ligne directe de l'Impératrice.
- Je m'excuse de vous déranger votre altesse, mais je tenais à vous tenir informé des dernières évolution de l'affaire, fit-il. Il ne pouvait en dire davantage, sous peine d'enclencher une écoute étatique. Le visage et la voix qui lui répondirent, doté d'une sensualité inouïe, appartenaient effectivement à Laéticia Bastet. 
- Attends une seconde et je suis à toi, répliqua l'Impératrice. Elle enclencha une touche de son portable, celle qui activait le brouillage électronique du récepteur de Jahred. Toutes les conversations des autres téléphones furent soudainement brouillées dans un périmètre de trois kilomètres autour de la gare. Le temps que les services de communications ne s'occupent de cette panne, l'essentiel de leur conversation serait terminée. Vas-y, ajouta-t-elle, tu peux me parler librement.
Hésitant un instant, l'assassin sacré détailla l'écran vidéo qu'il tenait au creux de sa main, contemplant le délicat et superbe visage de l'Impératrice. Sa peau se gratifiait d'une pâleur étonnante, ses yeux irradiaient un bleu clair exceptionnel et ses cheveux, qu'on aurait pu croire vivants, tiraient vers une blancheur absolue. Un léger grain de beauté paradait juste au dessus de ses lèvres, filaments rouges incarnats, ce qui lui donnait un air à la Cindy Crawford. La peau de Laéticia, brunie par les vents de l'Egypte à l'époque ou on l'appelait encore Néfertiti, avait mystérieusement blêmi au fil des siècles.
- Bien, lança finalement le tueur. J'ai poursuivit Opale jusqu'à la gare de l'est ou j'ai perdu sa trace.
- C'est fâcheux. As-tu une idée de l'endroit ou elle pourrait se cacher ? 
- A mon avis, elle a du monter dans un train mais j'ignore lequel parce qu'elle avait quelques minutes d'avance sur moi.
- Dans ce cas, note les trains qui sont partis dans la demi-heure précédent ton arrivée ainsi que leurs destinations respectives. Ensuite, interroge nos fichiers sur les vampires qui résident ou se terrent dans ces villages de province. Il sera facile de faire le rapprochement entre cette fichue Tanaka et l'un de ses frères de sang qui nous aurait survécu.
- C'est une excellente idée, votre éminence.
A nouveau, le séide étudia la dépigmentation de Laéticia, qui bien qu'harmonieuse, lui conférait la texture de peau, laiteuse, d'une albinos. L'obligation de se protéger des faisceaux solaires depuis plusieurs millénaires avait peut-être provoqué une mutation de son ADN. Même ses yeux, autrefois sombres comme un puits, jouissait d'une singulière teinte azurée. Il remarqua une couche de fard assortie sur ses paupières.
- Que t'arrive-t-il Jahred ? coupa Laéticia en comprenant la fascination dans laquelle son fils vampirique se complaisait. Elle n'ignorait pas la nature de ses sentiments envers elle.
- Rien. Je me disais que Tanaka pourrait fomenter une quelconque révolte en essayant de récupérer les derniers partisans d'Abdul.
- C'est fort possible. C'est pourquoi nous ne devons pas baisser notre garde et la supprimer au plus vite. Depuis la mort de Karnak, les troupes de Pharaon sont divisées, morcelés, incapables d'élire un nouveau successeur, ce qui nous arrange fortement. Ce serait fâcheux que l'asiatique ne mette la main sur un vampire suffisamment fou et charismatique pour contrer nos projets. D'ici quelques mois à peine, notre contrôle sur l'espèce moribonde sera absolu.
- Et celles et ceux qui ne nous aurons pas fait allégeance rejoindront les dépouilles de leurs prédécesseurs, coupa Jahred. Je m'y emploierai.
- Je ne veux pas encourir le risque d'être déçue d'une quelconque manière que ce soit. Est-ce clair ?
- Ne vous en faîtes pas, Impératrice, je vous ramènerais la tête d'Opale Tanaka sur un plateau d'argent.
- Non contente de m'avoir ligué contre mon propre époux, elle se paie le luxe de nous échapper. Pas question de me permettre une largesse qui consisterait à laisser cette geisha en vie. J'aurais du lui régler son compte il y a de cela bien longtemps. Et je ne tiens pas à celle qu'elle nous échappe pour les trois cents années à venir !
- Je ferais tout mon possible pour la rattraper et vous en débarrasser, argua l'assassin pour calmer la fougue de Laéticia.
- N'oublies jamais que tout comme toi, elle appartient à la lignée des Seigneurs Cardinaux. Et que ce seul titre atteste de sa puissance et de ses immenses capacités.
- Je serais digne de mon rang, altesse. Ne craignez rien.
- Ne pense pas que le fait d'être mon meilleur élément te place en marge de l'échec. Plus d'un damné s'est brisé les dents sur cette furie. Elle a abattue ma propre fille, une certaine Cyrielle Dehun, bien avant ta naissance. Fais donc en sorte de me tenir régulièrement informé de tes avancées dans ce domaine.
Le tueur acquiesça en hochant la tête. Sur l'écran, l'immortelle tourna son visage sur le coté car quelqu'un d'autre désirait lui parler. Je dois te laisser. Fais attention à toi, conclut-elle.
L'image se replia sur elle-même, réduisant le spectre blanchâtre de l'Impératrice à une simple ligne de pixels crépitants. En se souvenant de ces tendres jours ou Bastet décida de l'étreindre et d'en faire l'un des siens, Jahred pesta. Quand elle le rencontra en Inde vers le XIII ème siècle, il pensa rencontrer une Déesse. Et quand elle le transforma en goule, puis en vampire, il crut sincèrement qu'elle l'aimait, que cet acte témoignait d'un amour retentissant, réciproque.
Toutefois, l'Hindou sut rapidement la signification de ce geste, le transformer en une puissante et effroyable arme à tuer, pas davantage. En tant que mortel, il fut un redoutable tueur, maniant le noeud coulant, le couteau et la machette comme personne, assassinant au nom de Kali, la Déesse de la mort et de la destruction. En tant que goule, il devint l'exécuteur le plus craint et respecté qui soit. En vampire, il aborda le stade ultime, celui d'assassin sacré, usant des techniques les plus ignobles pour parvenir à ses fins.
Quand la Féline lui disait de faire attention à lui, elle lui mentait. Mais curieusement, Jahred aimait l'idée que cette simple phrase put être vraie. Au début, Laéticia l'avait sûrement aimé, mais au fil du temps, il ne devint qu'un pion parmi d'autres. Cependant, il fallait qu'il y ait des pions pour encadrer les reines et les rois. D'ailleurs, cela ne le dévalorisait pas d'être la pièce d'une telle Impératrice, car il surpassait toutes les autres.

Premier chapitre du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright 2003 Sullivan Lord. Tous droits réservés.

 


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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Chapitre deux du roman Les Saigneurs Cardinaux

CHAPITRE DEUX : DEUX CHATS SUR UN TOIT BRÛLANT

On raconte que dans Ulthar, de l'autre côté de la rivière Skaï, aucun homme n'a le droit de tuer un chat. J'en suis d'autant plus convaincu que mes yeux se posent sur celui qui est assis là, ronronnant près du feu. HP LOVECRAFT, Les chats d'Ulthar.

Aux abords de Scylla, Tom le Balafré revenait gaiement vers son squat, entonnant une chanson paillarde qui l'accompagnait régulièrement lors de ses excursions nocturnes. Gaillardement, il avançait en plein cœur de la ville fantôme, un vaste terrain vague composé de baraquements insalubres en pleine décrépitude, de voitures brûlées et de vieux édifices aux charpentes métalliques rouillées, tremblant sous les bourrasques nordiques des Ardennes françaises.

Depuis 1993, date de proclamation de son indépendance, le département fut rebaptisé Arduinna, juste avant de subir de catastrophiques inondations. À cette occasion, villes, villages et hameaux subirent de radicales modifications, aussi bien nominatives qu'architecturales. Ému par le sort des malheureux, le milliardaire Jonathan Wislow accepta de confier une partie de ses fonds pour la reconstruction. Dès lors, les créatures mythologiques dont il s'avérait friand, hydres, dragons et centaures, rejoignirent frontons et toitures.

Aussi, les monstres se réinstallèrent ça et là, transformant le territoire en un luna-park gothique du plus bel aloi. Seulement, tous les quartiers ne furent pas touchés par cette restauration singulière, digne des délires d'un excentrique, et la ville fantôme conserva son état, véritable décharge dont plus personne ne se préoccupait. Plus d'une fois, des entrepreneurs se rendirent sur place pour raser le tout mais Thomas les dispersa d'une pensée, leur faisant craindre le courroux du Balafré. Ainsi, cette bauge devint la tanière du monstre au visage écorché, de cet Impur, de ce vampire sans maître qui s'y cachait. Car un vampire, même abandonné par son géniteur après sa transformation, survivait parfois.

En cette froide nuit, le clochard avait chassé en dehors de son refuge, se nourrissant de chats égarés, l'une de ses nourritures préférées. Deux petits félins repus, à moitié endormis, reposaient d'ailleurs dans le tréfonds de sa besace en cuir. Pour limiter leur prolifération, Tom les tuait régulièrement mais il les dorlotait comme un gaga jusqu'au moment de les déguster. Comme chaque soirée depuis quatre-vingt douze années, Tom s'avérait complètement rond, titubant à la manière d'un Bourvil de bas-étage. Là, il se trouvait à deux doigts de chanter le Youki de Gotteiner, d'où un état d'ébriété particulièrement avancé pour tout pochetron digne de ce nom. Le seul objectif conscient du prédateur consistait à rejoindre le tas de planches pourries qui lui servait d'antre pour s'apprêter à une longue, très longue sieste.

Pour l'époque, il faisait très froid, ce qui obligeait Tom à soulager ses courbatures trouaient ça et là, ce qui n'arrangeait rien. Enjambant un panneau de signalisation tordu, il dérapa sur une pierre, échouant, tête la première, dans une épaisse flaque de boitillasse.

Il souffla en produisant de grosses bulles dans la flotte brunie avant de se relever. En tant que mort-vivant, le Balafré pouvait rester des heures dans cette position sans s'asphyxier. Assis par terre, le pochard remit son bonnet de laine miteux, complètement trempé, sur le haut de son crâne chauve. Alors, il se contempla dans la flaque, fier de lui. Son visage, véritable festival de coupures et de grandes lardaches, le rendait effrayant au possible. Seuls ses petits yeux noirs, malicieux, trahissaient une certaine forme d'intelligence. Son apparence, peu commune, l'incitait à se dissimuler ici, loin des regards, de la vie citadine et des autres vampires.

Devant lui, les tas de ruines, de poutrelles métalliques et de véhicules amoncelés, croulant panorama monochrome et dégradé, lui tendirent les bras à la manière d'une galerie d'art moderne. Hypnotisé par la beauté du lieu, le Balafré faillit se perdre devant les diverses charpentes rouillées, ne sachant plus à quelle dune urbaine se fier.

Tom marcha vers la droite, revint sur ses pas, contourna un édifice en ruine par la gauche, et se mit à grappiller cinq mètres vers la carcasse d'une voiture. Après quelques conjectures et deux circonvolutions, il bifurqua à l'angle d'un entrepôt vide qu'il reconnut. Dans le pire des cas, il ferait un trou dans la bouillasse et y passerait la nuit comme un blaireau.

Au loin, le vampire ne percevait que de légers bruissements, les fugaces frétillements d'un tas de branchages en pleine combustion. Une odeur acre, monstrueusement piquante, submergea son odorat hypertrophié. Cette décoction abjecte lui fit penser à des relents d'essence, des tas de chairs enflammés et des tonnes de poils braisés. Ses sens accrus lui confirmèrent l'atroce bouillonnement de graisses animales.

Tom, qui se nourrissait quasi exclusivement d'animaux abandonnés, principalement des chats, crut défaillir en comprenant que quelqu'un faisait flamber son garde-manger. Ce remugle dégueulasse appartenait à un monceau de charognes en pleine friture. Remettant sa besace sur son épaule, il sautilla dans l'allée poussiéreuse, appelant ses petits protégés de sa voie modulée, rauque et sifflante. Tout en clopinant vers son baraquement, Thomas devina les lueurs longilignes des flammes qui embrasaient les environs.

Aucun de ses félins ne lui répondit. Et pour cause, un gigantesque amas de chats se consumait devant lui dans de sinistres sifflements. Le brasier mesurait deux bons mètres de haut, peut-être trois, et siégeait carrément dans la cour intérieure de son repaire. Le tas répugnant se métamorphosait en fonction des rafales venteuses, macabre tipi emprisonné dans des fumées pestilentielles, baudruches de fourrures percées, se gonflant et se dégonflant au gré des abjectes clartés.

Devant une telle abomination, le Balafré éructa férocement. Un peu plus et son estomac rejetait son précédent repas, un bon litre d'hémoglobine tiède. Les bras ballants, le gueux observa le brasero pendant trois secondes avant de reprendre ses esprits. Qui avait pu commettre une telle ignominie en plaçant ce charnier juste devant sa planque ? Il s'agissait du moyen le plus simple pour le provoquer, non ?

Du fond de ses prunelles noires, le mort-vivant inspecta les alentours. Il ne craignait pas vraiment les êtres humains, bien plus fragiles que lui. Cela dit, des chasseurs de vampires s'étaient manifestés dernièrement dans la région, essayant de transformer Charles en descente de lit. Le miséreux fit marcher ses méninges. Les immortels se rattachaient soit à la lignée de Pharaon, soit à celle de la Féline, la caste des Impurs n'étant qu'une sous catégorie, guère plus enviable que celle des goules. Bref, les seuls vampires qui auraient pu le débusquer et le narguer ainsi, ignoraient jusqu'à son existence.

En lapant la boue qui s'étendait sur ses lèvres fripées, le poivrot revint plusieurs années en arrière, au moment de sa transformation. Le vampire qui avait offert ce maudit baiser à Tom, l'avait fait dans des circonstances, plutôt singulières. Existait-il un lien entre cet événement et la puanteur de ce feu de camp ?

La scène se déroulait la nuit du lundi 24 avril 1916, du côté des tranchées de Verdun, en France. En ce début de soirée grisâtre, le jeune caporal Thomas Durbin marchait dans la terre meuble en se traînant, essayant de lutter contre une fatigue envahissante. Officiant durant la grande guerre, le poilu surveillait les lignes ennemies, son fusil en bandoulière, grelottant sous la froideur des pluies diluviennes, espérant apercevoir un quelconque signe de vie du côté français.

Son lourd manteau, gorgé d'eau et constellé de plaques boueuses, faisait plier ses frêles épaules, à mesure qu'il errait le long de la zone d'affrontement du Mort-Homme. Aminci par les privations, victime de conditions d'hygiène épouvantables, le caporal parcourait les allées pleines de morts pourrissants, trop nombreux pour être enterrés. Désemparé, il recherchait ses compagnons d'armes, reconnaissant de temps à autre des visages familiers parmi les cadavres enlisés dans la glaise.

Depuis le 9 avril, les Allemands menaient une attaque générale sur les deux rives mais n'obtenaient que des victoires limitées. Le matin même, de violents bombardements avaient séparé les hommes du 31 ème régiment d'infanterie de Durbin. Depuis, le sous-officier, âgé d'à peine dix-neuf ans, niait l'évidence, continuant à fouiller le champ de bataille. Cependant, entre les salves d'obus, les gaz, les grenades et les balles ennemies, l'espoir de retrouver son frère André s'amenuisait à chaque minute écoulée. Les grosses mouches bourdonnantes, les maladies et les immondes rats faisaient cor­rectement leur travail.

Même si le jeune soldat ignorait sa chance, il avait échappé à une mort certaine. Ainsi, pateaugeait-il, seul et affamé, le long de ces grands boyaux boueux, humant la charogne en quête d'espoir, guettant le moindre bruit de peur de prendre une balle. Toute la journée, Durbin scruta les lignes ennemies avec ses jumelles, malgré la pluie qui perlait sur son visage, malgré cette brume froide qui le congelait peu à peu.

Devant sa ligne de vue, l'horizon disparaissait, englobé par un halo glacial et pluvieux, qui effaçait les dénivelés terreux proches ou lointains. Dans les derniers miroitements d'un maladif coucher de soleil, le jeune Thomas aperçut, aussi étrange que cela puisse paraître, une silhouette féminine avec des habits militaires, qui courait vers lui.

Une grappe d'obus s'abattit autour d'elle, émiettant le sol en de gros paquets terreux, fumants. Atteinte de plein fouet par un éclat, assourdie par le bruit des explosions, la femme chuta dans la bouillasse humide en se tenant la hanche. En dépit des éphémères retombées fumeuses, les artilleurs ne tarderaient pas à l'abattre. À moins qu'elle ne se noie dans la boue épaisse d'un ravin comme cela arrivait parfois.

À la différence des précédentes guerres, Verdun ne figurait pas une bataille de fantassins, mais une lutte d'artilleurs. Et si Thomas Durbin n'agissait pas, l'étrangère finirait en charpie. Sans comprendre pourquoi, le poilu remua, priant pour devenir transparent. À quelques dizaines de mètres, les assaillants avancèrent méthodiquement vers elle, funeste défilé de casques à pointe. Du bout de ses jumelles, Tom l'aperçut. Complètement affolée, la mystérieuse inconnue essaya de sortir de la flotte brune, glaciale, qui abritait des cadavres squelettiques aux orbites vides, bouffées par les rongeurs.

Tom la détailla. Ses longs cheveux plein de terre dissimulaient un visage anguleux, résigné. Une vilaine entaille ensanglantée marquait l'un des flancs de son uniforme de couleur marron, aux insignes méconnaissables. Dans quelques secondes, un obus ou une rafale de balles l'achèverait. Sans crier gare, l'inconnue courut avec une stupéfiante rapidité, sortant de la fosse pour se diriger vers sa planque comme si elle venait de le repérer.

De nouveaux tirs résonnèrent. Lâchant ses jumelles, Durbin suivit sa course folle, comprenant qu'elle ne s'en sortirait pas. D'un côté, les paroles du lieutenant Monceau, mort au combat, ne cessaient de lui revenir en tête "Evitez de jouer au héros, les gars, " mais d'un autre côté, cette femme n'appartenait pas à ce monde barbare. L'idiotie de cet affrontement le rendit téméraire. Combien de ses camarades avaient péri sans qu'il ne parvint à réagir ? Des dizaines.

À ce moment précis, peut-être que le militaire pensa à sa propre femme qui l'attendait en Provence ? La connaissant, elle se prélassait aux côtés d'un amant pendant qu'on lui trouait la peau. Peut-être était-ce la folie de ces dernières semaines qui le conduisit vers cet acte suicidaire ? Quoi qu'il en soit, le caporal Durbin la rejoignit, au moment même où son abri implosa sous un violent tir de mortier.

Les parois de la casemate s'effondrèrent dans son dos, ce qui le réconforta quasiment. Cette fois-ci, plus aucun doute, les Allemands venaient de le repérer. Curieusement, même si l'étrangère se trouvait à cinq mètres environ de Durbin, son esprit centupla cette portée. Les bruits des balles qui sifflèrent à ses tempes rendit son existence si précieuse qu'il courut sans en recevoir une seule. N'écoutant que son cou­rage, Thomas se jeta sur elle, la plaquant au sol. Ne jamais rester debout dans une telle situation, règle sine qua non de la survie.

Durbin s'immobilisa sur l'inconnue, lui intimant le silence d'une main. Sans même comprendre qu'il lui sauvait la vie, la femme le toisa méchamment, totalement apeurée. D'emblée, l'étrangère le trouva extrêmement beau. Bien qu'effrayée, elle se crut en sécurité auprès de ce jeune Français. Le poilu, au visage délicat, l'attrapa par le bras, la forçant à courir vers l'abri le plus proche.

" Ne restons pas là !" cria-t-il pour se donner du courage. Elle ne répondit rien, mais le suivit.

Ripant sur un encombrant cadavre de cheval, les deux individus dévalèrent dans une fosse creusée par un tir d'obus. Ils s'étalèrent dans la terre humide, recevant les lourdes flèches d'une pluie biseautée. Les balles d'un tirailleur frappèrent la carcasse de la jument. Une explosion martela le sol, molestant les pans de leur abri de fortune tout en les recouvrant d'une nappe de gadoue. Les assaillants les traquaient, tirant au jugé pour les enfoncer plus profondément encore dans cette cavité.

Le pilonnage s'intensifia, comme si ces deux individus représentaient une réelle menace pour les dizaines de militaires allemands qui se trouvaient en face. Dans toute guerre, le moindre cadavre comptait puisqu'il fallait livrer les chiffres en fin de journée, déterminer quel camp écartelait l'autre avec le plus d'assiduité. Ici, durant le mois écoulé, les rapports décomptèrent environ mille blessés et plus de sept cents morts par jour.

Terrorisée, la fuyarde se calfeutra contre le corps du poilu, pesant contre lui pour ne pas qu'il s'échappe. Ainsi allongée dans le fond du gouffre, elle s'installa sur lui à califourchon, comme si cette posture allait de soit entre deux étrangers réunis par un destin similaire.

Presque surpris, Thomas contempla cette figure aux traits durs, couverts de boue, qu'elle exhibait. D'après Durbin, elle devait avoir quarante ans, peut-être moins.

Bientôt, elle l'enserra de manière explicite, telle une maîtresse avide. La peur guidait-elle ses actes ? Dans son empressement, excité par les courbes de la donzelle, Durbin effleura la blessure qui entaillait son flanc, comme s'il comprenait qu'elle mourrait à petit feu. Curieusement, il remarqua que malgré la veste déchirée, pleine de sang, qui la recouvrait, l'entaille semblait bénigne, voire inexistante.

Sans ambages, ses doigts glissèrent sous la veste, ne rencontrant qu'une peau douce et froide, extrêmement froide, quasiment glaciale. Nullement choquée, la fuyarde le laissa faire, même lorsqu'il risqua ses doigts plus haut, bien plus haut. Quoi que peu jolie, une impression étrange se dégageait du visage de l'étrangère. Les angles de son visage, plutôt disgracieux, voire masculins, éblouirent totalement le caporal. Son corps, agréablement proportionné et ce visage qui jurait, ne l'aidèrent pas vraiment à savoir d'où elle venait, ni pourquoi on la pourchassait.

Quelque chose clochait, se dit le militaire, comme si elle ne jouait pas dans la même cour que les autres dames. Curieux, Thomas lui murmura quelque chose à l'oreille. Néanmoins, elle plaqua sa main contre sa bouche, lui rappelant son geste précédent. Personne ne devait les voir, ou les entendre.

Le poilu voulut retirer cette main qui obstruait sa bouche, mais n'y parvint pas. Elle s'avérait forte, largement plus forte, que lui. Pendant un instant, les cascades pluvieuses qui dégoulinèrent sur son casque et ses vêtements trempés, ne le gênèrent plus. D'ailleurs, il percevait à peine les tirs de mortiers, ne se rendant même pas compte que les trombes d'eau remplissaient leur abri. Un petit air apaisant résonna dans sa tête.

Bientôt, il ne sentit plus que l'haleine froide de l'inconnue contre sa gorge. Les lèvres de la quadragénaire épousèrent sa peau nue, changeant le doux baiser en une atroce morsure.

Alors, Durbin sentit une mâchoire avide S'enfoncer dans son cou sans pouvoir hurler, comme prisonnier d'un horrible maléfice. Subissant une véritable hémorragie, sa vision se troubla. Pourtant, il s'en moqua éperdument. Ses yeux se voilèrent au moment même où son ouïe fut secouée par un bruit tonitruant, la déflagration d'un obus.

Lorsque Thomas s'éveilla, les ténèbres s'étendaient sur la zone du Mort-Homme. Il ne pleuvait plus. Aucun bruit ne perturbait le calme sépulcral des tranchées. Aucune courbature ne le tiraillait davantage, même si une implacable soif lui triturait les entrailles. Plus aucun militaire allemand n'arpentait le secteur. Du trou de mortier où il se tenait toujours, allongé dans la boue, Durbin contempla les étoiles, rêveur.

Le poilu n'avait pas bougé. D'ailleurs, il n'aurait pas pu le faire parce que quelque chose le clouait au fond de la fosse : Le cadavre décapité, partiellement brûlé, de la mystérieuse femme. Comme si sa subsistance en dépendait, cette harpie avait férocement mordu sa jugulaire avant de partir en charpie sous la déflagration. Révulsé par le spectacle de ce corps sans tête, couvert de sang, Tom le repoussa avec horreur dans la fosse.

Déjà raide, le macchabée se transperçait d'éclats, involontaire porc-épic d'une sanglante bataille. De longs morceaux de métal s'étaient figés dans le dos de l'inconnue, lui sectionnant même une cuisse et un bras. Révulsé, il la fit chuter dans l'épaisse gadoue. Le corps émit quelques gargouillements en s'y figeant lentement. Essayant de reprendre ses esprits, le caporal se consola en évoquant un mauvais rêve. Toutefois, son indicible soif perdura. Quelque part, il se rassura car sans l'intervention de cette femme, il serait également mort.

Alors, il remarqua d'épaisses taches de sang sur le col de son manteau. En palpant son visage, il hurla comme un forcené parce que si les éclats métalliques avaient épargné ses yeux, ils l'avaient défiguré. Le souffle de l'explosion fit carrément fondre sa peau, le mutilant à jamais. Au bord de la folie, le militaire voulut vomir, vomir et vomir encore, incapable d'y parvenir.. Désormais, sa délicate figure ressemblait à une masse informe, fondue et coupée de toute part. Jamais plus, on n'évoquerait la justesse de ses traits, la beauté de son visage.

Aussi bizarrement que cela puisse paraître, cette infernale vision s'effaça très vite, de nouveau remplacée par cette immonde envie de boire. Le caporal Thomas Durbin crevait littéralement de soif, une soif bien supérieure à celle des jours précédents. Il attrapa sa gourde, évitant de la coller à sa bouche parce qu'il sut pertinemment que ce qu'il désirait ingurgiter, c'était du sang et rien d'autre. Cette même substance que la diablesse absorba sur son cou. Par réflexe, il effleura sa gorge, se rendant compte qu'il ne saignait plus. Alors, Tom se retourna vers celle qui s'ingénia à le dévorer, découvrant un étrange processus.

En l'espace d'une ou deux secondes, le cadavre, qui stagnait dans la boue, se momifia en se repliant sur lui-même. La chair du corps se déchira lambeau par lambeau jusqu'à disparaître en crépitant tandis que les os devinrent de plus en plus friables, ne laissant subsister qu'un tas de tiges osseuses.

Le soldat ferma les yeux en admettant qu'il ne gaspillerait plus sa vie au milieu de cet enfer et de son cortège d'horreur. Maintenant, Thomas devait accepter l'émergence de sa nouvelle nature, une nature profondément maléfique. C'est alors qu'un événement singulier se produisit, un phénomène aussi incongru que l'émergence de cette folle furieuse. Un gros chat noir s'aventura dans la fosse en miaulant. En le regardant ainsi, Tom Durbin parvint à lire dans les pensées de l'animal. Le vampire mourrait de soif mais il lui restait une dernière fiole d'alcool et un bout de pain sec. Aussitôt, il vida une partie du liquide sur celui-ci.

Le matou, pourtant affamé, hésita un moment. Le damné se mit à miauler, gagnant la confiance du chat noir. Le félin s'approcha lentement de ce repoussant compatriote, renifla le morceau de nourriture puis l'avala lentement. Tom l'Impur serait seul durant toute sa vie, livré à la vindicte des siens puisque abandonné sans la moindre instruction. Cependant, il ferait tout ce qu'il pourrait pour survivre. La morne attitude qui se dégageait de sa génitrice, celle qu'il nomma l'étrangère à défaut d'autre nom, s'installa sur son immonde figure. D'un geste vif, l'ancien caporal du 31 ème régiment d'infan­terie attrapa le minet. À mesure qu'il buvait son sang avec emphase, il sut que son exis­tence siégerait à jamais sous le sceau des vampires. Ainsi naquit Tom le Balafré.

De retour dans le présent, ses souvenirs ne l'ayant troublé qu'un bref instant, Thomas détailla le brasier. Il se fichait des enjeux politiques, du protocole des non-morts, du respect des titres et des autres responsabilités que lui imposait sa race. Tout ce que le Balafré désirait se résumait à l'axiome suivant : Qu'on le laissât tranquille.

Mais là, quelqu'un lui cherchait des poux. Résolu, le vampire marcha vers son squat en passant derrière le frétillant combustible. Là, il put constater que sa porte, chancelante, s'ouvrait en grand, n se demanda quelle conduite adopter. Si un autre damné se promenait dans le secteur, il paraissait suffisamment puissant pour dissimuler ses pensées. Même dénué d'instruction, l'arsouille savait reconnaître quelqu'un de son espèce.

Tom ramassa une barre de fer usagée au cas où, puis entra dans la maison. Peu d'humains vivaient dans le coin, pour ne pas dire aucun. Les seuls nomades qui passaient par la ville fantôme, ne s'attardaient généralement pas. La silhouette imposante qui bougeait dans la pénombre appartenait forcément à un autre immortel. Et personne, hormis son vieil ami Charles Ruthwen, ne connaissait la position exacte de son antre. Personne. En clair, il ne s'agissait que d'un intrus.

" Avance près de la sortie, espèce de sacripant que je vois ton visage en pleine lumière! vociféra Tom, sous l'effet d'une rage naissante.

- On m'a affublé de beaucoup de surnoms durant mon existence, dont celui d'infidèle. Mais personne ne m'a jamais insulté de sacripant, rétorqua le vampire qui marchait dans la bauge en toute liberté, nullement impressionné.

- Charles ? " tenta Tom, surpris de reconnaître une voix familière.

La forme anthropoïde qui se dressait devant lui, entre un vieux matelas dépenaillé et un gros tonneau poussiéreux au cerclage rouillé, détenait la carrure du Duc Ruthwen de Scylla. Néanmoins, les flammes qui crépitaient dans le dos du Balafré ne fournissaient pas un éclairage suffisant pour l'identifier totalement. Le damné tenait un petit animal dans ses mains, sûrement un chaton, parce que Tom percevait des ondes cervicales.

" Je peux m'approcher pour te saluer ou tu vas te jeter sur moi avec ton bâton comme le guignol que tu es ?" ironisa le Seigneur Cardinal.

Le visage de Thomas se détendit en identifiant carrément le timbre de son vieil ami, Charles Ruthwen, un vampire qui vivait dans les souterrains du château-fort, fl réajusta son bonnet de laine troué sur le haut de son crâne, une vieille chaussette de Noël recousue.

" T'es malade, balbutia Tom. Avec la luminosité des flammes, je ne t'avais pas reconnu. J'aurais pu te tuer, vieux briscard ! Tu te rends compte ? J'aurais fracassé le seul ami bipède que je possède dans le coin !

- Me tuer ? s'amusa Ruthwen. Prend plutôt ce dernier chat et balance-le dans le feu avec les autres ! On gagnera de la place...

- Mais qu'est ce que tu fais ? Les yeux noirs de Tom, perdus au milieu de ce visage aussi ridé qu'un abricot sec, s'illuminèrent, n ne comprenait pas à quoi jouait son meilleur ami.

- Le ménage ! rétorqua Charles avant de sortir de la pénombre, en passa devant Tom, puis se dirigea vers le feu qui émettait de dantesques fumées nauséabondes à l'extérieur du baraquement.

Toujours éberlué, le Balafré le suivit de près, le mirant avec attention. Le Duc portait un ensemble noir avec une chemise mauve dotée de reflets brillants. Il tenait un chat endormi au creux des mains, lui caressant la tête affectueusement. Ses cheveux bruns, légèrement ondulés, encadraient un visage serein, jovial. Lors de cette nuit sans lune, le charisme de Charles irradiait. En voyant le look du Duc, Tom enchaîna quelque chose comme :

" Tu as encore changé de look ? Tu deviens de plus en plus excentrique, ma parole. Je préférais tes fringues entièrement noires et tes odieux jabots blancs. "

Narquoisement, Charles observa la dégaine du Balafré ainsi que son visage plein de gadoue séchée. La figure boursouflée de Tom, couverte de cicatrices, marquée de blessures inguérissables, ressemblait davantage à une vulgaire coquille de noix qu'à autfe chose. Hormis son sempiternel bonnet couvert de boue et ses sympathiques mitaines, les vêtements du souverain des clochards ressemblaient franchement à des haillons.

" Question apparence, tu n'as pas vraiment de cours à me donner, je crois ! riposta le Seigneur Cardinal. Tout le monde ne peut pas se vêtir à l'armée du salut. Certains ne supportent pas l'odeur.

- Je te trouve rudement cynique, Charles !

- Et toi, tu es complètement saoul, pauvre déchet ! À te voir croupir comme ça dans ta crasse, personne n'imaginerait que tu es immortel. Si je te croisais au coin d'une rue, j'hésiterais longtemps avant de te donner une pièce d'un centime. "

Tout en câlinant la tête du félin, Ruthwen inspecta les hautes flammes qui dansaient de manière anarchique devant lui. La vue de ce spectacle crépitant le ravissait, ce qui énerva Tom. Au pied du brasier, de grosses bûches alimentaient le feu, d'où son étonnante persistance. Pourtant, les sombres fumées ainsi que l'odeur abjecte de poils brûlés s'épaississaient davantage.

" Et si moi, je débarquais au château de Scylla et que je mettais le feu à tes tableaux croûteux, tu dirais quoi, hein ? beugla le Balafré. Tu sais très bien que j'aime ces animaux, même si je m'en nourris. Tu ne devrais pas venir ici et faire comme si je ne comptais pas. C'est indigne de Messire le Duc, je trouve.

- Je ne vis plus au château depuis un moment déjà. Se terrer ainsi est indigne d'un vampire de haut lignage. Et je n'ai jamais collectionné ce genre de vieilleries. Ces horreurs n'étaient que d'inutiles nids à poussières. Mes véritables objectifs consistent à multiplier les esclaves, à amasser des victimes et à remettre mon royaume sur pied.

- Pardon ? Et c'est moi qui suis bourré ? "

Le Duc se retourna vers Tom dont le visage, via les vifs scintillements du brasero, semblait gonfler, puis dégonfler à vue d'oeil. Il ausculta la bouille ronde, les petits yeux malicieux et le crâne chauve du damné.

" Depuis combien de temps végètes-tu ici, Tom ?

- Je ne sais pas trop, une centaine d'années, peut-être moins. Mais pourquoi tu me poses cette question ?

- Comme ça, à tout hasard... "

Un odieux craquement sec résonna entre les doigts du vampire. Le crâne du chaton venait d'exploser. Un filet de sang rougeâtre, mêlé de fragments d'os et de cervelle chaude, s'écoula sur ses griffes. Rapidement, Ruthwen essuya ses doigts sur la fourrure de l'animal, balançant la dépouille ensanglantée au sommet du feu.

Le Balafré, révulsé par ce geste gratuit, voulut l'étriper. Néanmoins, leur amitié durait depuis trop longtemps pour risquer de la compromettre. Chacun avait notamment promis de ne jamais révéler les refuges respectifs de l'autre à quiconque, même s'ils devaient en mourir.

" Pourquoi es-tu revenu ici, Charles ? pesta le clochard. Soit il y a encore des tueurs du Vatican dans les parages, soit ta télé ne fonctionne plus. Dans ce cas, autant te prévenir tout de suite, la mienne n'a jamais vraiment fonctionné. Tout au plus, j'ai réussi à suivre " Shérif fais-moi peur " dans les années quatre-vingt. À moins, bien sûr que ta retraite ne soit si ennuyeuse que tu ne penses qu'à humilier un pauvre gueux comme moi ?

- Non. Les deux derniers représentants du Conseil et leurs éventuels contacts sont tous morts. Je me suis chargé d'eux durant ces derniers mois d'absence. Quant à la télévision, elle m'indiffère complètement. Je ne suis pas un pur produit déliquescent et préfabriqué de la génération MTV. Par contre, il est vrai que je voulais te voir. "

Sur ce, le Duc pourlécha les gouttes de sang qui maculaient ses doigts comme pour défier le vieil immortel. Il lança un sourire narquois vers Tom avant de contempler le petit corps qui se consumait dans les fumées, jubilant devant ce spectacle.

" Charles, tu as un coup de blues ou quoi ? Tu veux te rappeler de vieux souvenirs de la révolution en décapitant tout ce qui bouge ? C'est ça ? "

Cette fois, le Balafré dessoûlait. Plus une seule goutte d'hémoglobine alcoolisée n'imbibait ses veines. Et là, Tom Durbin se rendit peu à peu compte que quelque chose clochait chez son vieux copain. À nouveau, Ruthwen le toisa en se retournant carrément vers lui.

" Je me suis permis de faire le ménage dans ton repaire plein de cafards et tu viens me faire la morale ?

- Tu pètes les plombs en ce moment, ou quoi ? Je ne saisis pas ton humour, n y avait de l'humour, là ? ironisa Tom, furax.

- Pour que je, (le Seigneur prit un timbre volontairement cynique) pète les plombs, il faudrait qu'il y ait une normalité en ce bas monde et a fortiori dans ma tête, ce qui n'est vraisemblablement pas le cas ! "

Thomas, exténué, décida de clore cette conversation.

" Si tu veux discuter, on peut aller à l'intérieur, nobliau. De toute façon, il n'y a plus rien à brûler ici, ni à boire d'ailleurs. Tu as massacré tous les chats dans un rayon d'un kilomètre.

- Dans un rayon de trois kilomètres, rectifia le mort-vivant. Et ce ne fut pas une mince affaire."

Ensuite, Ruthwen plongea la tête du Balafré dans les flammes pourpres avec une incroyable violence. Le malheureux clochard s'égosilla lorsque sa figure s'enfonça dans les braises incandescentes. À cet instant précis, il comprit que leur amitié se fissurait à jamais, à la manière des sillons que traça la flambée le long de sa peau craquelée.

" T'es taré...

- Et arrête de m'appeler Charles, saloperie d'Impur ! Je ne suis pas ton ami, même si j'utilise son corps. Je suis Aménophis VI alias Abdul Karnak. Et dans deux secondes, tu regretteras d'avoir croisé ma route ! "

Le Balafré tenta d'extraire son visage du flot de pétons qui le dévorait inexorablement. Toutefois, la force du Seigneur restait largement supérieure à la sienne. Usant de son poids, Charles écrasa son coude gauche contre la nuque de Thomas pour l'achever.

Sous la pression, le dos de Durbin se courba, n dut s'agenouiller dans les braises, la tête en avant. Ruthwen exulta, comprenant que l'Impur agonisait déjà. Il ne lui résisterait plus longtemps. Le feu martyrisait tellement la peau et les os des morts-vivants que la boîte crânienne de Tom allait se consumer d'une seconde à l'autre. Néanmoins, ils tombèrent tous deux dans le brasier. Celui-ci explosa en expulsant des morceaux de bûches enflammées. Karnak qui possédait le corps de Charles Ruthwen depuis peu, avait tout prévu. Tout. Tout mais pas ça.

Chapitre deux du roman Les Saigneurs Cardinaux de Sullivan Lord. Copyright et droits réservés Sullivan Lord 2003.


Les Saigneurs Cardinaux, tome 2 du triptyque vampirique (ouvrage dédicacé sur demande par Sullivan Lord, frais de port offerts)

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Julie Strain est plus forte que toi

Julie Strain, qui pose pour Olivia (et que vous pouvez retrouver en couverture d'Elégie pour un vampire et du Règne des Immortels), est une petite coquine. Savez-vous simplement pourquoi ? Miss Strain sortait il y a quelques années avec un certain Kevin Eastman. Kevin Eastman, me direz-vous ? Si vous n'êtes pas un brin connaisseur de comics, vous ne serez pas en mesure de savoir que Mister Eastman n'est autre que le co-créateur des Tortues Ninjas. Et oui. Cependant, à chaque fois que le brave Kevin faisait une séance de dédicaces, les fans venaient plus draguer sa copine qu'autre chose. Bref, de quoi briser tous ses crayons façon Kawabonga. Cependant, l'histoire se termine bien puisque Julie et Kevin se sont finalement mariés. Il édite d'ailleurs la revue Heavy metal, ce qui explique pourquoi Julie y apparaît parfois en couverture. Comme quoi la photographie de charme et les comics peuvent parfois faire bon ménage.

Sullivan Lord

 



dimanche, décembre 20 2009

Utopia, Penser nuit gravement à la santé, premier chapitre online

CHAPITRE UN : DE LA JOIE D'ETRE CITOYEN

J'avais passé les trente premières années de ma vie à m'éreinter comme technicien sur les grandes machines de la cité d'Utopia sans la moindre anicroche. Pas un seul nuage sous mon ciel aseptisé, pas une seule pluie acide, pas la moindre rafale venteuse sur les titanesques blocs monochromes de fibre acier qui occupaient mon univers quotidien. Certes, les saisons alternaient, grises et régulièrement maussades, mais mon existence me semblait parfaite. Bien sûr, je regrettais souvent l'absence du soleil, généralement voilé par la hauteur des immeubles de la ville, mais à la longue, je m'y étais habitué. Pour tout vous dire, j'étais invariablement heureux, même si je ne me souvenais plus du moment précis où cet état extatique avait commencé. Comme tous les humains, j'étais né dans un incubateur, loin des parents biologiques qui m'avaient donné le jour. Et comme une grande partie des citoyens, je faisais en sorte de travailler au Centre en m'y rendant grâce aux immenses rames de métro des transports en commun. Chaque jour, installé sur un escalator mécanique, je me réjouissais de découvrir les dernières publicités holographiques qui s'animaient ça et là, en écoutant les derniers mégatubes du moment.

Ce serait inutile de vous mentir car j'étais fondamentalement heureux. D'ailleurs, j'écoutais chacun de mes supérieurs sans jamais hausser le ton en espérant chaque jour ma Gradation. Dans la gigantesque cité d'Utopia, ce joker demeurait l'unique possibilité pour un salarié de changer de caste, de prendre du galon et de gagner plus d'argent. Devenir un citoyen exemplaire, puis le demeurer, permettait ce genre d'évolution. C'était le seul moyen pour passer d'un univers à un autre, pour rejoindre les superbes immeubles des beaux quartiers, pour rouler en Aérocar de fonction et consommer davantage.Un autre chemin, beaucoup plus hasardeux, consistait à être sélectionné pour participer à une émission de télé-réalité avec de vrais gens à l'intérieur. Parmi les plus populaires, on notait Cro-Magnon où l'on enfermait une famille dans une caverne du Crétacé pour la filmer vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou encore le Permis de la peur où l'on plaçait des individus au volant d'Aérocars. Les pilotes suivaient ensuite un parcours prédéterminé au milieu de chauffards robotisés, nommés Autobots. Il y avait aussi quelques jeux étatiques qui permettaient uniquement d'accroître son capital, tels que le tiercé, le quarté, le quinté plus et autres courses de rats. En effet, tous les chevaux étaient morts jadis avant de passer en boucherie. Sûrement à cause de Mc Burger, le roi de la frite.

D'autres jeux plus amusants, tel le Grippe-sous consistait à dénoncer ses voisins au fisc. En cas d'irrégularité fondée, les heureux dénonciateurs remportaient l'ensemble des biens saisis. Toutefois, s'ils faisaient de fausses déclarations, on les spoliait à leur tour, leurs possessions étant offertes aux prochains participants du jeu. Au milieu de tous ces programmes, l'émission qui durait depuis près d'un siècle s'intitulait la Canard Académie où le but du jeu était de chanter le plus mal possible pour grossir les rangs des étoiles filantes.

Ce dernier programme faisait généralement exploser l'audimat, demeurant l'une des émissions télévisées les plus regardées qui soit. La majorité des citoyens rêvaient effectivement de devenir une star, le degré d'élévation ultime, devant le politicien à la langue de bois, le sportif aux mollets de campeur et l'actrice anorexique. Inutile d'ajouter que quasiment tout le monde désirait passer dans cette émission car rien ne paraissait plus agréable que de sniffer des lignes de coke, de collectionner les strings des groupies, et de pouvoir se soûler en toute légalité.

De manière anecdotique, les paillettes et les flaques de vomi concomitantes qui éclaboussaient les vedettes ne m'intéressaient que partiellement. Moins superficiel que mes congénères, je m'interrogeais davantage sur les raisons de ma naissance et de mes origines. Quoique cela ne semblât pas les gêner, l'ensemble des citoyens, n'avait jamais connu leurs véritables parents. De manière singulière, la présence de ces deux étrangers, de ce père et cette mère idéalisés, me manquait terriblement. Qui étaient-ils vraiment ? À quoi ressemblaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Autant de questions qui resteraient sans réponses.

Heureusement pour moi, mon potentiel génétique m'avait permis d'être confié aux bons soins des Hauts Dignitaires d'Utopia, ce dont je remerciais les cieux chaque jour. Pourtant, en dépit de ma totale dévotion envers le Centre et sûrement à cause des imperfections de ma carte génétique, ceux-ci ne m'accordèrent jamais la possibilité de fonder une famille. Partant du principe que je ferais sans doute un mauvais père, les Hauts responsables ne me permirent pas de me marier, et encore moins d'enfanter. Cependant, je ne leur en voulais pas car ils savaient mieux que quiconque ce qui était bon pour chacun de nous.

Après tout, ils agissaient pour le bien de tous. Qui mieux qu'eux s'avérait à même de gouverner, de nous dégager de cet immense fardeau qui consistait à gérer une vaste communauté d'écervelés ? Ainsi s'écoulaient les flots doucereux d'une vie paisible, celle d'un énième technicien de maintenance. Enfin, jusqu'à ce petit matin où mon existence bascula dans les méandres d'un conflit titanesque dont je n'aurais jamais soupçonné l'existence.

Lors de cette étrange matinée du 13 ème jour, et de manière exceptionnelle, mon réveil holographique ne daigna pas se manifester. Jenny, la naïade verte aux formes glamour et ampoulées, aux interminables boucles noires, ne m'avait pas réveillée de sa voix terriblement sensuelle, judicieux galimatias de bruits stridents.

Pour une fois, elle dormait debout, la tête sur le côté, les mains dans les cheveux, demeurant aussi stoïque qu'un parcmètre spectral. Un circuit imprimé de la belle plante avait dû cramer quelque part, laissant rêvasser mon hôtesse virtuelle. Son timbre vocal, de plus en plus enroué, aurait pourtant dû m'inciter à la réparer plus tôt. Surpris par l'heure avancée, je ne pus prendre la peine de me laver ou de manger quelque chose. En fait, j'aurais juste le temps de recoiffer ma tignasse courte de cheveux blonds et d'observer les traits enfantins, plutôt harmonieux, de mon visage dans une glace avant de partir. Je m'accordai malgré tout le temps de me raser, histoire de ne pas paraître trop négligé, enlevant les poils d'une barbe naissante, notamment ceux qui recouvraient ma fossette au menton. André s'avérait-il lié à cette blague de mauvais goût ? De l'idiotie de configurer un robot avec des puces ludiques, soufflais-je en enfilant ma seyante tenue bleue et noire, celle des techniciens de maintenance. André étant le diminutif d'androïde, j'avais trouvé ce nom plutôt sympathique. Une sorte de rage incompressible commença à m'envahir car pour la toute première fois de ma vie, j'étais en retard. Un drame cataclysmique qui risquerait de me faire perdre cette Gradation que j'attendais depuis déjà trente longues années.

Rapidement, je fis en sorte de lier les lacets de mes épaisses chaussures de sécurité sombres, puis d'enfiler mes gants noir luisant. L'instant suivant, je jaillissais dans le couloir en prenant soin de passer ma carte magnétique dans le boîtier de contrôle afin de refermer ma porte, une option que de nombreux citoyens oubliaient régulièrement. À Utopia, la criminalité n'existait pas. Cependant, je bénéficiais d'une nature plutôt méfiante, un gène perdu, celui de l'insoumission modérée, traînait quelque part dans mon ADN. Et puis, si les autres résidents apprenaient que je possédais un robot dans ce quartier miséreux, j'écoperais de nombreux problèmes.

L'instant d'après, je fonçais dans les larges couloirs esseulés, une galerie futuriste d'allées bleutées avec de petites loupiotes rondes en guise d'éclairage tamisé. Commençant à paniquer, j'atteignis promptement l'immense palier où se trouvait l'un des ascenseurs d'une taille démesurée. En arrivant devant les diodes clignotantes, les portes métalliques s'ouvrirent avec un grand clong numérique sur une incroyable cage en fer qui convoyait quotidiennement près de cinq cents personnes.

Le bloc où je vivais, c'est ainsi qu'on nommait ces constructions hexagonales, pouvait abriter jusqu'à cinquante mille personnes et s'appelait la Tour du Bonheur. Six ascenseurs, installés à chaque angle de la construction, convoyaient les techniciens en quelques secondes au pied du bâtiment. Comme d'habitude, la cage, incroyablement vaste, s'avérait parfaitement briquée, luisant de mille feux sous l'action régulière des robots nettoyeurs. L'endroit semblait si propre, si irréprochable, qu'on hésitait quasiment à poser ses pieds sur le plancher rutilant.

Quelques années auparavant, j'avais remarqué la présence d'un grand ascenseur, bien plus gigantesque, au centre de la bâtisse. Cela dit, personne ne l'utilisait jamais, comme s'il se trouvait en panne depuis des lustres. À cette heure tardive, les lettres électroniques de ma montre marquaient environ dix heures, la probabilité de croiser un autre individu s'avérait donc nulle. Ici, tout le monde occupait une place prédéfinie dans l'organigramme de la société, et ce dès la naissance. De ce fait et grâce au contrôle régulier des naissances, on ne notait aucune forme de chômage, même partiel. Tous les citoyens étaient mis à contribution pour faire tourner la société dans le bon sens sous l'épée de Damoclès des Hauts Dignitaires et de leurs forces de sécurité.

En voyant mon reflet déformé sur ce sol métallique, je me rendis compte que je me retrouvais seul dans ce lieu incongru pour la première fois. Les centaines de passagers habituels qui vivaient dans la même aile que moi bûchaient tous depuis quelques heures. Bon sang ! pensais-je, en relevant simplement la tête. Cette cage est proprement démesurée...

En effet, je ne m'étais jamais rendu compte que cet habitacle s'étendait sur autant de mètres carrés. Presque contre ma volonté, mon doigt appuya sur le niveau zéro, et non sur le niveau inférieur qui rejoignait les immenses rames de métro. L'absence de présence humaine à mes côtés me fila le tournis, comme si le gigantisme des lieux ne convenait pas à un être aussi minuscule, aussi insignifiant, que moi. Ici, on devait également apprendre l'humilité, celle de la mouche courbant le dos aux araignées.

Arrivé en bas, l'une des grandes portes tournantes s'activa devant moi, me faisant rejoindre la pâle clarté d'un petit matin sinistre. Pendant un instant, je détaillai les immenses ombres des tours qui me faisaient face en dévorant les rayons de l'astre solaire, diaphane panorama de constructions massives ou aériennes s'étendant sous un ciel plombé. Durant ce bref moment, je me mis à éprouver le besoin de marcher à l'extérieur de la tour et non dans les tunnels souterrains. J'avais un besoin impérieux de respirer un peu d'air frais, non conditionné.

Qu'importe que cette atmosphère soit encore polluée par les retombées chimiques ou radioactives des antiques guerres, j'avais fichtrement envie de m'en gaver, de m'en remplir les poumons jusqu'à vomir. Par ailleurs, cela faisait tellement d'années que mes pieds collaient aux escalators que j'ignorais même si je savais encore poser une jambe devant l'autre. Ascenseur, escalator, métro, boulot, dodo et ainsi de suite le jour d'après. Puisque mon corps me réclamait de l'exercice, je sautai au-dessus des tapis roulants, me décidant à transpercer les hologrammes publicitaires qui s'activèrent brusquement, une action hautement illégale. Ce fut là, au milieu de ce décorum urbain, rectiligne amoncellement d'impressionnantes tours blêmes ou ternes, myriades d'hexagones et de sinistres pointes effilées, que j'aperçus un sigle étrange peint à la peinture rouge.

À environ trente mètres de moi, par-delà les bandes macadamisées noires sur lesquelles j'avançais, une figure géométrique de vingt centimètres de diamètre s'étendait sur l'un des blocs de mon quartier. Apposée à même la vitre du hall, jurant carrément avec les couleurs environnantes, cette étrange note de couleur semblait clignoter au milieu du monochrome ambiant.

De toute évidence, ce travail provenait d'une main humaine. Ce cercle pourpre était trop irrégulier pour surgir des traceurs d'un androïde. Par simple curiosité, je m'en approchai à pas feutrés. La prochaine station de métro ne se trouvait pas très loin. Et comme les wagons tournoyaient à l'aide de servo-robots rigoureux, extrêmement respectueux des horaires, j'arriverais au boulot en quelques minutes à peine. Je pouvais donc me permettre une courte marche dans cette atmosphère sulfurée, presque irrespirable. Pas aussi irrespirable que cela, finalement. Je n'éprouvais même pas le besoin de tousser. Çà et là, les avenues s'affichaient, cruellement vides, aussi tristement abandonnées, aussi incroyablement calmes que dans ces ruines maudites où même les corbeaux ne croassent plus. Pour être franc avec vous, je n'ai jamais aperçu cet oiseau de visu. À notre époque, toutes les espèces volatiles sont mortes. Certains citoyens racontent que le corbeau est un animal mythique, une sorte de légende crée par l'esprit humain, tout comme celle des dinosaures. Pourtant, je n'en suis pas totalement certain.

Lorsque j'étais plus jeune, je devais avoir huit ans, j'ai échoué dans l'aile d'un musée d'histoire naturelle. Dans ce mausolée rempli de vieux souvenirs, j'ai cru apercevoir une plume. C'est du moins ce qu'indiquait l'écriteau qui se trouvait sur la vitre blindée. Celle-ci reposait sur du velours rouge, à côté d'autres reliques sacrées ou une mèche de cheveux de Britney. En m'apercevant devant ce joyau, le gardien m'adressa sèchement la parole sur un ton impérieux.

Aujourd'hui encore, je me souviens de notre discussion.

- Tu cherches quelque chose, petit ?

- Du rêve, Monsieur.

- Si tu veux rêver, révise tes examens. Tu n'as rien à faire ici. Les autres de ton groupe sont dans la section maintenance des machines.

C'est là-bas que tu passeras toute ta vie, mieux vaut que tu partes dès maintenant pour apprendre le fonctionnement des engins. Tu n'as rien à faire dans la section consacrée aux siècles précédents.

- Juste une question, Monsieur. À quoi servait cette plume ?

- Elle servait à écrire, mugit-il avant de me renvoyer dans le groupe de formation que j'avais quitté par mégarde. Sans cette étourderie de ma part, je ne serais jamais entré dans cette galerie remplie de vestiges. Docilement, je fis en sorte de rejoindre ma classe en me demandant pourquoi il ne m'avait pas répondu ce que je désirais entendre. À savoir que cette plume servait à voler.

L'instant d'après, je revins au milieu de cette immense ville entièrement vide, déambulant tel l'unique protagoniste d'un mauvais rêve. Un silence monastique englobait les allées d'une irréprochable propreté. Alors et à mesure que je me dirigeais vers la porte du hall recouverte par ce sigle, une pensée saugrenue se fit lentement jour dans ma tête. Qui avait bien pu peindre cet étrange logo cramoisi et dans quelle intention ?

Dubitatif, je me mis à observer ce dessin singulier, peut-être un énième panneau routier, peint à hauteur d'homme. En touchant la mixture qui s'étendait sur la vitre, je me rendis compte qu'on venait juste de la déposer avec une bombe. Des individus portant des tenues orange et noire, celle des artistes concepteurs, devaient sûrement égayer les porches austères. Encore une nouvelle directive étatique pour animer la vie des citoyens. Sur le moment, ce qui me sembla le plus étrange, fut le chemin emprunté par les peintres. En effet, on aurait pu croire qu'ils avaient sciemment évité les tapis roulants, puis marché en dehors des clous, risquant d'encourir de sévères représailles comme je venais de le faire.

Autour de moi, la seule chose qui continuait à vibrer en circuit fermé se résumait à ces placards holographiques publicitaires. Diffusés grâce aux émetteurs installés le long des couloirs de circulation où cheminaient d'habitude des milliers d'individus, les panneaux continuaient à émettre leur musique entêtante, leurs implacables couleurs vives, leurs étranges slogans défiant toute concurrence. Toutefois, on ne voyait que ce sigle rouge, comme si les fantômes publicitaires n'avaient aucune prise sur ce dessin, qu'il transperçait le décor.

Ce fut sûrement la première fois de ma vie que je n'eus guère l'envie de chanter les louanges d'un dentifrice. Ma gorge se noua comme si je me trouvais face à l'un des mystères de la création, quelque chose de si intense, que j'ignorais même comment l'analyser. Ce quelque chose fit naître en moi mille émotions contraires, joie et terreur emmêlée, crainte et extase, religiosité et athéisme absolu.

Sans trop savoir que faire, le corps parcouru de spasmes, je voulus tourner les talons pour m'enfuir. Complètement déboussolé, j'aperçus un second sigle, quasiment identique au premier, à peine trente mètres plus loin. Sans raison apparente, mes genoux s'entrechoquèrent, puis ma tête bourdonna, comme si mon corps ne m'appartenait plus. J'éprouvais une irrésistible envie de m'enfuir conjuguée à celle de me rapprocher le plus possible de ce second dessin. Ces idées contraires me firent enjamber l'un de ces fichus couloirs roulants, m'enfonçant davantage dans les affres de l'insoumission.

A priori, ce graffiti venait d'être peint en toute hâte sur cette benne à ordures rouillée dont le contenu fut ramassé cinq heures plus tôt. Au vu des traces, son ou ses auteurs ne devaient plus se trouver très loin de moi. Des gouttes et des coulures de peinture rouge, encore fraîches, s'étendaient encore sur les pans du réceptacle métallique.Par terre, on pouvait même distinguer des taches écarlates qui se dispersaient vers les limites de la Zone D. Que se passait-il donc ? Tout cela m'intriguait au plus haut point. Partagé entre mon désir de poursuivre cette quête et l'angoisse de croiser une patrouille des forces de sécurité, j'hésitais quelques secondes sur la conduite à adopter. Non seulement, j'étais à la bourre, ce qui risquait de ruiner fortement toutes mes perspectives d'avenir, mais de plus, j'allais pénétrer dans un secteur qui m'était strictement interdit.

Évidemment, j'aurais dû m'engouffrer dans le premier métro pour rejoindre le Centre, mais ces signes m'interpellaient autant que cette fichue plume jadis. Alors, je me rendis compte qu'un troisième symbole déflorait les vitres étincelantes d'une tour annexe, celle des Gens Heureux, et qu'un quatrième reposait sur la paroi grise d'un abri d'Aérobus. Quelqu'un avait systématiquement placardé ces petits cailloux rouges tous les trente mètres environ, m'incitant à les suivre pour éviter de me faire dévorer par le loup. À l'heure actuelle, les artistes devaient longer les murs de démarcation, dans l'objectif avoué de changer de zone, un crime passible de la peine capitale...

Tel Thomas Ericson Poucet, l'inventeur des écrans de portables phosphorescents, je suivis les logos un à un, me frayant un chemin vers les parois. À présent, j'apercevais déjà les hauts murs qui plafonnaient à cinquante mètres de haut, segmentant la ville d'Utopia en quartier de vingt à cinquante blocs. Pour ma part, je vivais dans la Zone D, celle des techniciens, même si à cause d'une urbanisation galopante, les manutentionnaires et autres ouvriers jouxtaient nos immeubles. À nos deux professions, nous couvrions près de cinquante blocs, ce qui faisait de nous les représentants les plus nombreux de la population avec plus de deux millions et demi de personnes.

Beaucoup de rumeurs circulaient sur ces gigantesques murailles. Certains arguaient que les Hauts Dignitaires les avaient érigées pour permettre aux prolétaires d'espérer devenir des nantis en attendant leur Gradation, ce qui pouvait prendre une vie entière ou ne jamais survenir. Pour motiver les troupes, les plus qualifiés (comprenez ceux qui cumulaient le plus de points positifs vis-à-vis des dirigeants) vivaient dans les derniers étages des tours. Plus nous vivions vers les sommets, plus nous pouvions observer les immeubles des classes suivantes par-delà les barrières de séparations. Ainsi, nous pouvions expliquer aux autres citoyens à quel point cela semblait agréable d'avoir des robots domestiques, des Aérocars personnels et autres signes d'opulence. En contemplant cette paroi de béton armé qui voilait les derniers nuages noirs, je me souvins également d'une vieille histoire, presque oubliée. Ces murs généraient une sorte de champ électrique qui s'élevait dans les cieux pour éviter qu'on ne les escalade. Un jour, une femme de mon quartier essaya de franchir cette barrière en sautant par la fenêtre de son immeuble, espérant ainsi bénéficier d'une mort plus digne. La malheureuse s'écrasa contre une paroi invisible avant d'échouer au pied du mur, totalement carbonisée.

Ces strates s'avéraient littéralement infranchissables et le seul moyen de circuler d'un quartier à un autre consistait à passer au travers d'un portail géant, sorte de gigantesque U retourné. Même les véhicules volants des forces de sécurité devaient se glisser sous ces interstices, disséminés aux abords des quartiers. D'ailleurs, seuls les agents des forces de Sécu-réseau pouvaient activer ou désactiver ces sinistres portiques.

En effet, les angles intérieurs des ponts se recouvraient d'étranges cavités rondes. Sorte de bouches noires, installées de manière régulière sur les parois intérieures de l'édifice, les détecteurs thermiques s'enclenchaient dès qu'une forme non autorisée tentait d'y pénétrer. Là, une pluie de lasers déchiquetait le malheureux visiteur sans aucun préavis, transformant un être humain, un véhicule ou quoi que ce soit en un lot d'apéricubes. De nombreux racontars, agrémentés de petits détails glauques, couraient sur le sujet. Cependant et en y regardant de plus près, aucun des funestes points circulaires ne paraissait fonctionner. Les petites lueurs rouges caractéristiques demeuraient éteintes tandis que d'énormes traces noires, sans doute des tirs énergétiques, avaient grillé les principaux boîtiers de contrôle.

Mince, fis-je complètement abasourdi. Les artistes qui repeignaient les halls et les bennes avaient carrément grillé un portail pour continuer à peindre tranquillement dans un autre secteur plus huppé, la Zone B. Quoi qu'il en soit, le dantesque portail devait être fichu et j'aurais pu le franchir sans le moindre mal. C'est à ce moment précis qu'une petite voix intérieure me déconseilla fortement d'aller plus loin.

Avez-vous déjà entendu les résonances de votre moi intérieur ? Après le règne des Anges gardiens prêts à nous guider, puis le Feng Shui qui nous rendait heureux en réparant tous nos chacras malades, la Voix intérieure faisait des ravages dans les médias.

Depuis son passage sur le Dieu télévisuel, tout le monde ne parlait plus que de ça. Ainsi, on venait de découvrir que tous les êtres humains possédaient une voix intérieure qui pouvait, si on l'écoutait soigneusement, nous empêcher de faire des idioties. Moi, la mienne me hurlait à tue-tête de ne pas entrer dans ce quartier interdit, de ne pas passer de l'autre côté du portail, de prendre un métro et d'aller au boulot illico presto. Aussi, et comme tout bon citoyen digne de ce nom, j'ai fait ce que nul autre n'aurait fait à ma place. Je l'ai écoutée palabrer deux secondes avant de lui faire fermer sa grande gueule et de passer de l'autre côté...

Texte de Sullivan Lord extrait du premier chapitre d'UTOPIA, penser nuit gravemement à la santé. Tous droits réservés. Copyright 2004 par Sullivan Lord.


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Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé

CHAPITRE DEUX : LIBERTE, EGALITE, REPRESSION

Peu sûr de moi, j'avançai sous l'immense arche, parcourant les dix mètres qui me séparaient de la zone d'habitation B. Un frisson me parcourut de part en part puisque j'avais changé de quartier, une chose totalement prohibée par les lois d'Utopia. En entrant dans le périmètre interdit, plusieurs évidences se manifestèrent.

Premièrement, les blocs ne se chevauchaient pas les uns, les autres et demeuraient beaucoup plus petits et très colorés. Les ruelles s'étalaient harmonieusement, bien plus aérées, plus agréables à regarder. On apercevait même des espaces verts, de vraies pelouses et quelques arbres, preuve que ce quartier abritait une antique flore, préservée des ravages post-atomiques. Ici vivaient l'ensemble des représentants de la classe moyenne.

Par habitude, je recherchais une quelconque bouche de métro sans en apercevoir une seule. Dans ce secteur, la majorité de la population possédait un Aérocar personnel, voire même plusieurs. D'immenses couloirs de circulation aériens permettaient à ces véhicules volants de s'élever vers les plus hautes tours qui possédaient toutes des rampes d'accès, des ponts et des couloirs de circulation. Dans le ciel maussade, j'aperçus avec une certaine joie quelques-uns de ces fameux balise-robots, des androïdes chargés de faire la circulation dans ces hauteurs parfois encombrées.

Ici comme dans mon quartier, la seule chose qui ne changeait pas reposait sur l'absence complète d'êtres humains, résultant des horaires de bureau des citoyens.

Par contre, il y avait des droïdes avec des cadres colorés qui se promenaient un peu partout. Certains entretenaient le parc botanique, d'autres balayaient les rues, les derniers ramassaient les poubelles dans un petit engin jaune muni de chenilles. Dans nos blocs, on ne voyait quasiment pas de robots car ils s'avéraient trop onéreux pour nos maigres salaires. Leur prix d'achat restait prohibitif, mais de plus, ils nécessitaient des révisions régulières. En fait, j'étais sûrement le seul de mon quartier à en posséder un. C'était l'une des raisons pour lesquelles, je refermais régulièrement la porte de mon appartement alors que les autres résidents n'y pensaient même pas.

De même, hormis un ou deux couloirs de circulations, les rares Aérocars qui traversaient nos rues se trouvaient bien souvent en piteux état. De vieux modèles soldés, retapés, couverts de points de rouille et aux peintures élimées, comme s'ils venaient des autres secteurs, ce qui était sûrement le cas. Bien que remis en état, ils demeuraient incapables de s'élever à plus de cinq mètres de haut car bien souvent, leurs Gyrostabilisateurs étaient complètement foutus. Devant moi, les trois véhicules stylisés qui reposaient sur le sol exhibaient des peintures flambant neuves, véritables mécaniques futuristes prêtes à vrombir. Intrigué, j'en oubliais quasiment mes lascars et me mis à détailler l'une de ces fantastiques bagnoles.

Une Viper de couleur rouge au design futuriste, garée sur le côté dans un emplacement adéquat, me tendait pour ainsi dire son volant. Elle arborait deux portes latérales qui, visiblement, s'ouvraient par le dessus. Rien qu'en détaillant le tableau de bord, j'eus l'envie soudaine de la piloter, de m'installer dans le siège moelleux, de lancer les Gyros et de m'envoler le plus loin possible de ce monde débile. Je collais ma tête devant la vitre étincellante, en effectuant de gros nuages de buée. Pendant un instant, l'objectif de mon périple en ces lieux, disparut de mon esprit enfiévré.

- Désirez-vous traverser, Monsieur ?

Un fou se retourna en hurlant vers une voix numérique et je me surpris à comprendre qu'il s'agissait de moi. Un androïde chauve de couleur métallique avec de gros yeux blancs et un costume noir me fixait silencieusement. Depuis quand les droïdes portaient-ils des costards ? Même moi, je n'en possédais pas un seul. L'engin me toisait comme le maître d'un hôtel chic qui serait tombé par hasard sur un resquilleur. Il portait même, comble du ridicule, un noeud papillon et se tenait aussi droit que possible.

- Désirez-vous traverser, Monsieur ? reprit-il. Le problème de ces robots protocolaires consistait à vous répéter inlassablement la même question jusqu'à ce que vous leur répondiez. Mieux valait donc lui rétorquer quelque chose.

- Non, fis-je. Laissez-moi, mon brave.

Mine de rien, on m'appelait Môssieur pour la première fois, ce qui produisait toujours son petit effet. Le droïde fila, continuant son chemin en faisant des bruits bizarres à mesure que ses articulations mécaniques s'activaient dans une série de boings pitoyables. Le pauvre ! pensai-je en souriant, narquoisement. On aurait dit un pingouin tant il se balançait de droite à gauche de manière désordonnée. Après la nouvelle ère glaciaire dont fut victime la planète, seuls ces oiseaux purent survivre durant quelque temps. Avant que nous ne mettions la main dessus et apprenions à les cuisiner, bien sûr.

Dans ce quartier, les robots faisaient traverser les vieilles dames et les enfants dans les passages cloutés. Pourtant, dans la Zone D, on jetait le plus futile de ces représentants mécaniques sous une rame de métro juste pour le fun. Posséder un androïde s'avérait hautement risqué. Il s'agissait d'un signe évident de richesse et tout le monde devait demeurer pauvre. Mais ici, celui qui n'en bénéficiait pas passait sûrement pour le miséreux de service.

Un nouveau signe de révolte trancha brusquement ce flot de réflexions métaphysiques. Un grand A majuscule s'affichait sur le flanc de l'engin chenillé des robots éboueurs qui avançait vers moi. Les droïdes, programmés pour servir l'homme, les avaient sûrement laissés faire, ne prenant même pas garde à leurs simagrées. Autrement dit, les artistes concepteurs ne devaient pas être loin, ce qui me laissait largement le temps de les poursuivre.

Sans perdre une seconde, j'allongeai les foulées vers un bâtiment de grand standing aux couleurs orangées, crépi ouaté et pastel. Il ne mesurait que quelques étages de haut, mais chacun de ses appartements bénéficiait d'un large balcon personnel, de fleurs colorées et d'une poignée d'arbustes rares. Un écriteau indiquait son nom : l'immeuble de la Félicité.

En descendant dans le hall du garage, des publicités holographiques s'activèrent subitement, engrangeant des spots pour des produits de luxe ; huiles essentielles, flacons enchanteurs et parfums capiteux. Quoique marchant au milieu des tâches d'huile, et humant les odeurs d'essence de Colza, j'eus l'impression de faire partie de la haute.

Le macadam d'un immense parking vide défila sous mes pieds. Seuls brillaient quelques marquages phosphorescents ainsi qu'une dizaine de néons jaunâtres qui grésillaient dans la pénombre. Etrangement, aucun Aérocar ne stationnait ici-bas. Leurs propriétaires bullaient sûrement dans d'autres bâtiments, plus éloignés. Pas besoin d'avoir fait la Canard Académie pour comprendre que les tenues orange se trouvaient indéniablement dans ces sombres dédales.

L'espace d'un instant, je distinguai une énième marque rouge le long d'un des pylônes centraux, ce qui ne me rassura que moyennement. Après tout, je venais de débarquer dans un secteur que je ne connaissais absolument pas. Rien ne m'indiquait que ce peuple d'autochtones nantis ferait preuve de compassion. Une petite voix intérieure me hurla que j'étais en infraction et que je devais repartir immédiatement dans le sens inverse.

Il me suffirait de filer sous la voûte du parking, de franchir l'arche de séparation avant de rejoindre une rame de métro. Bien que distinguant un symbole rouge à une trentaine de mètres de moi, une étrange sensation m'incita à rebrousser chemin. A ce moment précis, mon regard se posa sur une forme humaine étendue sur le sol, repliée dans un angle et qui respirait de plus en plus difficilement. Effrayé, je me calfeutrai derrière un pilône de béton armé qui se dressait sur le côté, pour en voir davantage. À ma grande stupéfaction, l'individu ne portait pas de tenue orange et noire. De plus, les lueurs fugaces des néons jaunes lui conféraient un air cadavérique...

À quarante mètres environ, peut-être moins, le citoyen qui avait dessiné ces cercles reposait sur le macadam noirâtre dans une posture grotesque, les doigts crispés sur son ventre plein de sang. C'était un garçon blond d'environ vingt ans au visage émacié avec une barbe naissante et des yeux d'un bleu perçant. Il portait des vêtements verts avec de multiples poches ainsi qu'un t-shirt noir délavé. Une cavité béante lui trouait les entrailles de part en part, fumant sans discontinuer pendant qu'il se contorsionnait sous la douleur.

Bien qu'agonisant, l'une de ses mains se figea sur un petit objet cylindrique qui n'était autre qu'une bombe de peinture rouge. Une telle blessure résultait d'un tir de laser, pensai-je affolé en détaillant les ultimes tremblements nerveux du peintre amateur. Bien que sa blessure fût cautérisée par le faisceau énergétique, il mourait à petit feu, gigotant mollement en observant les alentours, complètement perdu.

Un violent spasme me secoua l'échine en me rendant compte de la situation. Autour du malheureux, cinq silhouettes sinistres s'approchaient silencieusement, sortant une à une de derrière les piliers ou elles s'étaient planquées. Engoncés dans leurs tenues de protection bleu nuit, les membres des forces de sécurité portaient de lourdes armes laser en bandoulière. Chacun de ces types arborait un casque muni d'une visière et de lunettes connectées, un plastron renforcé, des genouillères et des coudières souples ainsi que de lourdes rangers coquées.

Visiblement, ils s'étaient dissimulés dans la pénombre du garage pour serrer le gamin avant de l'abattre. Nul doute qu'ils avaient effectué leur boulot facilement, laissant leur supérieur hiérarchique tirer dans le dos du prévenu sans aucune sommation. Un demi-cercle rouge s'étendait à présent sur le mur, au-dessus des cheveux courts du garçon amaigri. Moribond, celui-ci contempla son oeuvre pour la dernière fois en tentant d'attraper son pistolaser afin de répliquer, mais la force lui manqua. Un tir énergétique bleuté lui fit sauter la tête.

- C'est bon ! lança-le lieutenant d'une voix modulée en relevant le canon de son fusil-laser. Cette raclure de chiotte ne nous ennuiera plus. Il ne nous reste plus qu'à appeler l'Aéropolice pour embarquer ses restes.

- Je suis content de rentrer au bercail, ajouta l'un des autres agents. Depuis le temps qu'on traque ce type. Près de cinq heures de filature, j'ai des courbatures partout...

- Rassure-toi, moi aussi ! attesta l'un des autres individus.

En apercevant les visières opaques des casques sous lesquelles se dissimulaient les traits fixes des meurtriers, la peur me prit aux tripes. Le milicien en chef, celui qui portait des écussons jaunes sur son plastron, pianota quelque chose sur une interface qui s'étendait sur son avant-bras droit. Inutile d'en voir davantage. Il envoyait un signal à l'engin volant, indiquant leur position afin qu'il vienne les rechercher. Pourvu qu'ils ne m'aient pas repéré, imaginai-je sottement. En effet, je me tenais toujours derrière ce mince pilier et celui-ci ne me protégerait pas longtemps d'un tir énergétique.

Non seulement, tous les canons des énormes fusil-laser semblaient opérationnels, mais de surcroît, les agents risqueraient de me prendre pour un complice si je me manifestais. De toute ma vie, je n'avais jamais vu un blessé dans un tel état, me répétais-je comme pour me disculper d'un crime que je n'avais pas commis.

- On emporte le corps ! indiqua le leader des forces de sécurité. Les robots nettoyeurs s'occuperont des taches que ce moins que rien a laissées par terre ainsi que sur les immeubles. Nous avons une heure pour tout réparer, guère plus. On lance le protocole holographique...

Recroquevillé contre le mur en position foetale, mille pensées m'assaillirent de concert. Je ne cessais de me dire que j'étais innocent, que je n'aurais pas dû passer dans ce secteur, que je n'obtiendrais jamais ma Gradation, tout en me demandant quel crime atroce ce jeune citoyen venait de commettre. A priori, il avait simplement dessiné la première lettre de l'alphabet au milieu d'un cercle rouge avant de se faire descendre comme une bête. Impossible. Pas à Utopia, verte patrie de l'espoir, fleuron technologique moderne...

Quoi qu'essayant de me ressaisir, la vision de cet homme qui mourait dans l'indifférence la plus totale me fila la nausée. La dernière fois que je l'avais vu, il semblait respirer encore, ce qui ne s'était plus le cas. Un flot de bile jaunâtre sortit de mon estomac, puis escalada ma trachée avant de s'échapper du fond de ma gorge, échouant sur le sol avec de petits clapotis, à mesure que les bruits de bottes stoppèrent un à un.

Aucun doute, les limiers venaient de me repérer. Désormais, ils avançaient dans ma direction, réduisant nos quarante mètres de différence en bougeant prudemment, pensant sûrement que j'étais armé. Pendant un bref instant, j'eus envie de m'enfuir, mais je m'en sentais littéralement incapable, trop discipliné, trop domestiqué, pour le faire.

En priant pour que les miliciens ne m'aperçoivent pas, je passai lentement la tête de l'autre côté du mur afin de les repérer. Un violent tir énergétique fit éclater la paroi en une pluie de débris rougeâtres. Le souffle de la désintégration fut tel qu'il me propulsa en arrière au milieu des morceaux de parpaings brûlants. Bon sang ! Les types du Sécu-Réseau faisaient feu sur moi, ajustant leurs puissants lasers pour me déchiqueter !

- Patrouilleur 27, on a un petit rigolo qui cherche à s'enfuir ! murmura le lieutenant dans son casque. Faites gaffe, il n'est peut-être pas seul et sûrement armé. Tirez à vue ! Je répète : Tirez à vue !

Leur Aéropolice se mit à vrombir dans ma direction, débarquant dans les galeries à toute vitesse. Il s'agissait d'un engin volant très maniable, effilé comme une guêpe métallique aux couleurs rouges et bleues. Ni une, ni deux, je me plaquai au sol en sentant le souffle des Gyrostabilisateurs résonner au-dessus de mon crâne. Le véhicule fendit les airs si vélocement qu'il n'eut pas le temps de me repérer. Trois secondes de battement que j'utilisai pour courir comme un forcené vers l'extérieur.

Grâce au pilier, j'avais miraculeusement survécu à une première escarmouche. Je n'aurais pas de seconde chance. La sirène du patrouilleur d'intervention, résonna soudainement dans les méandres du parking tandis que les miliciens y grimpaient un à un pour me donner la chasse. Pas évident de manoeuvrer un Aéro dans un garage, même pour le plus expérimenté des pilotes, pensai-je. Les cloisons étaient basses, rendant l'exercice extrêmement ardu, et heureusement.

À demi-essouflé, je rejoignis la clarté en sprintant comme jamais. Je voulus hurler que je n'y étais pour rien, que ma seule infraction se résumait à m'être promené dans une zone non autorisée, mais le temps de tout leur expliquer, je serais déjà mort.

Un tir émietta le sol en tous sens, manquant de me faire chuter. Visiblement, je venais de sous-estimer les talents du conducteur car l'Aéropolice me filait déjà le train.

- Arrête de courir, ricana l'un d'eux dans son haut-parleur. Je n'arrive pas à te viser correctement !

Cette fois, je semblais perdu. Les allées du quartier où je courais ne comportaient aucune sorte d'abri. Du coup, je fonçais à découvert le long des ruelles colorées sans savoir que faire. Un violent tir de laser s'écrasa juste devant moi, manquant de me scier en deux. Je roulai sur le sol, à demi groggy, à la recherche d'une issue. Dans les cieux, l'Aéropolice reprit de l'altitude avant de donner une dernière salve.

- Tu es fini, saliva le leader. Fais ta prière si tu crois encore à quelque Dieu...

Tout en tentant de reprendre mon souffle, je repérais une éventuelle planche de salut, un muret qui donnait vers un parc botanique bordé de grands arbres. Je pris mon élan une dernière fois, sautant par-dessus en disparaissant dans la végétation. Plusieurs tirs fracassèrent de hauts chênes qui s'affaissèrent un à un en grinçant sinistrement avant de s'écraser au sol. Ces fous furieux paraissaient prêts à griller chaque centimètre de cet espace vert pour me liquider. Plusieurs arbustes ainsi que de grandes fougères vertes brûlaient déjà joyeusement dans mon dos. Par mégarde, mon pied raccrocha une racine noueuse, me faisant dévaler une légère pente avant de finir dans l'eau croupie d'un petit étang. Sur le moment, la flotte m'apparut si froide et si sale, que je crus m'y noyer.

Dans les hauteurs célestes, le bruissement du gros bourdon se fit jour. Bien malgré moi, je dus retenir mon souffle en nageant dans les eaux glacées, me dirigeant à tâtons vers le fond de la mare. Toutefois, mes poumons me brûlèrent rapidement et je dus remonter à la surface pour respirer. En sortant la tête des flots, j'eus l'impression que cette fois, je ne pourrais plus fuir, qu'il était temps de raccrocher les gants comme Ali Smith, il y a très longtemps. Curieusement, le patrouilleur ne paraissait plus dans le secteur. Aussi, je regagnai la rive, à moitié essoufflé.

Diantre, toutes ces heures passées à courir sur un tapis roulant dans mon appartement minuscule me servaient enfin à quelque chose. Je m'installai sous le couvert d'un arbre aux branches épaisses et feuillues, le temps de récupérer quelques minutes. Dans tous les cas, je ne devais pas m'éterniser ici car bientôt, il y aurait une bonne dizaine d'Aéropolices qui grouilleraient dans les environs du parc. L'inconvénient majeur ? Ce secteur ne paraissait pas bénéficier de métros et je ne pourrais pas m'enfuir de cette façon. En clair, dès que je quitterais le couvert des arbres, je me retrouverais sur un terrain dangereux, n'ayant d'autre choix que de me faire plomber les ailes. Mes vêtements trempés, gorgés d'eau puante, me firent grelotter davantage, m'incitant à agir.

Au loin, une douzaine de robots extincteurs venaient de débarquer pour éteindre les débuts d'incendie qui se propageaient sur les branches des arbres malmenés. En voyant ce déluge de technologie futuriste, ces kyrielles d'androïdes qui s'activaient derrière les fourrés, se glissant au milieu des rideaux de flammes crépitants, il me vint une idée. Et si je tentais de grimper sur l'une des barges anti-incendie ? Je pourrais sortir facilement de cette zone et rejoindre la barrière. Certes, les Autobots empruntaient des itinéraires prédéterminés, mais je serais à l'abri des forces du Sécu-Réseau durant quelques heures. L'un des engins sortait actuellement du parc et je fis en sorte de m'en approcher. Après m'être hissé sur une branche épaisse, ce fut un jeu d'enfant que de me laisser tomber sur son toit. Je fis en sorte de m'accroupir à l'arrière, me dissimulant derrière une couverture en plastique ignifugé. Fidèles à leur programmation, aucun des droïdes ne broncha.

Cinquante mètres plus loin, en plein milieu d'une voie de circulation déserte, le patrouilleur refit surface en déchirant les cieux, voilant un hypothétique soleil de ses immondes couleurs métallisées.

- Arrête-toi citoyen ! vociféra le lieutenant d'unité. Tu n'as aucune chance. Nous avons des détecteurs thermiques qui te pisteront n'importe ou. Rends-toi et nous ferons amende honorable.

- En me tirant dans le dos, hurlais-je en sautant du véhicule.

Facile de gueuler dans ce genre de haut-parleur afin de m'exploser les tympans, fulminai-je. Si je désirais en faire autant, ils n'entendraient qu'un bruit inaudible car moi, je ne jouissais que d'une gorge, pas d'un tel amplificateur vocal.

Affolé par l'ombre de la guêpe qui se dessinait sous mes pieds, je fonçais le long des travées holographiques, générant un ballet d'illusions destinées aux pilotes coincés dans cet embouteillage spectral de clips publicitaires.

Énervées, les forces de sécurité firent feu au jugé, brisant les carrés de plastiques réfléchissants où s'agitaient les bouteilles translucides de parfums suaves et doucereux. Visiblement, les hologrammes troublaient les senseurs de leur guêpe, les empêchant de me détecter de manière efficace. Cela dit, je risquais toujours d'être touché. Une énorme dalle qui se trouvait derrière moi explosa en un million de fragments de tailles diverses. Un morceau m'atteignit à l'arrière du crâne, troublant ma vision, généralement parfaite.

Du sang s'écoula de ma plaie, sans que je le remarquasse vraiment tant mon adrénaline fonctionnait à plein régime. Une autre explosion vrilla le sol et mes pieds se dérobèrent tandis que je tombais violemment devant la silhouette d'un mannequin anorexique. La belle poupée transparente me proposa un manteau de marque tout en crépitant.

Ce fut lors de cette énième publicité virtuelle que mon esprit vacilla. Et dire que j'avais passé les trente premières années de ma vie à bosser comme technicien sur les grandes machines du Centre sans la moindre anicroche. Et que maintenant, je me demandais à qui je pourrais manquer. Peut-être à la jolie 3402, et encore. De toute façon, aucune famille ne m'attendait nulle part. Cependant, si on retraçait une courbe des événements de cette matinée, je m'apprêtais à mourir à cause d'une panne de réveil. Une première dans l'histoire de l'humanité...

Chapitre deux du roman Utopia, Penser nuit gravement à la santé de Sullivan Lord. Copyright exclusif et tous droits réservés par Sullivan Lord. 2004-2005.


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